FRENEUSE : LE PAIN BÉNIT DU NOYÉ - LE BAISEMENT DES PIEDS.

Freneuse vue sur la Seine z


C'est un joli village que Freneuse ! Situé dans la presqu'île d'Elbeuf, la Seine l'enveloppe dans une de ses boucles. Les maisons, couvertes de tuiles moussues, paraissent peintes sur les pentes d'un coteau. La grande route longe leurs seuils et le fleuve borde la route et coule lentement entre des rives plantées de saules et de peupliers. C'est un nid de verdure ; un lieu propice au repos et affectionné des peintres pour son paysage doux et rustique à la fois.

Un évènement tragique vint récemment troubler le riant tableau et le calme des habitants. Un cultivateur se suicidait en se jetant à l'eau. Dès que le drame fut connu, toutes les barques du village furent rassemblées à l'endroit où le désespéré avait disparu. Cette escadrille se dispersa ensuite sur le fleuve. Les hommes, munis de crocs et de harpons, écartaient les nénuphars aux fleurs pâles et sondaient la profondeur de la rivière. Les femmes, avant de saisir les avirons, enveloppaient dans du papier blanc un morceau de pain bénit et, avec de multiples précautions, disposaient sur l'eau l'esquif ainsi construit. N'allait-il pas, guider les chercheurs et s'arrêter à l'endroit précis où gisait le cadavre ? Aussi, tous les regards étaient-ils fixés sur le pilote mystérieux. Celui-ci, de ci de là touchait la feuille ronde d'un nénuphar, s'arrêtait aux pointes d'une sagittaire ou se coupait sur la lame en glaive des roseaux.

 

AD76 - 155Fi41 Freneuse z

Dans son voyage au fil de l'eau, sous les secousses répétées des chocs, le papier était devenu humide, le pain s'était gonflé et les flotteurs, perdant leur équilibre avaient disparu ... mais le cadavre n'était pas retrouvé.

Il le fut deux jours après, par des bateliers qui le virent descendre de l'eau, le retirèrent du fleuve et le déposèrent sur la rive.

Jamais tableau plus macabre ne fut offert aux yeux. Le pauvre désespéré, qui avait retiré tous ses vêtements avant de se suicider, gisait sur la berge et entièrement nu. Tout ce que la mort présente d'horreur, de répulsion, de sanies étaient là réunies. Autour du cadavre gonflé, tuméfié et exsangue recouvert d'un peu de paille, de grosses mouches bourdonnaient. Leur essaim montrait, sous un soleil de feu, des corselets d'acier bruni et d'un vert de bronze antique.

Les gamins du village, le visage barbouillé, les cheveux embroussaillés et les mains dans les poches de leurs culottes trouées, contemplaient ce spectacle. Les gendarmes, venus de la ville, les en avaient éloignés mais n'avaient pu les en arracher complètement.

Enfin, on put enlever le noyé et le transporter dans son habitation pour le mettre au linceul. Cette funèbre opération n'était pas achevée, qu'une vieille fille boiteuse, à la face sillonnée de rides, aux yeux éteints, aux cheveux en désordre, demanda à être reçue dans la maison. Elle venait embrasser les pieds du mort. On lui accorda ce qu'elle demandait. Alors, s'agenouillant pieusement, puis se signant de la croix, elle accomplit son acte superstitieux. J'avais détourné les regards de cette scène aussi répugnante au coeur que révoltante pour l'esprit.

Cependant, la vieille fille s'était relevée, satisfaite et heureuse, car le mort ne la suivrait pas, ne viendrait pas troubler ses nuits et lui adresser des demandes d'outre-tombe.

 

10 septembre 1906 - Légendes, superstitions et vielles coutumes par M. Léon de Vesly - Bulletin de la Société libre d'émulation du commerce et de l'industrie de la Seine-Inférieure