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La vie de PAILLETTE (Pierre-Thomas-Laurent) fut longtemps celle d'un marin courageux et estimé pour son habileté, sans pouvoir toutefois s'élever au-dessus des grades subalternes : elle présente peu d'évènements remarquables.

Né au Havre, le 14 mars 1776, de Pierre Paillette, chartier, et de Marie-Élisabeth Goumant, parents honnêtes mais pauvres, qui avaient quitté la culture des champs pour les travaux de la ville, il n'avait que six mois lorsqu'il perdit son père, et ne put recevoir qu'une faible instruction dans les petites écoles où sa mère l'envoya pendant quelque temps, à ses frais, quoiqu'elle fût réduite, pour toute ressource, à son travail de lingère.

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Paillette avait à peine atteint sa quatorzième année (1790), qu'on le trouve déjà engagé comme mousse, à bord du vaisseau de ligne La Victoire, sous un capitaine de Girardin. Cette première campagne sur les vaisseaux du Roi ne fut, à la vérité, que de quinze jours, mais dans les années qui suivirent (1790-1793), le jeune mousse fit de longues et périlleuses traversées à la côte de Guinée et aux Antilles.

Engagé de nouveau dans la marine militaire, et fait prisonnier à bord de la Frégate-Corvette La Prompte, le premier de tous les navires de guerre de la République française qui furent capturés par les Anglais, Paillette subit vingt-sept mois (de 1793 à 1795) de la plus dure captivité en Angleterre, ce qui ne devait pas l'empêcher de risquer sa vie pour sauver des Anglais quand l'occasion se présenta.

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Échangé en 1795, et de retour au Havre où il se maria, Paillette fit successivement partie tantôt des équipages comme voilier, tantôt des ateliers de voilerie de plusieurs vaisseaux, frégates et canonnières, dans les ports du Havre, de Brest et de Rochefort, jusqu'au temps où il fut appelé à Paris pour travailler à l'organisation et à l'équipement de la flotille nationale destinée à opérer une descente en Angleterre. A l'époque du couronnement de Napoléon (2 décembre 1804), Paillette fut chargé, à Paris, de gréer et de manoeuvrer la chaloupe de l'empereur. Ce fut peu de temps après qu'il renonça à l'état de marin, et tenta des essais qui lui ouvrirent honorablement la carrière de l'industrie et du commerce.

Établi à Gisors comme blanchisseur de toiles pour les fabricants (1801), à Choisy-le-Roi en qualité de commis d'une importante maison de commerce dans la fabrication des indiennes (1808), puis à ! Gentilly près Paris (1806), puis enfin à La Villette Paris (1808) où il fut employé dans divers établissements, et devint constructeur et propriétaire de bateaux et chaloupes sur le canal de l'Ourcq (1810), Paillette s'était concilié, dans chacune de ces résidences, l'estime et l'affection de tous les habitants, souvent témoins de ses actes de courage.

Les documents authentiques que l'on a pu recueillir sur cette partie si intéressante de la vie de Paillette remontent aux premières années de sa jeunesse. Dès le temps de son service à Brest, en 1793, Paillette, âgé seulement de dix-sept ans, voit tomber à la mer l'un des hommes de l'équipage qui ne savait point nager et qui disparaît sous les eaux. Paillette ne pouvant supporter, dit-il, ni la vue ni même la pensée de ce malheureux qui va périr sans être secouru, se précipite dans les flots, mais il ne parvient à retrouver qu'un malheureux mourant, qui, en rendant le dernier soupir, embrasse et étreint son bienfaiteur de manière à l'étouffer et à lui enlever l'usage de ses deux bras, et il allait faire à la fois deux victimes, quand un canot de l'équipage parvint à retirer des flots, à demi mort, le généreux jeune homme que l'on eut beaucoup de peine à détacher des bras du cadavre. Un tel début aurait été de nature à effrayer et à décourager tout autre homme que Paillette.

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Le second évènement de ce genre eut un résultat plus heureux. En 1798, dans le bassin de la ville du Havre, qui était devenue, pour son malheur, un port de guerre, un enfant de vingt-deux mois tombe du quai. On était au jour de Noël et le froid était rigoureux. Paillette, se précipitant dans les flots, par l'une des ouvertures pratiquées dans les glaces, plonge plusieurs fois sans succès et parvient enfin à saisir le malheureux enfant, sous la quille de la frégate l'Incorruptible : c'était son propre fils qu'il venait de sauver. L'émotion que Paillette éprouva, en reconnaissant son fils, plus encore que la rigueur de la saison, lui causa une violente et dangereuse maladie.

Lorsque Paillette eut quitté la vie agitée du marin, ce ne fut pas pour lui le temps du repos : ce n'était pas le péril qu'il avait fui. Ici commence cette longue série d'actes d'humanité et de courage. Il ne s'agit que de faire un choix dans les procès-verbaux des municipalités des communes que Paillette a successivement habitées.

En 1807, à Choisy-le-Roi, Paillette sauve deux hommes et une femme. Cette dernière, qui s'était jetée à l'eau dans un accès de désespoir, se répand en invectives contre celui qui l'arrache à la mort ; toutefois elle ne chercha plus à se détruire, après cette épreuve.

A La Villette, un charretier, revenant de La Chapelle, est jeté dans le bassin par trois scélérats qui lui volent une somme de 180 francs : Paillette accourt à ses cris, met les voleurs en fuite, et sauve le malheureux qui se noyait.

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Les deux frères Maigret, de la rue Saint-Denis, tombés dans le canal, couvert alors de glace, sont retirés de l'eau par l'intrépide marin, qui plonge au moins six fois, en brisant la glace pour chercher ces malheureux. Un seul put être rappelé à la vie. C'est pour ce trait d'humanité et de courage que Paillette a reçu, pour la première fois, une récompense publique. Une médaille, décernée au nom de l'empereur, par le préfet de la police impériale, baron Pasquier, depuis ministre sous la restauration, fut remise solennellement à Paillette, en présence des mariniers et ouvriers du canal, selon l'arrêté du préfet en date du 2 février 1814. La cérémonie eut lieu peu de jours avant la chute de l'empire.

Dans l'hiver de 1815, deux soldats anglais s'étant aventurés sur la glace encore trop faible pour les porter, elle se rompt et les engloutit. Paillette averti du péril que courent ces étrangers, et ne songeant qu'à se venger noblement sur des Anglais des mauvais traitements qu'il a reçus dans les prisons d'Angleterre, se précipite à la recherche de ces malheureux, parvient à les retirer de l'eau tous deux, mais un seul put être sauvé. Ce fait est sans doute resté ignoré de la Société humaine d'Angleterre, ou du moins n'a pas obtenu de cette belle institution les témoignages de reconnaissance qu'elle se fait un devoir d'offrir même à des étrangers. Peu de jours après, un militaire français, de l'un des corps francs de 1815, se jette à l'eau pour se noyer. Paillette le retire, le console et le conduit à l'hôpital Saint-Louis.

La modeste habitation de Paillette auprès du canal, et le petit café qu'il était parvenu à établir, étaient souvent témoins des plus tristes contrastes et des scènes les plus déchirantes. Les alentours d'une ville telle que Paris sont souvent le théâtre des joies les plus folles ou les plus grossières, et de tous les genres de désespoir.

Un capitaine de grenadiers, frère d'un colonel, ayant dissipé les fonds de sa compagnie, vint se jeter dans le canal. Il avait déjà perdu connaissance ; il ne la retrouve qu'entre les bras de Paillette, qui le conduit à l'hospice militaire et l'exhorte à prendre courage. Une jeune femme de vingt-cinq ans, d'une beauté remarquable, veut se noyer par désespoir amoureux : Paillette la sauve et la reconduit chez elle.

Ce n'était pas toujours la jeunesse et les passions qui réclamaient les secours de cet homme courageux. Une pauvre vieille de soixante-douze ans, à la suite d'une querelle de famille, était venue chercher un terme à ses chagrins : Paillette la retire de l'eau, la soigne, la console et la ramène à sa famille. Un malheureux, arrivé à Paris tout récemment, et qui n'avait pas mangé depuis trois jours, voulait terminer ses souffrances par la mort : il est sauvé et soigné. Paillette fait bien sécher et chauffer les misérables habits qui le couvrent à peine, lui donne de bons aliments et les conseils d'un homme de coeur ; il y joint une petite aumône de deux francs. Paillette ne s'enrichissait pas à ce métier, qui a usé ses forces avant le temps. Un homme bien vêtu, après être resté quelque temps dans le petit café de Paillette à écrire, avec tous les signes d'une profonde et sombre tristesse, sort et va du côté du bassin, dont il s'approche lentement, et, tout-à-coup, il s'y précipite : mais Paillette l'avait deviné ; Paillette le suivait, et le retirer du canal est l'affaire d'une minute. Il avait mal choisi le lieu pour accomplir son projet sinistre, ce malheureux, en venant s'asseoir au café de Paillette, qui ne le quitta point sans avoir obtenu la promesse qu'il renoncerait à toute pensée de suicide.

Paillette ne fut pas toujours aussi heureux, et c'était le plus grand de ses chagrins quand il ne rapportait chez lui que des cadavres autour desquels il se donnait longtemps des peines inutiles. La boîte fumigatoire et tout l'appareil des secours à donner aux noyés et aux asphyxiés, sont restés en dépôt chez lui pendant plus de vingt ans.

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Quelle vie était celle de l'homme que tout le voisinage n'appelait pas autrement que "le Sauveur". Une nuit, vers une heure, on accourt avertir Paillette qu'un homme se noie dans le canal. L'obscurité était profonde ; la lumière qu'on apporte se trouve éteinte par le vent. Paillette ne voit rien ; mais il entend quelques cris étouffés : il se précipite ; il atteint le malheureux, le retire sans mouvement, charge le cadavre sur ses épaules et le rapporte dans sa maison. Tous les soins demeurent inutiles : c'était un cordonnier de Belleville ; cet homme avait près de six pieds, et Paillette, homme de petite taille, a plus de courage que de vigueur. Il s'étonnait lui-même d'avoir pu porter ce fardeau. Un charbonnier, que Paillette retira aussi de l'eau, sans pouvoir le sauver, avait pris la cruelle précaution de s'étouffer d'avance, en enfonçant un mouchoir dans sa bouche. Deux couvreurs, pris de vin, et se trompant à la vue du canal glacé, qu'ils prennent pour la grande route, sont retirés de dessous les glaces par Paillette, qui a le bonheur de les sauver tous deux.

On pourrait multiplier et varier encore les récits de ce genre. Paillette eut des moments heureux, lorsqau'il rendit à leurs familles de jeunes enfants, que l'étourderie de leur âge expose souvent à de pareils dangers. La joie d'avoir sauvé un homme était la plus grande récompense du généreux Paillette et fut longtemps la seule.

Une lettre du préfet, M. de Chabrol, lui annonça un jour une récompense de 300 fr., qui lui était décernée par le ministre de l'intérieur. Paillette laissa plusieurs mois s'écouler, sans se décider à toucher la somme, malgré sa pauvreté. Quand il se présenta enfin dans les bureaux, un commis voulant garder la lettre, Paillette s'y refusa. Il fallut lui laisser la lettre ; car il aurait laissé l'argent.

Paillette, qui, depuis tant d'années, sauvait ses concitoyens des périls de l'eau, songea aussi à les préserver des ravages du feu. La création de la belle compagnie des Sapeurs-Pompiers non soldés et gardes nationaux de La Villette a été due en grande partie à son zèle, et, à la tête de cette compagnie, aussi utile qu'elle est belle, Paillette s'est montré aussi intrépide dans le feu que dans l'eau. C'est avec l'uniforme d'ancien capitaine de ce corps d'élite, que le peintre, madame Jarry de Mancy a cru devoir représenter ce brave.

Enfin, quand un troisième fléau, le plus effrayant de tous, le choléra, vint désoler la commune, quel homme trouva-t-on prêt, jour et nuit, à diriger tous les secours ? Ce fut encore Paillette qui, après avoir offerts sa petite maison, resta à la tête de l'hospice temporaire pendant toute la durée de l'épidémie.

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Les récompenses honorifiques n'ont pas manqué à Paillette : prix maçonique, en 1829, de la loge des Fidèles-Ecossais, puis Isis-Montyon ; la croix d'honneur, en 1831 ; grand prix Montyon en 1832 ; grande médaille du choléra en 1833 ...

PIERRE-THOMAS LAURENT PAILLETTE est décédé à Paris, le 4 octobre 1844. Voir sa tombe ICI

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A. JARRY DE MANCY
Portraits et histoire des hommes utiles - Société Montyon et Franklin - 1833-1836

État-civil de Paris

Le Havre-de-Grâce et ses navires : catalogue illustré ... par M. Louis Brindeau, Sénateur, ancien Maire du Havre - 1927

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