Dillon 3 z

 

THÉOBALD-HYACINTHE, COMTE DE DILLON, descendant d'une famille noble irlandaise (dont un membre, Arthur, comte de Dillon, mort en 1733, entra au service de Louis XIV et avança jusqu'au grade de lieutenant général), naquit à Dublin en 1745.

Il était le second de trois frères. Son père et son oncle, fidèles à leur Religion et à l'attachement que ceux de ce nom avaient anciennement voué à la famille des Stuart, furent obligés de quitter l'Irlande en 1746. Après la malheureuse campagne du Prince Charles-Édouard, ils vinrent s'établir en France où la branche cadette des chefs de la famille de ce nom avait amené un Régiment dès l'année 1690.

Le père de M. Théobald Dillon s'établit dans la Sologne aux environs d'Orléans. Son oncle, Robert Dillon, s'établit à Bordeaux et eut plusieurs enfants tous très connus. M. Théobald Dillon et ses deux frères ayant perdu leur père de bonne heure et jouissant d'une fortune médiocre, entrèrent successivement au service dans les Régiments Irlandais, les 2 premiers dans Dillon, et le 3e dans Lally puis dans Rothe, devenu successivement Roscomond et Walsh. Les deux frères de M. T. Dillon sont morts au service. Il le continua toujours dans le Régiment de Dillon et n'a jamais servi ailleurs. Doué d'autant de modestie que de talent, il voulut tout devoir à ses services et rien à la protection. Il perça dans le Régiment et fut successivement sous-lieutenant et sous-aide-major dans le long espace de 17 ans. Devenu capitaine à son rang en 1778, il s'embarqua comme tel pour l'Amérique avec son régiment en 1779 et se trouva à la prise naval de la Grenade les 3 et 5 juillet de cette année et au siège de Savanah en octobre. C'est en descendant la tranchée devant cette place, que le 15e jour du siège il fut saisi d'une maladie violente dont il n'échappa que par miracle, et à la suite de laquelle il survint un dépôt qui le rendit perclus d'une jambe pendant 18 mois.

Colonel de cavalerie au service de France, puis nommé brigadier d'infanterie en 1780, et maréchal-de-camp trois ans plus tard, il fut envoyé en Flandre en 1792, au moment où la France déclara la guerre à l'Autriche. Comme il commandait la place de Lille, un ordre du général Dumouriez l'en fit sortir à la fin d'avril pour marcher sur Tournai avec dix escadrons, six bataillons, et six pièces de canon. Ses instructions lui prescrivaient de montrer sa troupe, afin d'exciter un mouvement en Belgique, et lui recommandaient expressément de n'entamer aucune action. Il s'avança lentement et avec précaution, ayant remarqué parmi les soldats quelques symptômes d'insubordination. Vers le milieu du chemin qui sépare les deux villes, il aperçoit l'ennemi, supérieur en nombre, qui s'ébranle pour venir à sa rencontre. C'était la première fois depuis bien des années que les Français et les Autrichiens se trouvaient en présence. Il y eut des deux côtés comme une sorte d'hésitation. Les Impériaux tirèrent sur les troupes françaises quelques coups de canon qui ne blessèrent personne. Dillon, fidèle aux ordres du général en chef, commande la retraite en la faisant protéger par ses escadrons. L'infanterie se retirait avec assez d'ordre ; mais les cavaliers, attribuant à la trahison un acte inspiré par la prudence, tombent saisis d'épouvante sur les fantassins, qu'ils débordent ou renversent aux cris de "sauve qui peut ! on nous trahit !" Pendant que les Autrichiens, loin de les poursuivre, regagnent Tournai, le corps d'armée français abandonne les deux tiers de son artillerie avec quatre caissons, et fuit pèle-mêle jusqu'à Lille, malgré tous les efforts de Dillon, dont la voix est méconnue.

assassinat dillon gravure z

Une expédition aussi honteuse excite le courroux de ceux-là même auxquels on est forcé d'en attribuer les résultats. Pour venger l'affront qui doit en rejaillir, des soldats criminels osent porter la main sur leur général et ses principaux officiers. Son aide-de-camp, Dupont, tombe sans connaissance atteint d'une balle au front ; le frère de ce dernier, Dupont-Chaumont, reçoit plusieurs balles dans ses habits. Le colonel du génie Berthois, plein de mérite et d'honneur, est pendu aux créneaux de la ville avec un autre officier. Dillon, blessé à la tête d'un coup de pistolet tiré à bout portant, monte en voiture. De nouveaux furieux l'en arrachent et le massacrent à coups de sabre et de baïonnette. Afin d'assouvir leur indicible rage, ils traînent son cadavre dans les ruisseaux, puis le jettent au milieu d'un grand feu allumé par leurs mains sur la grande place.

LILLE DILLON z

La Convention ne pouvait laisser impunies de telles horreurs sans laisser une tache ineffaçable au nom français. Elle fut juste dans sa sévérité : la peine de mort atteignit les assassins du général. En accordant les honneurs du Panthéon à la mémoire de l'infortuné Dillon, elle voulut que chacun de ses enfants reçût une pension, laissant aussi tomber la même faveur sur une dame à laquelle il devait très prochainement s'unir. L'un de ses fils devint colonel et l'autre sous-intendant militaire.

Il vécut maritalement avec elle pendant neuf ans. A Lille, elle demeurait inconnue sous le nom de Mme Joséphine de Viefville qui est celui qu'elle a toujours porté depuis sa liaison avec lui.

La veille de sa mort, le 28 avril 1792, il avait rédigé son testament où il disait : "Je fais ici mon dernier testament et telles sont mes dernières volontés que je recommande à la religion de mes parents et à l'amitié qu'ils m'ont toujours témoignée. Je n'ai pas eu le temps d'épouser Joséphine de Viesville quoique ce fut mon intention et qu'elle mérite de moi à tous égards les sentiments avec lesquels je meurs. Elle est mère de mes trois Enfans Auguste, Édouard et un né d'aujourd'huy [Théobald]. Je leur laisse tout ce que j'ai, tout ce à quoi je pourrai avoir droit par la suite. Je demande pour eux l'amitié de mes soeurs et je compte que si quelque forme peut manquer à cette pièce Ils y suppléeront bien entendu après que toutes mes dettes auront été payées. Je finis en recommandant mon âme à Dieu et ma mémoire à mes soeurs. Fait à Lille le vingt huit avril mil sept cent quatre vingt douze."

 

Dillon théobald décès paroisse st-étienne Lille z

Les restes de Théobald Dillon furent inhumés, le 30 avril 1792, dans le "cimetière commun de Lille, faubourg Saint-Maurice" (Lille, paroisse Saint-Étienne).

Voir : Relation de l'assassinat de M. Théobald Dillon, maréchal de camp, commis à Lille, le 29 avril 1792. Par un témoin oculaire.

Là ne se bornèrent point encore les crimes de ce dimanche sanglant. A la tombée de la nuit, l'une des bandes avait rencontré sur le pont Saint-Jacques un personnage qu'à ses allures maladroites on soupçonna d'être un homme déguisé en femme ; aussitôt retentirent les cris menaçants : "Un aristocrate complice de Dillon ! A la lanterne !" Par surcroît de malchance, quelques-uns de ces furieux reconnurent en lui l'abbé Saladin, curé de la Madeleine, qui précédemment avait refusé de prêter le serment constitutionnel. Il venait de faire sa tournée paroissiale au monastère des Ursulines de la rue des Tours, et il avait commis la faute, vu l'état de fermentation de la ville, de se laisser recouvrir de vêtements féminins, dans l'espoir de passer plus inaperçu. Ce travestissement intempestif, au lieu de le sauver, contribua à le perdre. Doublement suspect, il fut saisi, dépouillé, battu, et l'un des fuyards de Baisieux, un cavalier, lui fit sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Ce fut le signal de la curée. Encore pantelant, le moribond fut mutilé, pendu à un réverbère, et son corps servit de cible aux fusils de la racaille.

Une autre bande poursuivit à travers les rues Mlle Dillon, jeune soeur de l'infortuné général, qui ne dut son salut qu'à l'énergie et au dévouement de quelques familles lilloises par lesquelles elle fut recueillie, malgré le danger d'une semblable hospitalité en de telles circonstances, déguisée et conduite de maison en maison pour dépister ses bourreaux.

 



ASSEMBLÉE NATIONALE
Décret pour honorer la mémoire des victimes de l'erreur populaire à Lille.

L'assemblée considérant que la plus précieuse fonction des législateurs est de réparer les outrages faits à l'humanité, d'honorer la mémoire des citoyens qui se sont dévoués pour le salut de leur pays, de porter des consolations dans le sein de leurs familles, d'offrir enfin aux guerriers des modèles à suivre et, à tous les citoyens, le tableau des malheurs qu'entraînent la désobéissance aux lois et le mépris d'autorités légitimes.

Considérant que Théobald Dillon, maréchal de camp, employé à Lille, et Pierre-François Berthois, colonel directeur des fortifications de la même ville, sont morts le 29 avril de cette année, victimes des complots tramés contre la chose publique et le succès de nos armées, décrète qu'il y a urgence.

Décret définitif - L'Assemblée nationale, ouï le rapport de ses comités d'instruction publique et de l'extraordinaire des finances réunis, après avoir déclaré qu'il y a urgence, décrète ce qui suit :

ART I. - Il sera élevé, aux frais du Trésor public, sur le glacis de la porte de Lille, vers le bord du chemin qui conduit à Tournay, un monument à la mémoire de Théobald Dillon, maréchal de camp, et de Pierre-François Berthois, colonel directeur des fortifications, morts le 29 avril 1792, l'an quatrième de la Liberté, après s'être dévoués pour la défense de la patrie et de la loi. (Ce monument n'a jamais été élevé).

ART II. - Le premier article du présent décret sera inscrit sur la face la plus apparente de ce monument.

ART II. - Le pouvoir exécutif est tenu de prendre les mesures nécessaires pour que ce monument soit achevé dans le plus bref délai possible, et de remettre à l'Assemblée nationale les mémoires, plans et devis qu'exige son exécution.

ART IV. - Il sera payé, par forme d'indemnité, à chacun des quatre enfans de Pierre-François Berthois, une somme annuelle de 800 livres pour leur éducation, jusqu'à l'âge de 21 ans, ou jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un emploi produisant 800 livres, et à leur mère une somme de 1500 livres durant sa vie.

ART V. - Il sera payé aussi à Auguste, Edouard et Théobald, enfans de Théobald Dillon et de Joséphine de Viefville, une somme annuelle de 800 livres chacun, pour leur éducation, jusqu'à l'âge de 21 ans, ou jusqu'à ce qu'ils aient obtenu un emploi produisant 800 livres, et à leur mère une somme annuelle de 1500 livres durant sa vie.

ART VI - Antoine Dupont-Chaumont, adjudant-général et Pierre Dupont-Chaumont, aide de camp, blessés l'un et l'autre dans la journée du 29 avril, sont déclarés susceptibles, dès à présent, de la décoration militaire.

ART VII. - Extrait en forme du procès-verbal de la séance sera envoyé, avec une lettre du président de l'Assemblée nationale, aux familles de Théobald Dillon et de Pierre-François Berthois, et aux deux frères Antoine et Pierre Dupont-Chaumont.


 

DILLON ASSASSINAT 3 z

Session du Tribunal criminel du département du Nord 

21 juin 1792 - JEAN DUPRET, ouvrier maréchal chez le sieur Bras, rivage de la Basse-Deûle, taille cinq pieds sept pouces, demeurant au Cul de Sacq de la rue des Poissonceaux, prévenu d'avoir, le dimanche 29 avril dernier, donné un coup de baïonnette au travers du corps du sieur Dillon, comme il s'en est vanté à plusieurs personnes en montrant ladite baïonnette teinte de sang et qu'il disoit être le sang dudit sieur Dillon - condamné à être conduit sur la place publique de la ville de Lille, vêtu d'une chemise rouge et y avoir la tête tranchée sur un échafaud ...

16 juillet 1792 - SIMON PENSART, grenadier au 56e régiment ci-devant Bourbon, en garnison en la citadelle de la ville de Lille, prévenu d'avoir le 29 avril dernier donné plusieurs coups de sabre sur le cadavre de M. Dillon, que la multitude effrénée traînoit dans les rues de cette ville, et d'avoir arraché des enseignes aux maisons de la place pour brûler ledit cadavre sur ladite place ; a déclaré qu'il est vray qu'il a porté des coups de sabre sur le cadavre de M. de Dillon, mais qu'il a été excité à cela et en quelque manière forcé par un bourgeois qu'il ne connaît pas, lequel lui a prêté son sabre à cet effet, et a nié d'avoir arraché des enseignes pour faire le feu dans lequel on a brûlé ledit cadavre ... Il a été ordonné au gardien de la maison de justice du département de le mettre sur le champ en liberté.

18 juin 1792 - FÉLICITÉ BRIÉ, femme PINART, perruquier à Lille, rue de la Comédie, prévenue d'avoir le 29 avril dernier, après-midi, au moyen d'un fusil, armé de sa baïonnette, remué les entrailles de M. Dillon, lorsque ledit jour la populace effrénée brûloit son cadavre sur la place de cette ville - Le corps législatif sera consulté sur la peine à infliger.

17 juin 1792 - NICOLAS HUILLIER, soldat au 24e régiment d'infanterie cy-devant Brie, compagnie de la Ferrière en garnison à la Citadelle de la ville de Lille, prévenu d'avoir porté le premier coup à M. Dillon, de lui avoir ensuite coupé la jambe, et porté cette jambe dans plusieurs rues de la ville, à la vue du peuple, en se vantant du crime qu'il avoit commis - Le corps législatif sera consulté sur la peine à infliger.

18 mai 1792 - ANTOINE-JOSEPH VASSEUR, marchand tailleur, rue Notre-Dame, paroisse Saint-Maurice à Lille, est accusé d'avoir contribué à l'assassinat du malheureux Théobald Dillon, condamné à mort - débouté de la demande en cassation - exécuté le 13 juillet 1792.

29 juin 1792 - JEAN-PIERRE GUILLAUME DIT FLEUR D'AMOUR, premier fusilier de la compagnie de Mongay au cinquante sixième régiment d'infanterie de garnison à la citadelle de la ville de Lille, prévenu d'avoir le vingt neuf avril dernier donné deux coups de baïonnette à Monsieur de Dillon, qui rentrait en cette ville - Acquitté.

16 juillet 1792 - ANDRÉ PASCHAL, portier, fusilier de la compagnie de gelée au cinquante sixième régiment d'infanterie de garnison à la citadelle de la ville de Lille, prévenu d'avoir le vingt neuf avril dernier, sur le rempart de cette ville, tenu des propos injurieux au général d'Aumont et aussi d'avoir ledit jour dans l'après dîné quitté son poste où il était sur le dit rempart pour aller à la rencontre de M. de Dillon et l'ayant rencontré, de s'être élancé sur la voiture de ce général pour l'obliger à en sortir ... - condamné à être conduit sur la place publique de la ville de Lille, vêtu d'une chemise rouge et y avoir la tête tranchée sur un échafaud.

17 septembre 1792 - LATOUR, cabaretier, rue des Malades en cette ville de Lille, prévenu d'avoir le vingt neuf Avril dernier, vers trois heures après-midi, porté des coups de sabre au sieur de Dillon ; et d'avoir contribué à l'assassinat dudit sieur de Dillon - Attendu la contumace dudit Latour, ordonne qu'il sera dressé dans la place publique de la ville de Lille, un poteau auquel sera appliqué un écriteau indicatif des noms du condamné, de son domicile, de sa profession, du crime qu'il a commis et du jugement rendu contre lui, et que ledit écriteau restera exposé aux regards du peuple pendant douze heures.


 

Arthur comte de Dillon z


Son cousin, Arthur, comte de Dillon, petit-fils du lieutenant-général, né à Braywick (Irlande) en 1750, passa comme son aïeul, au service de la France et se distingua devant Grenade, Saint-Eustache, Tabago, Saint-Christophe. On le nomma député aux États-Généraux en 1789. Après le meurtre commis sur la personne de Théobald Dillon, il défendit sa mémoire attaquée au sein de l'Assemblée nationale. Nommé général de division en 1792, il contint les Prussiens en Champagne, au passage des Islettes. Rappelé sur un soupçon d'incivisme, on l'accusa bientôt d'avoir voulu marcher avec ses troupes contre la Convention, et plus tard d'être complice de la conspiration tramée aux prisons du Luxembourg afin de sauver Danton. La tyrannie le livra au tribunal révolutionnaire, et il fut condamné à mort, le 14 avril 1794 (âgé de 44 ans). On lui doit : Compte rendu au ministre de la guerre des opérations de la campagne de 1792, suivi de pièces justificatives ; Paris, 1792, in-8°.

 

Encyclopédie des gens du monde ... - Tome huitième - 1837.

Bulletin de la Commission Historique du Département du Nord - Tome XXVIII - 1911

1792 - La guerre dans les environs de Lille - Eugène Debièvre - 1892

AD59 - Registres paroissiaux et d'état-civil de Lille

Gazette nationale, ou le moniteur universel - volume 7 - n° 163 - Lundi 11 juin 1792, Quatrième année de la Liberté

Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais - n° 151 - 74e année - Lundi 30 mai 1892