LA DOULOUREUSE PASSION DE M. L'ABBÉ JACQUES PORTEPAIN :

OUAGNE Z


L'émigration allait commencer : M. le marquis d'Argence, seigneur de la terre et baronnie de Saint-Pierre-du-Mont, pensant comme beaucoup de gentilshommes de son temps, que l'absence ne serait que de courte durée, voulant néanmoins mettre en sûreté ce qu'il avait de plus précieux : Ses titres nobiliaires, ceux de ses propriétés et les terriers de ses nombreuses seigneuries, alla trouver M. le curé de Ouagne, vieillard presque octogénaire, qui jouissait dans le pays de l'affection, de l'estime, du respect de tous, et le pria de vouloir bien recevoir le dépôt qu'il ne pouvait confier qu'à lui seul ; le bon vieillard accepta et M. d'Argence partit pour se mettre à la suite des Princes.

La Révolution marchait à pas de géant, M. de Portepain, craignant de mourir avant d'avoir pu rendre son dépôt, voulut s'adjoindre un confident sur lequel il pensait pouvoir compter. Il y avait dans le voisinage, à Rix, un prêtre, jeune encore, d'une conduite et d'un catholicisme jusque-là irréprochables, et ce fut à lui que le vieux curé raconta les engagements qu'il avait pris dans l'intérêt du seigneur de Saint-Pierre-du-Mont. Il lui dit qu'il avait mis le dépôt dans un vase d'argile, bien hermétiquement fermé, qu'il avait enterré au pied d'un arbre qu'il lui indiqua dans le jardin du presbytère. Le jeune prêtre lui promit de garder son secret et de remettre fidèlement le dépôt à M. d'Argence, à son retour, dans le cas ou, lui, le respectable M. de Portepain, n'existerait plus. Ce dernier, ainsi calmé dans ses inquiétudes, demeura la conscience tranquille et ne pensait plus qu'à mourir en paix ; mais il avait compté sans les faiblesses humaines.

Ce jeune prêtre, soit par mauvais instincts, soit par peur ou par ambition, jeta le froc aux orties, embrassa les doctrines révolutionnaires et déploya tant de zèle, de violence même, pour propager, par la terreur, le jacobinisme de cette époque néfaste, que le représentant Foucher, lorsqu'il fut envoyé par la Convention pour organiser la Révolution dans la Nièvre, le nomma accusateur public pour le district de Clamecy. Ce fut alors que ce prêtre, que tout le monde connaissait sous le nom de M. l'abbé Parent, prit celui de Bias, l'un des sept sages de la Grèce, bien qu'il n'y eut rien chez lui qui l'assimilât à cet illustre philosophe de l'antiquité.

portepain signature z

Un jour ce ci-devant prêtre, comme il se qualifiait lui-même, pour faire acte de civisme, dénonça le bon vieux curé du Ouagne devant le tribunal révolutionnaire de Clamecy, comme détenteur de papiers des ci-devant nobles et comme étant en correspondance suivie avec des émigrés, et il requit incontinent des sans-culottes à ses ordres, qu'il envoya, avec les indications les plus précises, faire des perquisitions chez le vénérable vieillard, son voisin, son bienfaiteur et son ami. Le dépôt fut facilement découvert ; M. de Portepain fut arrêté et conduit à Clamecy, où on l'écroua à la maison de détention de Pressures. Il fut placé dans la catégorie de tous ceux qui, à deux jours de là, devaient partir pour Paris, où ils périrent tous sur l'échafaud, c'étaient :

Mme la marquise de Chabannes ; MM. du Verne, maréchal de camp ; de Lardemelle (Jean-Baptiste-Alexis-Joseph) ; de La Bussière, Tenaille-Champton ; Tenaille-Lesnot ; Chavannes ; Maugerie ; Faulquier ; Sanglé-Longchamps du Moutot ; La Brisée, garde-forestier ; Daubin, curé de Chamoux ; le curé et l'instituteur d'Entrains.

Portepain château de Pressures z

Avant de les faire monter sur les charrettes qui devaient les emmener, on les lia deux à deux ; M. de Portepain le fut avec Mme la marquise de Chabannes. Ce pauvre homme était atteint de dyssenterie, jugez de l'horreur de son supplice et de la cruelle position de sa compagne de chaîne ! Cependant la sainte et vénérable dame trouvait encore assez de force, de grandeur d'âme, de noblesse de sentiments, pour soutenir, encourager, consoler par ses bonnes paroles, le vieux prêtre qui, sans elle, serait mort avant d'arriver au lieu de son supplice.

Que d'avanies, que de malédictions, d'insultes et d'outrages de toutes sortes n'eurent-ils pas à subir pendant le long trajet de Clamecy à Paris ! Partout sur leur passage, dans les villes, dans les villages, dans les hameaux même, la foule attroupée les attendait pour les insulter, et eux tous, résignés comme le Christ montant au Calvaire, n'ont jamais fait entendre, au dire de témoins oculaires, la moindre parole d'aigreur ou de mécontentement. Les gladiateurs qui allaient mourir pour le plaisir de la multitude, étaient traités avec plus de commisération et de révérence, lorsque passant devant l'Empereur ils faisaient entendre ces paroles : Caesar, te morituri salutant ! chacun se découvrait et saluait avec respect ; mais eux étaient honnis, vilipendés, conspués par des misérables qui n'avaient plus rien d'humain.

Arrivés à Paris, les pauvres détenus n'attendirent pas longtemps la palme du martyre ; ils furent traînés au tribunal révolutionnaire, condamnés incontinent et conduits à l'échafaud. Ils sont morts pour Dieu, pour la France et pour leur Roi. 

Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre - VIIIe volume - 1879

Né à Nevers, l'abbé Portepain est mort guillotiné à Paris, le 25 ventôse an II (15 mars 1794), à l'âge de 73 ans.

PORTEPAIN DECES Z