Biget soeur Marthe z

ANNE BIGET naquit le 27 octobre 1749 à Thoraise, joli village situé sur les rives du Doubs, à peu de distance de Besançon. Elle montrait, dès son enfance, un naturel affectueux et compatissant.

Un jour, portant de petits gâteaux à ses soeurs, qui étaient en pension à Besançon, elle les donna tous à de pauvres prisonniers, qu'elle rencontra sur le pont de la ville. Quand le moment vint de choisir un état, elle se fit recevoir soeur converse, au couvent de la Visitation. Pour remplir cet office, il fallait une santé forte, l'habitude du travail, et les garanties d'une vie pieuse. Les grandes familles monastiques tenaient, par leur constitution, à toutes les classes de la société. La baronne de Chantal avait fondé la Visitation : cet ordre portait l'empreinte de la ferveur affectueuse de celle dont saint François de Sales fut le guide. Ses cloîtres peuplés de saintes filles, préparées aux douceurs de la contemplation par une éducation plus délicate, s'entr'ouvraient encore aux filles pauvres, nées sous le chaume ou dans la boutique des artisans, habituées, dès leur enfance, aux travaux pénibles. Telles étaient les soeurs converses, également destinées à la vie extérieure et aux pratiques de la dévotion monastique : mélange indispensable pour les communautés de religieuses, et où s'unirent plusieurs fois les mérites des deux soeurs (Marie et Marthe), qui avaient reçu le Christ dans leur maison.

C'est dans l'exercice de ces fonctions que Soeur Marthe reçut le nom de religion qu'elle devait rendre si cher à la reconnaissance publique. Dès les premiers temps de son entrée au couvent, elle ajoutait déjà des oeuvres de surérogation à l'observance de la régie. L'archevêque de Besançon, Durfort, lui avait permis de visiter les prisonniers. Elle leur consacra tous ses soins, quand la révolution eut détruit l'ordre de religieuses auquel elle appartenait.

En ces années cruelles, où toute miséricorde semblait bannie de la terre, il fallait laisser à la porte des prisons toute espérance, du moins humaine. Une autre religieuse nommée Soeur Grimont pénétrait, avec peine, dans ces lieux où l'innocence remplaça si souvent le crime. Soeur Marthe n'était pas repoussée avec moins de rudesse que l'autre bonne religieuse, lorsqu'elle venait apporter toutes sortes de secours aux prisonniers de toutes les classes, qu'elle appelait ses amis.

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Soeur Marthe vivait à Besançon, de la modique pension d'ancienne religieuse, s'élevant à trois cent trente-trois francs, et était propriétaire d'une petite maison. C'était avec de si faibles ressources que cette femme charitable était devenue une providence pour les pauvres. Sa demeure était le rendez-vous des vieillards, des enfants et des malades de la classe indigente. Elle leur distribuait des aumônes et des aliments. Ils trouvaient, dans la Soeur Marthe, une infatigable pourvoyeuse. Elle se multipliait pour secourir, et sa charité ne se rebutait d'aucun obstacle. Elle allait, quêtant pour les pauvres, dans toutes les maisons, et telle était la vénération qu'elle inspirait, qu'on eût rougi de ne pas s'associer, par quelque offrande, à son admirable charité.

Ses soins ne se bornait pas aux seuls pauvres de la ville. Soeur Marthe allait dans les villages environnants, visiter, consoler et soigner les malades. Elle leur fournissait des médicaments, et préparait les boissons qui leur étaient ordonnées. Elle bravait toutes les fatigues. Ni l'ardeur de l'été, ni la rigueur de l'hiver, ne pouvaient ralentir son zèle. Quelle que fût l'âpreté du froid, jamais elle n'allumait de feu pour elle. Cette dépense eût été un tort fait à ses malheureux, disait-elle. Sa seule nourriture fut, pendant douze ans, du pain le plus grossier et du lait. Cette frugalité extrême lui permettait de faire plus de bien.

Lors d'un incendie qui réduisit en cendres, le 23 mars 1805, la moitié d'un hameau, près de Besançon, la Soeur Marthe fut des premières à se rendre sur ce théâtre de désolation. Son exemple, plus puissant encore que ses exhortations, excitant et soutenant le courage des travailleurs, elle contribua puissamment à arrêter les progrès du feu, et sa présence d'esprit sauva une partie des habitations. Une chaumière, en proie aux flammes, était habitée par une femme, nommée Catherine Simon, nourrice de deux enfants, et l'incendie avait si promptement et si complètement enveloppé cette demeure, que la malheureuse nourrice n'avait pu se soustraire par la fuite au sort affreux qui la menaçait. Sa perte et celle des deux petits enfants paraissaient inévitables. Personne n'osait se hasarder à essayer de leur porter quelques secours. Soeur Marthe, témoin de cette scène déchirante, priait, suppliait, menaçait même ; mais c'était en vain. Elle offrait tout ce qu'elle possédait, et même jusqu'à sa croix d'or, à celui qui tenterait de sauver ces trois victimes. Enfin, ne comptant plus que sur son propre courage et sans calculer le danger, Soeur Marthe, malgré son âge s'élance au milieu des débris enflammés, et, comme protégée par un prodige de la Providence, sans autre accident que quelques brûlures aux mains et au visage, elle parvient à arracher aux flammes la pauvre femme et les deux enfants.

Ce fut deux années après cet incendie, le 7 août 1807, que la Soeur Marthe étant allée recueillir des plantes sur les bords du Doubs, entendit, non loin d'elle, le bruit sourd que produisit la chute d'un corps dans une eau profonde. Elle se retourne, et aperçoit un jeune garçon, âgé de neuf ans, Adrien Ledieu, fils d'un pauvre berger, qui venait de tomber dans la rivière, et qui était déjà entraîné par le courant. Sans calculer le péril auquel elle s'expose elle-même, ne sachant point nager, la courageuse femme se précipite après l'infortuné, et parvient, par les plus pénibles efforts, et, après avoir couru elle-même le plus grand danger, à sauver la vie à cet enfant.

Les soldats étrangers que le sort des armes avait rendus nos prisonniers ne pouvaient manquer d'exciter la pieuse sollicitude de la Soeur Marthe. En 1809, six cents prisonniers espagnols furent amenés à Besançon. Ces malheureux étaient dans un état affreux : beaucoup d'entre eux étaient blessés ou malades, et tous étaient presque nus. La Soeur Marthe voit s'augmenter le nombre des infortunés qu'elle soulageait sans s'effrayer du surcroît de peines que va lui imposer la noble tâche qu'elle a entreprise. A l'âge de soixante-deux ans, il semble que la charité lui a donné des forces nouvelles. Son activité en est redoublée ! Elle invente, elle créé des ressources pour prodiguer à ces pauvres étrangers les soins les plus touchants. Elle pourvoit à leurs besoins les plus urgents et les soigne dans leurs maladies. Lorsque les prisonniers avaient quelques réclamations ou quelques demandes à faire au commandant de la place, la Soeur Marthe était toujours leur interprète, et la recommandation de ses vertus étaient presque toujours un gage assuré du succès. Ce général dit un jour à la Soeur Marthe : "Vous allez être bien affligée, ma Soeur, voilà vos bons amis les Espagnols qui vont quitter Besançon ! - Oui, répondit-elle, mais on dit qu'on amènera des Anglais ! Ils seront aussi mes amis, puisqu'ils sont malheureux !" C'était ainsi que les hasards de la guerre, réunissant à Besançon des prisonniers et des blessés de toutes les contrées de l'Europe, la paysanne de Thoraise devait sauver et renvoyer guéris un grand nombre d'enfants du midi et du nord aux familles qui les pleuraient déjà sur les bords du Tage, de l'Oder ou de la Volga. On a pu savoir, par des voyageurs, que le souvenir de cette charitable Française est conservé dans ces contrées lointaines.

Biget portrait z

Les déplorables années 1813 et 1814, mirent à de nouvelles épreuves la charité courageuse de la Soeur Marthe. Tous les fléaux d'une guerre malheureuse désolaient la France envahie. La Soeur Marthe brava tous les dangers des champs de bataille, pour aller secourir, sans distinction, les blessés français ou ennemis. On la vit, en plus d'une rencontre, les aller relever et secourir, sous le feu des canons. On la retrouvait, après les actions les plus meurtrières, dans les ambulances ou dans les hôpitaux. Elle mettait les habitants à contribution pour fournir du vieux linge. Elle rassemblait les femmes et les jeunes filles pour faire de la charpie à pansement. Elle communiquait à tous l'enthousiasme qui l'animait. C'est dans une de ces ambulances, en 1814, que la Soeur Marthe, rencontrée par le duc de Reggio, reçut de ce guerrier illustre, cet éloge si complet en si peu de mots : "Je vous connaissais déjà depuis longtemps. Quand mes soldats étaient blessés, ils s'écriaient : où est notre Soeur Marthe !" Ce fut vers la même époque que la bienfaitrice des prisonniers reçut la récompense la plus digne de son bon coeur : elle eut le bonheur d'obtenir la grâce d'un pauvre conscrit déserteur déjà conduit sur la place où il devait être fusillé.

La première pacification de l'Europe en 1814 fit retentir la prison militaire de Besançon des accents de la joie. Au milieu des échos de toutes les langues du Midi et du Nord, Soeur Marthe put distinguer l'hommage de la reconnaissance dont elle était l'objet. Le premier usage que les prisonniers militaires firent de leur liberté, fut d'offrir une fête à leur généreuse bienfaitrice, dans les sombres murs où elle les avait tant de fois consolés.

Les récompenses et les distinctions que la Soeur Marthe reçut, à cette époque, l'honorèrent moins que ceux-là même qui les lui ont décernés. Dès l'an 1801, la Société d'Agriculture de Besançon lui avait offert une médaille d'argent, avec cette inscription : Hommage à la Vertu. En 1815, le Ministre de la guerre lui fit remettre une croix. Soeur Marthe reçut, la même année, des médailles d'or de l'Empereur de Russie et du Roi de Prusse. Ce dernier monarque fit écrire à la bonne religieuse, par l'un de ses ministres, le prince de Hardenberg, une lettre de remerciements dignes d'un roi, pour les soins que la Soeur Marthe avait donnés aux prisonniers et aux blessés des armées prussiennes. Ce message était accompagné d'une offrande de cent pièces d'or, représentant la part que le Roi désirait prendre aux bonnes oeuvres de la Soeur Marthe. L'Empereur d'Autriche lui accorda la médaille du Mérite civil. Le roi d'Espagne lui fit aussi remettre une décoration.

BIGET Médaille Ordre de St-Michel z

Vêtue comme l'étaient les villageoises de la Franche-Comté, parée de sa croix et de ses médailles, connue dans toutes les villes qu'elle traversait, et connaissant elle-même des habitants de tous les pays, Soeur Marthe était venue, en 1816, solliciter à Paris des secours pour ses pauvres, et devint un moment l'objet de l'intérêt général. Présentée au roi Louis XVIII, qui lui fit l'accueil le plus honorable, elle était recherchée des personnages les plus en crédit à cette époque, et elle était fêtée dans les salons. Il se faisait partout des quêtes pour elle, ou du moins on disait que c'était pour elle, et l'on peut lire, dans les journaux du temps, les réclamations que la Soeur Marthe fut forcée de faire insérer, contre certaines gens qui avaient entrepris d'exploiter, sous le nom de la religieuse, mais nullement au profit des pauvres, la charité, la crédulité, peut-être même la curiosité des premières familles parisiennes. Le portrait de la Soeur Marthe était reproduit de toutes les manières. Un neveu du même nom qu'elle, jeune artiste qui donnait des espérances, et qui est mort à la fleur de l'âge, avait peint d'après nature et fait graver le portrait de sa tante. Cette gravure ne fut pas moins recherchée par les nationaux que par les étrangers.

Tout cet enthousiasme était loin de porter à l'orgueil la bonne Soeur qui se laissait célébrer en toute simplicité. Il y avait dans sa physionomie une grande expression de bonté naturelle, qui n'excluait pas, cependant, je ne sais quoi de décidé et d'impérieux que l'on retrouvait au fond de son caractère. Elle aimait à agir seule, et avait sous ses ordres des femmes du commun, qui administraient sa charité, en se conformant fidèlement à sa volonté. La famine de l'an 1817, qui suivit de si près les dons que la Soeur Marthe avait reçus, les eut bientôt épuisés. Soeur Marthe, pendant tout le temps de la disette, trouva le moyen de faire distribuer gratuitement aux pauvres deux mille soupes par jour.

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Quand le retour de l'abondance eut mis un terme aux souffrances du peuple ; quand la guerre, et la famine n'exercèrent plus leurs ravages, la Soeur Marthe rentra dans l'obscurité.

Soeur Marthe, restée seule avec ses bonnes oeuvres, rendit paisiblement son âme à l'auteur de toute charité et de tout bien, le 29 mars 1824, âgée de soixante-quinze ans.

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Fleur-de-lis on Apple

En décembre 1814, une lettre de M. M..., de Rouen fut adressée à La Quotidienne pour signaler une femme tout aussi courageuse et charitable que Soeur Marthe, voici cette lettre :

"Vous avez placé dans un médaillon charmant le portrait fidèle de la soeur Marthe. J'en ai un autre à vous désigner pour en faire le digne pendant.

La ville de Rouen honore et vénère Mlle Piquet : même dévouement religieux, même intelligence, même charité, même modestie... La soeur Marthe et Mlle Piquet sont soeurs de père ... mais ce père est Dieu. Si j'entreprenais de vous dépeindre Mlle Piquet, je ne ferais que vous répéter ce que vous avez dit de la Soeur Marthe, et je ne le dirais pas si bien.

Pour appuyer cependant les titres de Mlle Piquet, qui, volontairement, et sans tenir à aucun ordre religieux, n'a cessé d'être citée à Rouen, pendant tout le cours de la révolution, comme un modèle de la charité chrétienne ; à l'aspect de qui les portes de toutes les prisons, scellées pour tout autre par la terreur, s'ouvraient comme les portes de Gaza, j'ajouterai qu'elle est devenu le bras droit d'une dame dont le nom (béni du pauvre) rappelle les bonnes oeuvres, la bienfaisance et la religion, cette dame est Mme Savoye-Rollin, épouse de l'avant-dernier préfet de la Seine-Inférieure. Pendant son séjour à Rouen, cette dame a été l'ange tutélaire des pauvres de cette grande cité ... Mlle Piquet, pour découvrir les indigents et soulager leur misère, a été son oeil et son bras, et toutes deux n'avaient qu'un coeur et qu'une pensée et qu'une action.

Aucune des deux ne me pardonnera peut-être de se voir citée, etc." (La Quotidienne - Vendredi 9 décembre an 1814 - n° 192)

 

Le comte d'Augicourt - Portraits et histoire des hommes utiles ... - Montyon et Franklin - 1833-1836.

Gravure S.M. Louis XVIII : Ville de Besançon - EST.FC.1358

Second portrait : Ville de Besançon - EST.FC.1371 - Lithographie par Léon Noël 1855 ; Peint en 1814