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La reconnaissance des Fléchois est gravée profondément dans le coeur de tous les habitants, qui n'oublient pas que la fondation de leur collège date l'importance de leur cité et à l'honneur du gouvernement de l'empereur, c'est une noble pensée d'avoir laissé se produire librement la manifestation du patriotisme local qui a conçu l'idée d'ériger une statue au fondateur de la maison militaire de La Flèche ; c'est une plus noble pensée encore de s'y être associé en se faisant représenter à cette cérémonie par un des grands dignitaires de la couronne. Dans une intéressante notice intitulée : Henri IV à la Flèche, M. Jules Clère, répétiteur adjoint au bibliothécaire du Prytanée, nous fait connaître que, dès 1855, le gouvernement donna deux pièces de huit de l'arsenal de Rennes pour la fonte du monument ; "bientôt après, ajoute M. Clère, l'empereur lui-même, avec l'élévation et la générosité habituelles à son coeur, ayant spontanément donné sur sa cassette 3.000 fr. pour les frais de l'oeuvre, l'administration municipale put songer à sa réalisation prochaine. Aux fonds votés par elle dans ce but est venue se joindre une souscription volontaire à laquelle petits et grands ont voulu contribuer. Chacun a compris que c'était une oeuvre nationale". A ces dons, il faut ajouter les cotisations des fonctionnaires et élèves du Prytanée.

Dimanche, la ville de la Flèche s'était mise en fête pour recevoir dignement M. le marquis de Chaumont-Quitry, chambellan de l'empereur, député de la Sarthe, désigné par Sa Majesté impériale pour le représenter à l'inauguration de cette statue. Ce qu'il y avait de monde dans les rues de la ville est inappréciable ; on eût dit qu'une grande partie du département s'y était donné rendez-vous. Sur toutes les routes conduisant à la Flèche on rencontrait, dès le matin, une véritable procession de voitures chargées de voyageurs ; les dames elles-mêmes n'avaient pas reculé devant la distance pour venir, des points les plus éloignés, assister à cette solennité, et nous ne nous étonnons que d'une chose, c'est que les ressources de la Flèche aient pu suffire à alimenter cette exubérance de population. Nous n'avons cependant pas entendu dire que personne soit mort de faim, au contraire.

A midi, les autorités sont venues attendre, à l'entrée de la ville, le délégué de l'empereur. Une tente avait été dressée à l'extrémité de la Grande-Rue, par où devait arriver M. le marquis de Chaumont-Quitry.

A midi et demi, un courrier à la livrée impériale est arrivé à franc étrier, et une détonation a donné le signal de l'approche de M. de Chaumont-Quitry.

M. le chambellan, en grand costume de cour, descend de voiture ; M. le préfet et M. le maire de la Flèche s'avancent au-devant de lui et le conduisent sous la tente.

Après un échange de félicitations, le cortège s'est mis en marche pour se rendre sur la place Henri IV, où devait avoir lieu la cérémonie d'inauguration. Dans la Grande-Rue, que traverse le cortège, la foule est tellement compacte qu'on peut à peine circuler ; toutes les fenêtres sont garnies de dames. Les maisons sont pavoisées de drapeaux tricolores.

De vastes tribunes ont été élevées sur la place Henri IV, pour recevoir le monde officiel et les personnes munies de billets. En face de la statue, qui est recouverte d'un voile, une tribune, protégée par une tente contre l'ardeur du soleil, est adossée à l'église Saint-Thomas ; dans la partie du milieu prennent place M. le chambellan, S.E. l'ambassadeur de Turquie, l'aide de camp du ministre de la guerre, M. le préfet, M. de Pointe de Gevigny, M. le marquis de Talhouet, Mgr l'évêque du Mans, MM. les grands vicaires Fillion et Heurtebize, M. le maire de la Flèche et quelques hauts fonctionnaires. Les deux compartiments latéraux de cette tribune sont occupées par des dames.

Le reste du cortège se distribue sur des gradins disposés en amphithéâtre le long des maisons qui forment un des côtés de la place.

La foule est partout dans les rues avoisinantes, aux fenêtres, aux balcons et jusque sur les toits des maisons.

C'est alors qu'au milieu d'un discours prononcé par M. de Chaumont-Quitry, le voile qui cache la statue se déchire, et les traits du Béarnais apparaissent à la foule enthousiaste.

La musique joue l'air populaire : Vive Henri IV !

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Henri IV est représenté armé de pied en cap, avec un simple manteau ; de la main droite il tient et donne l'édit de fondation du collège, de la gauche il s'appuie sur son épée. Les traits du grand roi sont reproduits de la manière la plus heureuse et tels que la peinture du temps nous les a conservés : la gaieté, la bonté et une spirituelle malice animent ce visage souriant ; on dirait que ce bronze va parler, tant il est plein de vie et de mouvement. Le bon roi regarde du côté du collège qu'il a fondé.

 

Le socle de la statue est composé d'un bloc de granit servant de réceptacle à des tuyaux de fontaine dont l'eau jaillit par les mufles de quatre têtes de lion adaptées aux quatre faces latérales du monument. Sur ce socle est gravée l'inscription suivante :

A HENRI IV,
FONDATEUR DU COLLÈGE DE LA FLÈCHE,
LA VILLE RECONNAISSANTE.
1857.

L'auteur de cette oeuvre charmante est M. Bonassieux, qui assistait à la cérémonie.

Dans la soirée, toute la ville a été brillamment illuminée ; l'illumination de la promenade était du plus bel effet et a attiré fort tard une affluence considérable de curieux. A dix heures, un feu d'artifice, dont la pièce principale représentait la statue de Henri IV, a été tiré sur la prairie en face de la promenade.

Ainsi s'est terminée cette première journée des fêtes de la Flèche ; tous ceux qui y ont assisté sont unanimes à témoigner que jamais fête ne se fit remarquer par plus d'entrain, que jamais les étrangers ne reçurent des habitants d'une ville un plus franc, un plus cordial accueil.

 

A. Loger - Le Monde illustré - 4 juillet 1857.