LE JUIF ERRANT ET LA BÛCHERONNETTE DE LA FORÊT DE LA CHAIZE-LE-VICOMTE

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Le fameux Juif errant se promène lentement et tristement aux quatre coins du monde, depuis près de deux mille ans.

Voyez-le ce soir. Il paraît moins triste et moins las que de coutume ; ses vieilles bottes usées semblent moins lourdes à traîner, son bâton noueux paraît lui devenir inutile.

Pourquoi donc cet éclair de joie sur cette face jaunie ? Pourquoi ce semblant d'espoir sur ce visage de réprouvé ?
C'est la nuit de Noël, et ce jour-là, le vieux a la permission de se reposer deux heures : les deux heures de la messe de minuit.

Messe de minuit z

Il s'assied depuis la première volée des cloches qui annoncent la fête, jusqu'à la dernière sonnerie après la troisième messe.

Il espère donc, ce soir, trouver quelque bon gîte où il pourra reprendre haleine, avant de poursuivre sa course vagabonde jusqu'à l'année prochaine.

Suivons-le quelques instants. Il approche de la lisière d'une forêt, et de ses yeux à demi éteints, il entrevoit au loin un petit clocher de village. Voilà ce qu'il aime ! Les grandes cités lui font peur. Il traîne habituellement ses vieilles épaules dans les campagnes, dans les bois, dans les lieux sombres et isolés.

Il tourne sur la gauche pour s'enfoncer dans la forêt, quand les cloches du village commencent à tinter. Il y a douze mois qu'il marche, qu'il marche toujours sans s'arrêter jamais !

L'heure du repos sonne pour lui. Une petite lueur grande comme un mouchoir de poche attire ses regards.

C'est là qu'il veut faire une halte ; il presse le pas et arrive devant un toit de chaume, situé dans la forêt de la Chaize-le-Vicomte, près de la Roche-sur-Yon.

Il regarde cette chétive cabane recouverte tout entière, en ce moment, d'un blanc manteau de neige. Va-t-il entrer ?

Oui, car le temps presse, et il ne veut rien perdre de ces deux heures de repos. Deux heures en une année !

A une toute petite porte, il frappe avec son gros bâton.

Pan, pan, pan.

"Qui est là ?" dit une mignonne petite voix, jeune et claire, du fond de la chambrette.

- "Un mendiant", répond le vieux vagabond, tâchant d'adoucir sa grosse voix.

L'innocente enfant, gardienne de la demeure, avait appris de ses parents à pratiquer la charité ; elle ne recula pas en se voyant seule avec le malheureux.

"Entrez, entrez, brave homme, dit-elle. Je suis toute seule ici. Mon père et ma mère sont allés prier le petit Jésus qui va naître. Vous m'avez fait peur un peu, j'ai pensé au petit chaperon rouge dévoré par le loup. Mais je suis rassurée. Asseyez-vous, approchez-vous du feu et mangez les pommes de terre et les choux qui sont dans la marmite".

- "Merci ! Je n'ai pas faim, mais je suis las, bien las !"

Et le vieux se laisse tomber sur un escabeau, en face de l'enfant, qui le regardait de ses grands yeux étonnés.

Quel contraste que ce vieux maudit, pâle, décharné, à côté de cette fillette innocente, au coeur candide et bon qui, dans sa naïveté, le traite avec respect !

- "Tu attends le petit Jésus, sans doute ?"

- "Oh non !" répond l'enfant, "le petit Jésus ne vient pas chez nous ; nous sommes si pauvres et si loin ! Il ne connaît pas le chemin ; mais nous le prions de nous bénir et de nous donner, chaque jour, le pain dont nous avons besoin".

- "Et tes souliers ? Tu ne les mets donc pas dans la cheminée comme tous les autres petits enfants ?"

- "Je n'ai ni souliers, ni sabots, dit la fillette en rougissant. J'ai beaucoup grandi, cette année, et les sabots sont restés petits".

Le vieux soupira. Cette innocence l'écrasait, lui, le grand coupable. Il n'avait pas eu pitié de ce petit Jésus, l'ami des enfants ; et il était ému devant cette frêle créature qui lui avait offert si naïvement l'hospitalité et ne le traitait pas comme les autres : en réprouvé ! ...

- "Dors, dit-il à la fillette, "je vais mettre pour toi mes grandes bottes devant ton foyer et peut-être que le petit Jésus ..." Elle, elle ouvrait les yeux plus grands encore pour mieux voir.

La petite, dont le coeur battait bien fort, voulait cependant être docile ; elle essayait en vain de trouver le sommeil. Elle entr'ouvrait de temps à autre un oeil furtif, et regardait son vieux compagnon.

Lui, avec un calme peu ordinaire, quittait une à une ses grandes bottes, plus hautes deux fois que des barattes de beurre.

Elles doivent contenir beaucoup de choses, se disait la fillette ébahie.

Elle ne perdait pas de vue le mendiant, et le vit tirer de sa poche cinq petites choses rondes que la mignonne ne distinguait pas très bien. Si ce pouvait être des sous ! Cinq sous ! pour elle, c'était une fortune !

Mais ces cinq sous revinrent souvent encore, Cinq par cinq, ils tombaient dans les bottes en sonnant si joliment ! Enfin, quand elles furent pleines, l'enfant ravie, joignit les mains et se jeta à genoux. Jusque là elle avait retenu son souffle.

- "Tu ne dormais donc pas ?"

- "Non, je ne pouvais pas".

- "Eh bien ! tant pis, le petit Jésus te paie tout de même une paire de sabots".

- "Le petit Jésus ! il n'est pas venu, je l'aurais bien vu. C'est vous qui avez rempli les bottes. Mais je sais bien ; le petit Jésus, il avait un bon père aussi. On nous dit au catéchisme, Dieu le Père et Dieu le Fils".

Et l'enfant voulut baiser la main du gueux, qui, honteux de cette touchante méprise de l'innocente, la retira brusquement.

La cloche annonçait la sortie de l'église. L'heure du repos avait pris fin ; il fallait partir, reprendre sa longue et éternelle course par monts et par vaux, à travers le monde.

Pour la première fois, le juif errant aurait volontiers ralenti sa marche.

Il soupira tristement, reprit son gros bâton, remit ses lourdes bottes et se leva.

- "Quoi !" dit l'enfant surprise, "vous partez ! Et mes parents qui vont être si heureux de trouver ici le bon Dieu ! Comme ils vont vous remercier," dit-elle, en montrant le tas de beaux sous neufs étalés à ses pieds.

Le vieux trembla ; une émotion soudaine s'empara de lui. Il regarda la petite fille en lui disant :

- "Sois toujours bien sage, mignonne et reste bonne et charitable."

Puis voyant les yeux du mendiant s'arrêter fixement sur elle, elle lui dit câlinement :

- "Pourquoi me regardez-vous ainsi tristement ? on dirait que vous avez du chagrin".

- "Tu me rappelles ma petite fille, qui aurait aujourd'hui plus de 1800 ans !"

1800 ans ! ... La petite savait compter. Aussi, fut-elle épouvantée. Elle recula d'abord, puis, par un mouvement subit de son bon coeur, se jeta dans les bras du vieux en lui disant :

"Embrassez-moi, pauvre homme ; cela vous consolera. Vous croirez peut-être avoir retrouvé votre petite fille."

Le vieux hésita, puis il se courba vers l'enfant, et sur ce front si pur, il déposa un baiser et une larme ... la première qu'il eût jamais versée !

Charité ! vertu sublime, tu désarmes la colère de Dieu et tu attires, ici-bas, une récompense immédiate à celui qui l'exerce envers les malheureux.

Que n'a-t-il versé aussi une larme de repentir, le juif errant !

L'enfant pleura en le voyant partir.

La neige tombait à gros flocons, le maudit se perdit de nouveau dans l'épaisseur de la forêt. Il reprit sa marche pour douze mois.

Le bûcheron et la bûcheronne rentrèrent au logis, après avoir entendu leurs trois messes.

Ils virent aussitôt la montagne de beaux sous brillants devant leur foyer, et l'enfant en admiration.

- "Qu'est-ce que tout cela ?" dirent-ils. "Est-ce le petit Jésus qui est venu te voir !"

- "Non", répond la douce enfant, "ce n'est pas le petit Jésus ; mais c'est Dieu le Père, je l'ai bien reconnu."

Les bons villageois tombèrent à genoux, se signèrent dévotement, et tous les trois remercièrent ensemble le Père Éternel.

Charmante enfant, élevée par de pieux parents, reste toujours innocente et pure et tu entendras, un jour, cette voix céleste, qui lui dira comme à Dieu le Fils :

"Celle-ci est ma fille bien-aimée !"

 

Extrait : En Vendée : nouvelles soirées vendéennes, portraits, récits, légendes par l'Abbé F. Charpentier - 1902