SAUMUR LOIRE GLACIER Z

C'est le 7 janvier au soir que l'embâcle s'est produite. La Loire était en pleine débâcle. Tout-à-coup les glaçons furent brusquement arrêtés dans leur marche au-dessus de Saumur, où l'on apprit, non sans effroi, qu'arrivés à 300 mètres en amont de l'île Offard, ils s'enterraient dans les bancs de sable et formaient un barrage immense et menaçant, allant de ce point jusqu'à Montsoreau, un peu au-dessous du confluent de la Vienne et de la Loire sur une longueur de 11 kilomètres.

EMBACLE PLAN

L'embâcle atteint son maximum à la levée du village de Villebernier ; si cette levée cède, c'en est fait de ce village si riche, de cette vallée de la Loire si fertile et si riante.

Mais ce n'est pas seulement de ce côté qu'existe le péril : la ville de Saumur n'est pas moins exposée ; le quartier des Ponts, situé dans l'île Offard, court surtout de grands dangers dans le cas où la banquise, en se rompant brusquement, emporterait tous les ponts sur son passage.

C'est en vue de conjurer cette catastrophe que le service des ponts et chaussées et le génie travaillent sans relâche depuis une vingtaine de jours.

En traversant l'île Offard, on remarque que les plus grandes précautions ont été prises pour atténuer les effets de la catastrophe. Contre le théâtre sont déposées d'immenses chèvres, en épais madriers, haute de 4 mètres, et prêtes à être descendues devant les piles des ponts pour briser le choc des glaçons. On voit également en cet endroit un amas de moutons. On appelle ainsi un énorme bloc en bois de chêne tout cerclé de fer, que l'on laisse tomber avec des cordes du haut du parapet sur les blocs de glace et qui les brisera par la pesanteur de son poids, décuplé par la vitesse de sa chute.

A la pointe de l'île, les soldats établissent plusieurs lignes successives d'épais abattis de troncs d'arbres enchevêtrés dans les saules et les peupliers qui s'élèvent en cet endroit. Les bois nécessaires à ce travail sont remorqués par des chalands et amenés au pied de trois grandes grues qui les hissent sur le rivage, d'où, au moyen de crochets et de diables, les soldats les traînent sur les barricades.

Il faut ajouter que les ponts sont minés et prêts à sauter si l'embâcle venait à en obstruer les arches.

La banquise commence à 300 mètres en amont de l'île Offard, à hauteur de Notre-Dame des Ardillers, la patronne de Saumur, qui semble avoir arrêté à ses pieds l'immense avalanche menaçant la ville et lui avoir dit : "Tu n'iras pas plus loin !"

Sur ce point, on creuse activement le chenal qui doit rejoindre celui qui est déjà pratiqué entre l'île de Souzay et la rive gauche. Trois bacs de pontonniers sont employés à ce travail et pratiquent avec la dynamite, la pioche et le pic une étroite tranchée dont les talus de glace présentent près de 2 mètres de hauteur.

Vis-à-vis du village de Dampierre s'étend l'île de Souzay, dont les pontonniers ont déjà nettoyé le côté faisant face à la rive gauche. A travers les bois aux tons roussâtres apparaissent les toits bleuâtres de quelques fermes aujourd'hui désertes et abandonnées.

EMBACLE SOUZAY

Au commencement de la débâcle, malgré l'imminence du péril, les habitants de l'île ne pouvaient se résoudre à quitter leurs demeures. Il fallut que le sous-préfet de Saumur s'y rendit lui-même pour leur en ordonner l'évacuation. Cette opération, du reste, présentait de grandes difficultés et de sérieux dangers. Le petit bras de la Loire était à moitié dégagé, et sur la glace existant encore, il se trouvait toute une série de trous et d'obstacles qu'il fallut franchir au moyen de planches, de fascines et de bottes de paille. Les pontonniers et la gendarmerie s'acquittèrent à merveille de leur tâche et recueillirent dans leurs pontons habitants et bestiaux.

Tous ces jours derniers, on dut établir une surveillance rigoureuse pour empêcher les paysans de s'aventurer sur la glace pour retourner dans l'île, où, disaient-ils, ils allaient porter du grain à leurs volailles. Aussi a-t-on décidé de déménager complètement les habitations. Rien de plus triste que ces lourds bachots chargés de meubles empilés les uns sur les autres, se frayant un passage à coups de gaffe à travers les blocs de glace qu'entraîne le courant. A l'arrière sont assises les femmes coiffées du bonnet tuyauté et enveloppées dans de longues mantes noires à capuchon, pendant que les hommes manoeuvrent l'embarcation et écartent les glaçons qui pourraient en défoncer les bordages.

EMBACLE PONTONNIERS

Durant une vingtaine de jours, les braves pionniers ont travaillé avec une énergie indomptable qui fit l'admiration de tous les habitants. Souvent trempés jusqu'aux os par suite des explosions ou des chutes qu'il faisaient sur la glace, ils n'ont pas interrompu pour cela leur rude besogne. Aussi plusieurs sont tombés sérieusement malades et ont dû être évacués sur l'hôpital militaire de Saumur.

Il faut avant tout citer la brillante conduite d'un de leurs officiers, M. le lieutenant Riefeld, du 2e pontonniers, dont le nom est devenu populaire parmi les riverains de la Loire. Toujours en avant, il entraîna ses hommes ; deux fois, il faillit payer de sa vie sa généreuse initiative. Un jour, surpris sur un glaçon par une explosion de dynamite, il fut entraîné par le courant pendant plusieurs centaines de mètres. Une autre fois, en allant reconnaître un emplacement pour établir des cartouches, il tomba dans une crevasse et ne fut sauvé que par la présence d'esprit qu'il eut d'étendre ses bras en croix et de se soutenir ainsi entre deux blocs de glace.

 

Le Monde illustré - 31 janvier 1880