Tonnerre 3 z

ANNE-MARIE-FRANÇOIS BARBUAT DE MAISON ROUGE DE BOISGÉRARD
Boisgérard, né à Tonnerre (Yonne), le 8 juillet 1767 [paroisse Notre-Dame, ondoyé le même jour et baptisé le 7 septembre, même année] ; [fils de Jacques-François Barbuat de Maison Rouge, chevalier seigneur de Boisgérard, et de Anne-Victoire Genève] ; entré à l'école de Mézières, capitaine du génie au siège de Mayence.
Après la campagne de Vendée, il fut renvoyé à l'armée du Nord et se distingua aux sièges de Charleroy, de Landrecies, du Quesnoy où il fut blessé, de Valenciennes et de Maëstricht, en 1794 ; chef de brigade en 1795, général de brigade le 10 juillet 1796, défenseur de Kehl en 1798.
Passé à l'armée d'Italie sous les ordres de Championnet ; atteint d'une balle au travers du corps, à Caiazzo, le 7 février 1799, au moment où la paix venait d'être signée.
Il mourut à Capoue, le surlendemain. (Kléber en Vendée (1793-1794) - H. Baguenier-Desormeaux - 1907).

BOISGERARD NAISSANCE z

ANNE-MARIE-FRANÇOIS BARBUAT DE BOISGÉRARD, l'aîné de sept enfants, était connu dans sa famille sous le nom de Maison-Rouge. Doux, facile à vivre, très soumis à ses parents, qui étaient loin de compter sur les succès qui ont couronné sa trop courte carrière. C'était au point que, lorsqu'il fut admis à l'école militaire d'Auxerre (1er mars 1778), M. de Boisgérard père avait les craintes les plus sérieuses sur le défaut d'intelligence de son fils. Il ne put se défendre de les communiquer et au principal, et surtout au professeur de mathématiques. Aussi, cet enfant de douze ans fut-il d'abord abandonné sans aucune surveillance. Un jour que, plus habile que ses condisciples, il les a prévenus par la rapidité de son travail, il porte ses cahiers au professeur qui refuse de les parcourir. Cédant malgré lui aux instances du jeune élève, il jette les yeux sur ces feuilles, est étonné de leur correction et lui demande qui l'a aidé : "Mes camarades, lui répond-il avec sang-froid et dignité, mes camarades n'ont pas fini leur devoir ! Ils n'ont donc pas pu m'aider à faire le mien. Si Monsieur veut bien se donner la peine de regarder mon travail des jours précédents, il le trouvera semblable à celui qu'il approuve."

Après un nouvel examen, le préfet des études lui fait des excuses publiques et s'empresse de rendre compte de cet incident au principal (Dom Rousseau). Le voilà donc placé au premier rang des élèves, avec Davout, qui sera maréchal de France, Fourier, qui deviendra secrétaire de l'institut d'Égypte, professeur à l'école polytechnique, préfet de l'Isère et baron, avec MM. Couche et Bruslé, qui, comme lui, seront officiers du génie.

L'insouciance que Boisgérard témoignait pour les jeux de son âge, le caractère froid, méditatif et sérieux qu'il a conservé pendant toute sa vie, ont-ils été la conséquence de ce premier déni de justice ? Étaient-ils le résultats des difficultés qu'il avait à vaincre pour son travail ? Toujours est-il qu'il ne faut pas juger trop prématurément les moyens des élèves. Tel dont la nature se développe plus lentement ne doit pas moins être parfois l'égal de tant d'autres qui brillent plus jeunes, et souvent d'une manière bien éphémère. Parfois même il leur devient supérieur. Que de fois cela se rencontre !

Boisgérard avait quinze ans quand M. de Kéralio, inspecteur des écoles militaires de province, le désigna pour celle de Paris ; mais le principal, qui était ecclésiastique, voulait le faire entrer dans les Ordres. Il le retint jusqu'en 1783 ; alors le règlement royal du 28 mars 1776 était positif. Boisgérard, distingué par ses talents, devait être placé préférablement à la plupart de ses camarades. Il n'était même pas reprochable d'une étourderie, défaut certes bien excusable à son âge.

 

Gazette de France 25 juillet 1786 z

 

Aussi, avec quelle distinction ne fut-il pas reçu par le gouverneur de l'école, M. de Timbrune, depuis comte de Valence, et par les officiers supérieurs, entr'autres par M. de Valfort. Citons en partie la lettre que cet inspecteur des écoles écrivait au mois de germinal an X (avril 1802) à son ami le colonel depuis général Vallongue. "Lors de mon début à l'école, je trouvai que tous ces jeunes gens, quoique brevetés au grade de lieutenant, n'avaient de militaire que l'uniforme. Ma qualité de commandant de cette compagnie me permettant de lui donner un régime sévère, j'en obtins l'ordre du ministre. Dès ce moment, je me mis à étudier le caractère de mes élèves, je logeai à part tous ceux en qui je trouvais des dispositions unies à l'amour du travail, et de plus tous les arrivants, afin qu'il ne devinssent pas semblables aux anciens, qui, non contents de ne pas s'occuper, cherchaient avec ardeur à corrompre les nouveaux venus, à leur faire abandonner leur étude et partager leur paresse. Je choisis dans les meilleurs sujets des officiers et un chef auquel ils correspondaient ; je m'occupai à leur montrer les exercices et ils furent à leur tour, chargés de former leurs camarades aux différentes évolutions. Dès lors, ils ne furent plus tenus d'obéir qu'à la voix du chef que je leur avais donné : Boisgérard passa de grade en grade à celui de chef qu'il a exercé avec la plus grande distinction jusqu'au 1er avril 1788. L'école militaire ayant été supprimée, il fut de suite envoyé à celle de Brienne où il dut continuer à commander ses camarades. L'ayant fait loger en particulier afin de le déterminer à l'étude suivie des sciences et arts, il me dit que son goût l'y portait et qu'il voulait suivre la carrière du génie. Sa conduite dans cette maison a été un exemple journalier de vertu, d'application, qui n'a jamais varié. Rendant à ses supérieurs ce qu'il leur devait, il n'était pas moins attentif pour être agréable à ses camarades, dont il avait en général l'estime et l'amitié."

Quitter l'école de Paris est pour le jeune Boisgérard un grand chagrin. "Il se regarde, écrit-il à sa famille, comme un enfant chéri que l'on arrache aux bras d'une tendre mère." Le régime de Brienne ne lui convient pas, pourquoi ? Il serait difficile d'en trouver la cause. Mais le séjour de cette école ajoute aux dispositions de tristesse qu'il n'a déjà que trop manifestées. Il vit retiré et devient aussi plus austère. Ses succès le font remarquer encore davantage.

Le 1er janvier 1789, il est envoyé à l'école d'application de Mézières, avec le titre et l'épaulette de sous-lieutenant. Quel bonheur pour lui de s'éloigner de Brienne ! Après dix ans et demi de pension, il a besoin d'un peu d'indépendance. Sans la trouver complètement, ne jouit-il pas d'une certaine liberté ? Puis Mézières est une place de guerre, il y voit une citadelle, le feu de son génie s'allume au milieu des fortifications ; il rêve attaque et défense des places ; il se prépare dignement à l'ère de guerre qui bientôt va s'ouvrir ...

Boisgérard, reconnu aspirant-lieutenant en second, quitte Mézières le 4 septembre 1791. Il est envoyé à Besançon, près du général d'Arçon, qui l'emploie à l'armée sous Bâle, dans le Porentruy. Il avait été définitivement admis dans le corps du génie militaire, à partir du 6 septembre 1791 ; ses appointements étaient de onze cents livres. Le 25 mars 1792, il est nommé lieutenant de première classe pour prendre rand du 8 février ; il est employé à Besançon avec les appointements de douze cents livres. Les occupations de Boisgérard sont toutes pacifiques, mais bientôt éclatera cette première et mémorable coalition qui mettra toute l'Europe en mouvement et en feu. L'Allemagne, la Prusse, la Sardaigne, le Wurtemberg, la Saxe, la Souabe, vont prendre les armes et diriger leurs efforts réunis contre la France. Le roi de Bohême et de Hongrie aura été prévenu dans ses intentions hostiles (20 avril 1792). Dès le 28 avril, Porentruy (canton de Bâle) aura été pris par Custines. Boisgérard fait avec intelligence et succès sa première campagne. Le 7 mai suivant il est placé à Belfort, sous les ordres de ce même officier général ; c'est alors qu'il touche sa première indemnité d'entrée en campagne.

Le 13 juillet, il est envoyé de nouveau à Porentruy pour y exécuter les retranchements nécessaire à la défense du pays. Il travaille à la formation du camp de Plobstrein, d'après les instructions de Custines.

Au mois d'août il est attaché à la défense de Landau, pendant le blocus qu'en fait le prince de Holenloë (du 12 au 27 août). Peu après, il suit Custines dans sa marche glorieuse et au milieu de ses triomphes. Le 30 septembre, il assiste à la prise de Spire (Bavière) ; magasins, armées, vivres, etc., tout tombe au pouvoir du général français, l'armée entière partage l'enivrement de ce succès. Vingt jours à peine s'écouleront, qu'un triomphe plus grand encore honorera les armées françaises et le talent de Custines. Mayence (Hesse-Darmstadt), défendu par le baron de Gemnick, capitulera le 21 octobre. Boisgérard aura rempli son devoir avec honneur et fait preuve de bravoure ; aussi, la récompense ne se fait pas attendre. Le 8 novembre, le ministre de la guerre le nomme capitaine de génie ; il espère que cet officier rendra ses talents utiles à la République et qu'il "donnera des preuves de son zèle et de son civisme". Voilà le style de l'époque !

Les vainqueurs de Mayence, après s'être installés dans cette ville, y subissent à leur tour un siège formidable. Le jeune capitaine se fait remarquer entre tous par une très grande activité et par un sang froid imperturbable. Souvent il passe les nuits sur les banquettes de la place ; il observe avec soin le feu des ennemis, étudie ses directions, analyse la courbe que suivent les bombes, et juge toujours avec précision du point où elles doivent tomber.

Boisgérard rend aux assiégés des services nombreux et incontestables. Le 29 juin 1793, le représentant Merlin de Thionville et le conseil de guerre devant Mayence le nomment chef de bataillon provisoire dans le corps du génie. Bientôt la ville, réduite aux dernières extrémités, ne peut résister aux ennemis, elle capitule le 23 juillet. Custines, vaincu, est mis en jugement.

Le nouveau chef de bataillon suit en Vendée la garnison, condamnée à ne plus servir que dans l'intérieur de la France. C'est alors que sont soumis aux vexations des représentants du peuple les braves officiers victime de la guerre ... Il voit son grade de chef de bataillon, récompense bien méritée de ses talents et de ses hauts faits, contesté par les maîtres ineptes que la France s'est choisis, par les conventionnels exaltés qui dirigent la guerre contre les Vendéens. On le remet impitoyablement capitaine de génie de quatrième classe. Alors le grade provisoire ou extraordinaire se quittait avec les circonstances qui l'avaient fait donner. Boisgérard supporte cette vexation avec un calme qui n'en fait que mieux ressortir l'injustice. Il ne reste pas moins attaché à ses devoirs, il ne se relâche en rien de son zèle. Cependant son courage s'émousse à se battre contre des Français, à qui l'on ne peut reprocher que leur fidélité à leur Dieu, à leur Roi.

Le père de Boisgérard ayant été nommé général de brigade et commandant de Besançon, le fils demande à lui être réuni aussi. N'a-t-il pas besoin de se retremper dans la vie de famille. Mais, à peine arrivé dans l'antique cité des Séquanais, il reçoit l'ordre de se rendre le 8 décembre 1793 (18 frimaire an II) à Givet. De là, il est renvoyé à Rocroy (Ardennes), qu'en style du jour on nomme Roc-libre. Il y remplace le citoyen Despret, qui plus tard fut lieutenant-général.

Une maladie noire semble s'être emparée de l'âme du jeune commandant. Très réservé dans toutes ses conversations, surtout en matière politique, il s'est fait cependant des ennemis, et même des ennemis très sérieux. Pour leur échapper, il prend en vain le nom patronymique de Barbuat, mais il est toujours poursuivi par ces vampires qui en veulent à tout ce qui est bien dans le genre humain. Triste, inquiet, rêveur, isolé, il est sans cesse préoccupé, on assure même que, dans la prévision d'une destitution, chose fréquence en ces temps d'orage, il veut étudier, apprendre quelque art mécanique, qui le mette à l'abri du besoin. Pour lui c'est la menuiserie. Tant de gentilshommes n'ont-il pas été heureux de pouvoir vivre, l'un avec la manique du cordonnier, l'autre avec la palette du peintre, un troisième avec la bêche du jardinier ! Pendant l'émigration, Louis-Philippe n'a-t-il pas donné des leçons de grammaire et de calcul. Un de ses amis lui donne le conseil de changer d'arme ; il est probable, en effet, que Boisgérard eût été rayé des contrôles si les hommes de cette époque néfaste eussent été capables de plus de suite dans leurs projets. Le général de division Antoine Lecourt de Béru, compatriote de Boisgérard, fut alors révoqué comme noble ; il ne put jamais reprendre la carrière des armes.

Cette situation de découragement, si anormale pour un brave, dure près de six mois. Reprenons la continuation de ses services.

Le 29 mars 1794 (6 germinal an II), il est envoyé à Landrecies (Nord). Le 2 juin (prairial), on le détache à Marchennes (Nord), d'où il revient à Roc-Libre ; le 7 juin il part pour Charleroy (Pays-Bas), aussi rebaptisé par les Républicains sous le nom de Libre-sur-Sambre ; là se présente plus d'une fois l'occasion de se montrer avec distinction ; il ne la laisse jamais échapper. Le 14, il est chargé de prendre et de faire démolir une redoute en avant de la ville, sa mission réussit, le parapet est détruit, plusieurs braves sapeurs gisent à ses pieds ; cependant Boisgérard reste là, inébranlable au milieu d'une grêle de projectiles, exposé au feu nourri de l'artillerie ennemie. Il veut que la destruction soit complète. Marescot, qui est son chef et son ami, va en personne lui donner l'ordre de se retirer.

KLEBER 5 Z

Le 17 juin (28 prairial), il est mis aux ordres du général en chef Kléber ; le 27 (9 messidor), Marescot le renvoie à sa résidence. Neuf jours après, le général Ferrand le place de nouveau sous les ordres de Marescot, à Madoille, près de Landrecies. Il porte au siège de cette ville ce même mépris du danger, conséquence du bonheur avec lequel il l'a bravé à la défense de Mayence et dans la Vendée. Étant à converser, au retour d'un cheminement, avec MM. Duclos, Guyot et Geoffroy, officiers du génie, un obus tombe au milieu d'eux, tous de se jeter dans le retour opposé : Boisgérard seul, tout à sa conversation, regarde la mèche brûler ; cependant l'obus éclate, et Boisgérard n'est point blessé.

Il est encore employé en sous-ordre au siège du Quesnoy. Il ne s'y présente aucune occasion de se faire remarquer ; une balle lui fait une légère blessure à la jambe, blessure insignifiante, la seule qu'il ait reçue dans le cours de sa carrière, au milieu de ces campagnes si fécondes en victimes.

Dès le 28 juin 1794, il est devant Valenciennes sous les ordres de Marescot, qui lui confie la direction de l'attaque de la citadelle. Activité incessante, désir de se distinguer, voilà Boisgérard ; la tranchée n'est ouverte que sur un seul point, c'est là qu'il commande. Il a laissé de cette attaque un précis remarquable par sa clarté et par sa concision ; il fait connaître le dévouement des officiers, l'intrépidité des soldats ; il désigne ceux qui sont dignes de récompense. On a aussi conservé sa correspondance qui va du 28 juin 1794 au 18 octobre ; elle s'adresse aux représentants Guyton-Morveau, Gillet, Guyot de Saint-Florent, Laurent, Richard, La Coste, aux généraux Kléber, Jourdan, Championnet, Mayer, Ernouf, Schérer, Lefèvre, Duhesme, etc.

Un fait étrange s'accomplit lors de ce siège mémorable. Pendant une nuit sombre, Boisgérard, toujours sévère par devoir, rencontre un chef de corps qui laisse disperser une partie de sa troupe. Après l'avoir inutilement rappelé à l'ordre, l'officier du génie met le sabre à la main, le menace, le force de mettre sa troupe en bataille. Cette fermeté produit son effet, la troupe est ralliée, la tranchée s'ouvre, mais au point du jour ce chef inexpérimenté reconnaît que Boisgérard n'est que capitaine. Au lieu d'être reconnaissant, le colonel se plaint, accuse Boisgérard d'avoir par son absence été cause de la dispersion de sa troupe. Boisgérard, qui mérite des éloges et ne les demande pas, est réduit à se justifier ; de là une nouvelle indisposition contre l'espèce humaine, dont il a tant à se plaindre.

Le 13 août, il avait été envoyé à Tongres pour les préliminaires du siège de Maëstrick, son séjour y avait été passager, il était revenu à Valenciennes.

Maestricht 1794 z

Le journal du siège de Maëstrick commence le 24 septembre 1794 (3 vendémiaire an III), la correspondance part du 16 octobre, le mémoire qu'il a laissé sur ce siège est des plus intéressants ; il distribue à chaque officier sa part dans le succès et, dit-il avec modestie, "s'il y a eu de la poudre mal employée, c'est ma faute personnelle, à moi seul". Le général Marescot, qui sait apprécier ses talents et l'intrépidité de Boisgérard, le charge de prendre le fort de Saint-Pierre, qui domine et défend la ville. Ayant reconnu sous ce fort une assez vaste caverne, il y fait placer une certaine quantité de globules de compression dont il attend le plus grand succès. Soit par la mauvaise direction de ses sapeurs, doit par l'imperfection de sa méthode, l'affaire échoue complètement. Tandis qu'il prépare une seconde explosion, et celle-ci, d'un effet immense, eut réparé l'insuccès de la première tentative et forcé la reddition de la place, la fortune et l'ennemi conspirent contre lui, la place se rend. Le général Marescot, qui lui veut du bien, lui écrit une lettre fort obligeante et presque de consolation, car il en a besoin. "Ce n'est, lui dit-il, qu'eaprès avoir été battu que le maréchal de Créqui devint un grand général" ... Il reçoit, à la date du 2, une seconde commission de chef de bataillon provisoire, délivrée par le représentant Gillet pour services rendus à Libre-sur-Sambre, à Landrecies et au Quesnoy. Le comité de Salut public ne confirmera définitivement ce grade que le 19 juillet 1795, cinq mois après qu'il aura été nommé chef de brigade (colonel) provisoire.

Les encouragements, les succès, voilà pourtant ce qui soutient l'homme !

Au milieu de la vie active des sièges, Boisgérard trouve le temps de se livrer à des études théoriques et spéculatives. Aussi parle-t-on de lui avec confiance ; il est un homme sûr. Désormais aucune des entreprises qui lui seront recommandées n'échouera entre ses mains ou par sa faute.

Kléber, lorsqu'il était à Mayence simple chef de bataillon, et pendant la campagne de la Vendée, Kléber, disons-nous, s'était lié avec Boisgérard d'une amitié toute particulière. Il vint souvent le voir pendant le siège, il se plaisait à dire aux officiers qui servaient sous les ordres de notre Tonnerrois : "Ces visites sont un hommage que je suis heureux de rendre à mon maître en fortifications ; c'est à lui que je dois mes connaissances dans l'attaque et la défense des places", hommage touchant qui fait autant honneur à Kléber qu'à Boisgérard ; nous avons omis, en parlant de la guerre de la Vendée, de dire que M. de Boisgérard avait été chef de l'État-major de Kléber, alors général de brigade ; ce rapprochement de tous les instants avait scellé entr'eux une confiance et une intimité qui n'ont fini qu'avec leur vie. Longtemps, écrit le général Vallongue, le secrétaire de Boisgérard a eu entre les mains les lettres dans lesquelles Kléber consulte son ami sur les mémoires de sa campagne ; ces confidences font honneur aux grandes vues du général, il admire l'énergique concision de son style.

Quoique Boisgérard ait laissé un mémoire sur le siège de Vanlo (4 octobre 1794), il est peu probable qu'il y ait pris une part active.

Vers la fin de septembre (le 29), il reçoit l'ordre du représentant Gillet de se rendre devant Mayence sous les ordres du général Schal ; c'est à Boisgérard que Kléber confie la rédaction du rapport qui doit être soumis au ministre de la guerre. Boisgérard concluait à ce que l'on préparât le siège pour le printemps de 1795. Comme il avait fait une étude spéciale de la place et de ses moyens de résistance, il insistait pour que ce siège fût commencé avant l'hiver, mais les moyens d'attaque étaient insuffisants ; on se contenta d'un simple blocus.

Les débuts de cette campagne furent si heureux, l'importance et l'influence des travaux du commandant de Boisgérard étaient si évidentes, que le 12 février 1795 (24 pluviôse an III), il lui est accordé le rang de chef de brigade dans l'armée du génie, récompense, dit le brevet, de son civisme, de ses talents supérieurs et de son zèle infatigable. C'était encore une nomination extraordinaire. Boisgérard qui, à la rigueur, ne doit se considérer que comme capitaine, n'a point oublié ce que lui a valu de désagréments sa première nomination extraordinaire comme chef de bataillon. Il sollicite une explication ; voici celle de la commission des travaux publics au général de division Saint-Hillier :

"Un officier, revêtu prématurément d'un grade supérieur, doit commander ses anciens de la classe qu'il quitte ; il doit jouir, pendant tout le temps qu'il y est occupé, du rang que lui donne le nouveau grade, mais une fois hors de l'armée et rentré dans une direction pour y faire le service de place, ce même officier ne doit exercer d'autres fonctions que celles attribuées à la classe dont il fait partie par ancienneté. Le grade accordé, étant extraordinaire, ne doit avoir d'effet qu'aux armées et non dans les places, en observant toutefois que, dans l'un ou l'autre cas, il y jouira des appointements attribués au grade qui lui a été confié et à titre de récompense de ses services à l'armée".

Cette décision était inique ; le 30 juin les officiers du génie réclament, ils demandent le maintien du grade ; redescendre, c'est une destitution, et certes elle est imméritée. Le représentant Gillet se charge de transmettre cette réclamation au comité de Salut public dont il est membre. Nouvelle décision et plus inique encore. Le 2 mars, la commission des travaux publics avait maintenu la solde du grade supérieur ; le 18 juillet, il est décidé que les officiers du génie ne toucheront que les appointements du grade d'ancienneté dont ils remplissent les fonctions, même quand, sans quitter leurs corps, ils ont obtenu un autre grade. Le service rendu est oublié, on prive ces officiers et du grade supérieur et des émoluments qui y sont attachés. De Boisgérard, à qui cette décision a été transmise particulièrement, réclame en personne le 8 août, mais, avant que sa demande soit arrivée à Paris, le comité de Salut Public décide que les officiers, promus extraordinairement à des grades autres que ceux auxquels ils sont employés, seront maintenus dans le traitement du grade immédiatement supérieur. Ce n'était point assez, Boisgérard sentait vivement l'espèce d'humiliation qu'il y avait à rétrograder ; c'était à ses yeux une véritable dégradation ; il fait un nouveau travail sur les armes du génie et de l'artillerie. Enfin intervient, sur ses instances, le décret du 7 octobre 1795 (15 vendémiaire an IV), d'après lequel les officiers qui ont précédemment obtenu ou qui obtiendront à l'avenir des grades supérieurs en récompense de leurs services dans les armées, pourront en jouir dans leurs armes respectives, ainsi que du traitement qui leur est affecté. Ce résultat si équitable, si longtemps désiré, était l'oeuvre de Boisgérard. Cependant, le 14 janvier 1796 (24 nivôse an IV), cet officier remarquable n'a point encore été confirmé dans le grade de chef de brigade. Il ne peut, lui écrit-on du ministère, se prévaloir des lettres qui lui ont été écrites avec le titre de ce grade ; c'est par erreur qu'il a été compris dans le travail qui a eu lieu en vertu du décret sus-relaté. Le ministre lui réclame sa lettre du 27 vendémiaire et la copie du décret qui y est joint. Il doit encore se considérer comme chef de bataillon. Cette confirmation si désirée, si juste, se fit attendre jusqu'au 4 juin 1796.

Dans son travail sur le corps du génie, il proposait au Comité de faire voyager les officiers dans les diverses places fortes pour en faire une étude spéciale propre au service de leur arme.

Peu après sa nomination provisoire de chef de brigade (colonel), Boisgérard tombe malade. Il commence à peine à se rétablir qu'il reçoit l'ordre de se rendre pour la troisième fois au quartier général devant Mayence (28 mars 1795), mais il a besoin de repos ; l'activité des camps, si longtemps prolongée, est au-dessus de ses forces. Le 18 juillet, on lui donne une sous-direction dans l'intérieur, mais il doit reprendre l'épaulette et les fonctions de chef de bataillon. Le 21 août, le ministre-adjoint Bénezat le désigne pour la place de Givet, dès que sa présence ne sera plus nécessaire à l'armée. Nous ne croyons pas qu'il ait pu remplir cette mission.

Sur ces entrefaits est proclamée la constitution de l'an III (22 août 1795). Les représentants Merlin de Thionville et Rivaud la présentent à l'acceptation de l'armée. Une lettre du général Pichegru accompagne la proclamation. "L'armée peut discuter, mais non accepter partiellement les articles ; mieux vaudrait voter par acclamation".

Au commencement de l'hiver 1795 (29 octobre), Boisgérard est revenu devant Mayence. Le blocus de cette ville électorale se termine par une catastrophe. L'armée française, forcée dans ses lignes de contre-vallation, est obligée de battre en retraite. Il existe dans les papiers de M. de Boisgérard les nombreux rapports qui lui ont été adressés comme au chef du service du génie. On les voit accompagnés : 1° d'un compte rendu de ce fâcheux évènement ; 2° d'un rapport sur l'armement des lignes de la Quéret, ce qui fait croire que notre officier y a travaillé ; 3° d'un autre rapport sur la nécessité de créer une armée de Rhin et Mozelle et d'établir entre ces deux cours d'eau des places de sûreté à l'abri d'un coup de main.

Le 14 avril 1796, le Directoire exécutif accuse réception du plan des lignes de contre-vallation devant Mayence, plan que M. de Boisgérard lui a précédemment adressé ; il exprime sa satisfaction tant sur ce travail que pour celui que l'auteur pourra lui envoyer. Cette lettre est signée de M. Le Tourneur, membre du Directoire.

Un armistice avait été demandé le 21 décembre par l'Autriche, et accordé par le général Jourdan. Cependant, il est blâmé par le Directoire. Eh ! si les membres de ce Directoire avaient vu l'armée française luttant contre la misère, la famine, la désorganisation et même la trahison, ces maîtres de la France auraient-ils ainsi lancé leur amère censure ? Les officiers étaient alors trop heureux de se procurer les vivres et l'habillement des soldats. L'armistice cessait de plein droit le 30 mai 1796.

Boisgérard est déjà revenu sur les bords du Rhin. Nous voici arrivé à la partie la plus brillante, la plus importante de ses services militaires et de sa vie. Nous voulons parler des campagnes de 1796 et 1797. Là est son plus beau titre de gloire ! On ne peut que regretter le défaut de précis historiques sur les deux passages du Rhin et sur la défense de Kehl, à laquelle notre jeune commandant a pris une part si directe, si savante et si active ...

A peine arrivé à l'armée de Rhin et Moselle, Boisgérard fait à Pichegru, qui en est le général en chef, un rapport sur le service et l'utilité du corps du génie (19 mars 1796). Le général lui écrit immédiatement : "Je vous remercie de ce travail ; je serais enchanté que les circonstances me procurassent encore le plaisir de servir avec vous et de prendre communication des projets que votre service, votre instruction et votre expérience ne manqueront pas sans doute de vous donner à présenter encore. Salut et attachement, signé : Pichegru."

Dès le 16 mars, il avait adressé un long rapport sur les travaux à faire aux lignes de Zurich.

Il emploie les mois d'avril et de mai à la reconnaissance des bords du Rhin ; il étudie le cours et la profondeur du fleuve, ses diverses îles, les moyens de les lier entre elles par des radeaux et des ponts votants. Il doit déterminer les points d'attaque vraie et fausse, et ceux de passage. Le colonel d'artillerie Dedon lui est adjoint pour cette mission délicate. Là se trouvent avec lui les adjudants-généraux Abatucci, Bellaveine, de Caën, Montrichard et autres. Le projet est rédigé de sa main. Dans la nuit du 24 au 25 juin, quarante-sept bateaux sont sur les deux bras du Rhin, Boisgérard obtient, grâce à son intrépidité, sur deux points différents, une communication facile et sûre. L'armée passe le fleuve comme sur un pont ordinaire. Il a été sans cesse à la tête des ouvriers ; il a payé sur les points les plus difficiles de sa personne et de ses talents. Aussi, la récompense ne se fait pas attendre. Il avait été confirmé comme chef de brigade extraordinairement promu le 12 juin 1796, par le ministre Petiet ; il est nommé général de brigade du génie le 17 juillet. Le général Marescot avait écrit de Landaw à Boisgérard, après le passage : "Je vois par votre lettre, mon cher Boisgérard, que s'il y a eu du bien joué, il y a eu aussi un peu de bonheur. Toujours est-il vrai que cette belle entreprise a réussi, et que vous avez votre bonne part de la gloire que l'armée y a acquise. En vous confiant les détails de l'exécution, le général en chef savait bien qu'elle était en bonne main." Puis il lui ajoute : "Si des malheurs, que le génie de la France écartera sans doute, mais qui cependant sont dans l'ordre des choses possibles, amenaient le siège de Landaw, vous seriez bien aimable de venir vous y jeter. Je vous en aurais une grande obligation". "Recevez mes compliments sur vos succès", lui écrivait le général Haxo (3 juillet 1796). Vous voilà en bon chemin pour aller à Vienne."

Tout en désirant vivement son avancement, tout en n'ayant négligé aucune des occasions qui pouvaient faire fixer les yeux sur lui, il exprime au général Chamberlhac, son ami, combien il se trouve encore "jeune pour le grade de général de brigade qui vient de lui être confié". Il écrit aussi dans ce sens à sa famille. C'est presque de la répugnance qu'il éprouve à accepter ce grade que d'autres ont mérité comme lui. Le Directoire ne veut point agréer son refus, attendu que personne n'est plus fait pour obtenir ce grade et ne l'avait mieux mérité que lui. Son ami, Pascal Vallongne lui écrit encore (17 septembre 1796). "Je vois avec plaisir, mon cher Boisgérard, que vos utiles et constants services ne restent pas sans récompense. Je reconnais votre modestie dans votre hésitation à accepter le grade de général de brigade. Je n'en suis que plus porté à vous engager à le faire. Je crois que vous pouvez vous acquitter dignement de vos nouvelles obligations."

Cette espèce de contradiction s'explique par une timidité naturelle, par une simplicité d'habitudes, par la crainte de la représentation, et par l'importance des affaires qui l'éloigneront de ses études favorites. S'il se décide, c'est dans le but de plaire et d'être utile à sa famille ; c'est avec l'espérance de semer sa carrière d'actes glorieux.

Aussi, étudiant les résultats probables de la guerre, il a compris l'importance des forts de Kehl et de Huningue. Il a fait à ce sujet des ouvertures aux général en chef (4 juillet et 9 août 1796). En cela, il se rencontrait tout à fait avec Moreau, qui lui donna l'ordre de fortifier Kehl et de rétablir la tête du pont d'Huningue. Cette confiance le toucha plus vivement encore que le nouveau grade qui lui avait été conféré.

Cependant l'armée s'avance en pays ennemi. Boisgérard la suit sans cesser de diriger, du moins par son active correspondance, les travaux de Kehl et d'Huningue. On lui confie la reconnaissance de quelques places, notamment de celle d'Ingolstadt. Les rapports du nouveau général ne sont pas favorables à cette opération. On essaye néanmoins de s'emparer de la tête du pont qui couvre cette ville, à gauche du Danube. Le mauvais succès de cette tentative prouve que le général a vu avec précision (4 septembre 1796).

Kehl 1796 z

Après de glorieuses affaires, les deux armées de Sambre et Meuse et de Rhin et Moselle sont coupées par l'ennemi. Moreau, nouveau Fabius, commence (31 août) cette savante retraite qu'il sait illustrer par de véritables succès. Toutefois, un parti de sept à huit mille Autrichiens attaque et prend Kehl, mal défendu par des soldats inhabiles, tirés des dépôts voisins (18 septembre 1796). La 68e demi-brigade arrive inopinément, une action très chaude s'engage, la ville est reprise.

Le fort est à peine à l'abri d'un coup de main ; mais Moreau saura opposer à l'ennemi la résistance la plus vive, la plus longue, la plus glorieuse. Desaix, qui doit s'illustrer en Egypte et en Italie, Desaix qui payera de sa vie la victoire de Marengo, Desaix est chargé du commandement des troupes ; Boisgérard à la défense des forts. Toutefois, il est sous les ordres du général Chamberlhac ; les chefs de bataillon Crétin et Dédon lui sont adjoints pour la surveillance des travaux. Une partie de novembre est employée à faire des batteries, on arme les ouvrages de deux ou trois rangs de palissades, on creuse des fossés, on relève des parapets. L'ennemi ouvre la tranchée dans la nuit du 21 au 22 novembre. Une sortie générale de la place n'a pas tout le succès désirable. Il serait curieux de citer, en partie au moins, la correspondance active commencée dès le 27 de ce mois. Nous verrions avec peine que les troupes ne pouvaient pas fournir les hommes nécessaires. Les volontaires surtout refusaient leur concours aux officiers du génie, qui seuls se font conscience de leurs devoirs et se montrent toujours irréprochables. Mais que d'éloges nous donnerions au commandant Frédéric Blondel, qui, n'ayant point assez de soldats, offre de prendre la pioche avec tout ce qui lui reste de monde ; les ouvrages sont défendus pied à pied. Ne s'en rapportant pas à ses seules lumières, Boisgérard consultait surtout Marescot sur les moyens de reculer la perte de la place. Ce général, qui commande alors à Landaw, lui donne des félicitations, et reconnaît, le 28 décembre, l'impossibilité d'une plus longue défense. "Ce long siège a dû vous faire éprouver bien des fatigues, mais, à coup sûr, il vous fait beaucoup d'honneur." Cependant, Kehl tient encore ; mais, bientôt tout vient à manquer, une résistance prolongée est impossible. L'honorable capitulation du 9 janvier 1797 livre des monceaux de ruine aux Autrichiens étonnés de tant de valeur. Ils avaient perdu plus de six mille hommes. Le général Desaix avait reçu ordre de traiter.

Du côté des Français, dit la relation de Boisgérard, il avait été tué 44 officiers, 609 soldats, 29 charretiers, total 682 hommes. On comptait parmi les blessés 134 officiers, 2.884 sous-officiers et soldats et 12 voituriers, en tout 3.030 hommes. Il n'y avait eu que 169 prisonniers, dont 6 officiers. Parmi les munitions de guerre employées à la défense du fort, on trouve : 104.858 boulets ; 20.648 bombes ; 11.673 cartouches ; 573.968 livres de poudre (280.961 kilogr.) ; 85.444 livres de plomb ; 106.000 pierres à fusils ; 99.363 étoupilles ; 117.742 gargousses, etc., etc.

Les généraux Desaix, Lecourbe, Decaën, Duhesme et Saint-Cyr ont rendu justice à l'incessante activité du général de Boisgérard pour réparer les ouvrages écrasés par l'artillerie ennemie, et pour opposer des ressources nouvelles à des besoins imprévus et toujours renaissants. Les français peuvent emmener tout le matériel, y compris leur artillerie. Boisgérard sait encore s'ingénier pour ne rien laisser en arrière. Le 10 janvier tout est enlevé, jusqu'aux portes du fort carré. Le pont de bateaux est replié sur Strasbourg.

La reddition de Kehl permet aux Autrichiens de reporter leurs forces contre la tête du pont d'Huningue. La tranchée est ouverte. La capitulation est signée le 1er février 1797. Le général Boisgérard a aussi laissé sur cette défense savante des notes précieuses ; comme précédemment il se plaît à citer les officiers qui se sont fait remarquer dans le corps du génie. Là, comme à Kehl, les Français ne laissent que des ruines.

Quoi qu'il y ait suspension d'armes, il n'est pas encore venu le temps de se reposer. L'armée rentre en France et se réorganise. Boisgérard prépare un nouveau plan pour un second passage du Rhin, il rédige les plans d'attaque, et s'occupe de quelques mémoires. Il voit souvent le général Desaix, son contemporain d'âge. Il resserre avec lui les liens d'une amitié qu'avaient fait naître les bons rapports du service, l'instruction et une rare intelligence. Desaix lui avoue que le siège de Kehl a été pour lui une grande expérience. Il n'avait point d'idée précise sur la défense d'une place, sur l'organisation et la surveillance de ce service compliqué (19 janvier 1797). Le 27 janvier, ils étudient ensemble les opérations du général Bonaparte. Ils regardent la rapidité de ses marches comme la base de ses succès. Boisgérard pense qu'il sera le sauveur de la République, tant il sait bien manier les hommes et tirer le plus grand parti des moyens ordinaires ...

On lui donne l'ordre d'établir des ponts-radeaux d'après un système qui lui est particulier. Ces ponts, qui seront terminés au mois de septembre 1797, serviront aux communications entre les diverses fortifications des nombreuses îles du Rhin, près de Kehl. Puis, il a tant eu à se plaindre de l'indiscipline des troupes, qu'il s'occupe avec soin de la rédaction d'un règlement de campagne, chose nouvelle, chose importante, après l'époque de désordre que l'on vient de traverser. Il veut que les troupes soient exercées tous les jours, qu'elles donnent l'exemple d'une bonne conduite. La conduite, il y tient beaucoup, et, sous ce rapport, la sienne a été et sera toujours irréprochable. S'il tient à un régime sévère, il veut aussi que le soldat jouisse de tout le bien-être possible. Il obtient donc pour lui un supplément de solde, et des gratifications pour celui qui, étant détaché au milieu du pays ennemi, ne peut se suffire avec sa simple solde.

Voici que va commencer la sixième grande campagne sous la République. Tout est prêt pour un nouveau passage du Rhin. Trois attaques simultanées doivent avoir lieu. Un succès complet nous est réservé ; Kehl et Offembourg sont pris. Marescot et Boisgérard, que réunit déjà l'amitié la plus étroite, sont chargés, d'un accord commun, de presser la construction du pont. Dans les mémorables journées du 20 et du 21 avril, les Autrichiens ne perdent pas moins de quatre à cinq mille hommes et de vingt canons. La correspondance relative à ce glorieux évènement commence le 11 mars. Parmi ces lettres, il s'en trouve une signée Le Tourneur, la voici : "L'époque du passage du Rhin au premier floréal sera toujours, citoyen général, aussi glorieuse pour l'arme du génie dans laquelle vous occupez un grade élevé, que mémorable dans les fastes de l'audace républicaine. Le Directoire connaît tout le prix du service que vous avez rendu à l'armée du Rhin et Moselle, dans cette circonstance, par l'activité de vos travaux et l'habileté des reconnaissances militaires que vous avez dirigées. Je vous offre avec un intérêt bien légitime le témoignage de sa satisfaction." (24 mai 1797). En effet, ce passage du Rhin, fait en plein jour, en présence de l'ennemi, est de tous les passages célèbres celui qui a obtenu le plus d'éloges.

Des conventions préliminaires de paix sont signées le 15. Un armistice sur le Rhin a lieu le 23. Boisgérard, rendu au repos, revient à Strasbourg, où il consacre ses courts loisirs à cultiver ses connaissances, à en acquérir de nouvelles.

A la suite des fatigues de l'hiver, il tombe malade. Cet accident, dit le général Pascal Vallongue, lui fait sentir le prix de l'existence. Il travaille avec ardeur à mûrir ses talents par l'étude. Il profite du séjour des généraux Desaix, Moreau, Reynier, Sainte-Suzanne et Saint-Cyr à Strasbourg, pour avoir avec eux de fréquents entretiens sur l'art militaire. Une fois placé par ces grands praticiens aux bons points de vue de la carrière des armes, il fait une pose pour donner le temps à sa pensée de rectifier les idées qu'il avait conçues lorsqu'il se trouvait dans une sphère plus étroite. Son esprit, bien nourri de connaissances militaires, et dégagé des soins du service de détail, se reporte vers les sciences et les arts. On trouve tout à la fois sur sa table, des ouvrages d'économie politique, des recherches sur l'histoire naturelle et sur l'hygiène, la chimie de Fourcroy, un traité de tactique, un ouvrage sur la langue universelle, etc., etc.

Ennemi des sociétés brillantes et n'ayant pas de goûts frivoles, il se livre aux charmes de l'amitié, s'entoure d'hommes pensants. Jusque-là il a vécu simplement ; il sent que sa position demande une autre manière d'être. Il soigne sa représentation. En traitant honorablement les officiers qui le visitent et ceux qui font sa société, il développe une sorte de générosité qui paraît alors aussi naturelle en lui que l'avait été l'économie dont il faisait profession quand il n'était encore que simple officier. Il cherche à faire trouver chez lui à ses amis le plaisir qu'il reçoit d'eux, et il y réussit, parce que sa société offre à la fois de l'agrément et de l'instruction. Les négociations de Rastadt sont surtout l'objet de ses méditations journalières ; il cherche à en prévoir l'issue. Lorsque, après le 18 fructidor (4 septembre 1797), quelque refroidissement se manifeste entre les puissances intéressées à ce congrès, il reprend avec chaleur ses projets d'opérations militaires. La paix momentanée de Léoben vient l'arrêter au milieu de son élan et le rendre à ses paisibles études et à ses amis.

Le général Boisgérard écrit purement, sans que l'on puisse dire qu'il soit littérateur ; son style est celui d'un homme positif et sévère. Il n'est point indifférent aux charmes de la poésie, mais il ne semble pas qu'il ait jamais fait le moindre vers. Des relations de siège, des notes sur les combats et les batailles de la Révolution, des détails sur la marche des corps ennemis, la stratégie, des réflexions sur les projets et les ressources des ennemis qu'il combat avec énergie, telle est la nature de ses travaux ! Tel est son goût ! ...

Dès le premier février 1797, Boisgérard avait été nommé commandant en chef du génie. Il a remplacé son ami de Chamberlhac. Au mois de septembre, il donne un projet complet pour la fortification et la défense de Kehl et des nombreuses îles du Rhin qui avoisinent ce fort. Ce projet est adopté et mis aussitôt à exécution. Le 29 octobre, il fait connaître au général Desaix le notable avancement de ces travaux presque gigantesques ; dès le 10 novembre ils peuvent recevoir une partie de leur armement. C'est ainsi que sont utilisés, dans une sage prévision, les instants de paix pour faire face aux besoins des guerres qui peuvent, qui doivent surgir : "Si vis pacem, para bellum". Des sommes assez considérables avaient été mises à la disposition du général. Le chef de bataillon Marion en avait tenu avec ordre la comptabilité. Le ministre reconnaît l'exactitude des comptes et donne des éloges au zèle du chef, à celui du comptable (27 janvier 1798).

Le 12 décembre (22 frimaire an VI), l'armée d'Allemagne est divisée en deux. Le Directoire donne à notre général le commandement en chef du génie à l'armée de Mayence. Mais il n'a point encore complété ses opérations ; il reste provisoirement. Un nouvel arrêté du 10 janvier 1798 lui intime l'ordre de se rendre, sous les ordres de Marescot, à l'armée que commande Schérer. Retrouver un ancien ami, c'est un bonheur pour lui. Le voilà donc en route pour Mayence qui a été cédé à la France ; pour Mayence, où il va pour la quatrième fois ; pour Mayence qu'il connaît si bien, et dont il doit organiser les travaux. Que de souvenir pour lui ! il n'est pas un bastion, pas une motte de terre, disait-il lui-même, qui n'ait été le théâtre de quelque action glorieuse. Là, s'est illustré le général Meunier, tué le 13 juin 1790 ; ici le chef de bataillon Gudin, qui deviendra général de division, comte de l'empire et périra dans les steppes de la Russie, au moment où il va recevoir le bâton de maréchal ; plus loin le capitaine Verrin qui laissera sur Mayence des mémoires curieux. C'est avec des héros qu'il a défendu la place. Nous avons la correspondance de Boisgérard du 22 janvier au 16 février, laps de temps pendant lequel il est resté à cette armée. Bientôt, il est nommé à l'armée d'Angleterre, à cette armée que commande en chef le vainqueur de l'Italie, à cette armée créée dans un but secret tout autre que le but apparent. Il doit travailler à la défense des frontières nouvelles de la France agrandie. C'est tout un système à créer.

Envoyé d'abord à Rennes, il doit y réunir son état-major, puis il est transféré à Boulogne (11 mars), où lui est donné le commandement du génie pour l'aile droite. Il continuera les travaux que le général Cafarelli du Falga dirige dans le port de Boulogne. Une décision ministérielle du 28 mars 1798 le charge, en outre, de la réorganisation de tous les bataillons de sapeurs. C'est un véritable amalgame. On veut faire des soldats à la romaine, propres également au service de terre et à celui de mer ; ils manieront la rame comme la hache et la carabine, étudieront les manoeuvres des vaisseaux et se familiariseront avec les dangers de l'océan. "Je vous observe (sic), lui écrit le Ministre, que c'est sur la demande du général Buonaparte que je vous ai choisi ... sous ce rapport votre résidence à Boulogne ... ne peut contrarier ses vues. J'étais encore porté à vous choisir par la connaissance que j'ai de votre zèle, de vos talents et de l'intérêt que vous portez aux bataillons de sapeurs, intérêt qui, doit leur être avantageux, au moment où on les réorganise." Les registres de la correspondance relative à cette réorganisation s'étendent du 29 mars au 3 août. Ils contiennent plusieurs rapports adressés directement au futur chef de l'État. Ce service, tout pénible qu'il est, n'interrompt point les autres travaux du général, ni les études spéciales que semble nécessiter la guerre qui se prépare. Rien de ce qui est beau, rien de ce qui est utile ne lui est étranger. Il relève les quais du port enfouis dans le sable, fait creuser le canal, rend la confiance aux anciens corsaires, fait des mémoires sur le commerce de Boulogne, etc. On le voit diriger des reconnaissances sur le littoral de l'Angleterre, notamment vers le comté de Kent (juin 1798). Le lougre l'Enjôleur est en marche continuelle sur les côtes de France, et prolonge sa course souvent jusqu'à Flessingue. Les dépenses de cette armée sont l'objet d'un conflit entre le ministre de la marine et celui de l'intérieur. L'amiral Brueis, qui conduira si heureusement Bonaparte en Égypte, se refuse à tout nouvel ordonnancement jusqu'à ce que les comptes soient vérifiés et opérés. C'est un surcroît pour Boisgérard.

Il serait difficile de suivre cet actif général dans le détail de ses occupations multipliées. Cela n'ajouterait rien à son mérite. Là, quoiqu'il ne s'agisse plus de sièges, il est, comme toujours, l'homme du travail ; il tient surtout à ne pas démériter auprès des nombreux généraux avec lesquels il est en rapport continuel. Et quels sont ces généraux ? Parmi les dix-huit généraux de division désignés sont MM. Berthier, Dumas, Marescot, Kléber, Gouvion Saint-Cyr, Lefèvre, Championnet, Masséna, Serrurier, Victor, Brun, Baraguey-d'Hilliers, Dallemagne, Duhesme, Grenier, etc., etc. Parmi les quarante-sept généraux de brigade on compte MM. Chasseloup-Laubat, Cafarelli-du-Falga, Lannes, Rampon, Lanusse, Dessoles, Davout, De Caën, Thureau, Lecourbe, Oudinot, Vandame, Soult, Richepanse, Ney, Kellermann, Murat, de Montrichard, etc., etc.

Cependant, on s'est plaint au Ministre que Boisgérard, ex-noble, paraît mériter que l'on examine son civisme. On doit lui recommander de traiter avec plus d'égards et d'honnêteté les officiers du génie placés sous ses ordres. Son ton de rudesse, de hauteur, de mépris, pourrait nuire au service. "Vous donner connaissance de cette note, écrit le Ministre, c'est, citoyen général, vous constituer votre propre surveillant, et appeler votre attention sur vous-même, afin de ne donner à la malveillance aucune prise sur vous." Cette dénonciation était calomnieuse. Aussi la justification du général est-elle facile (Lettre du 23 mai - réponse du 11 juin).

Le Directoire, qui avait redouté l'éclatant apprentissage de la domination politique fait par Bonaparte, lui avait proposé une descente en Angleterre. Mais, aux yeux du vainqueur de l'Italie, elle n'est qu'un leurre chimérique. Le héros de la grande nation ira, autre César, fonder une colonie, un empire nouveau dans l'Égypte. L'armée part le 19 mai. Cette expédition contrarie toutes les vues, tous les projets de Boisgérard. Il n'a plus qu'un désir alors : retourner sur le Rhin, dont il a si bien étudié le cours. Il sollicite cette faveur ; il obtient même un ordre du ministre Schérer (31 août 1798). Il doit se trouver sous la direction de Marescot, n'est-ce pas un bonheur pour lui ? Il est encore à Boulogne, le 19 septembre. Nous le rencontrons à Paris le 13 octobre. Il fait au ministre divers rapports écrits et verbaux sur Boulogne. Déjà, il a été nommé général en chef du corps du génie à l'armée cisalpine, il doit se rendre à Milan, puis à Rome. En vain, il sollicite un changement ; il est refusé. Comme fiche de consolation, il lui est permis d'aller passer quelques moments dans sa famille. Il y a si longtemps qu'il ne l'a pas vue ! c'est pour lui un si grand bonheur !

Au milieu des siens, au milieu des anciennes connaissances de son père, il voudrait rester inconnu : c'est le voeu de sa modestie. Il redoute les félicitations et cependant la maison paternelle ne désemplit pas. Laissons parler sur ce dernier séjour à Tonnerre M. Houdouart, ingénieur en chef et législateur, qui le voit souvent : "Il me parut que sa passion dominante était la gloire et le désir de commander une armée en chef. Il en concevait les moyens plus faciles et plus prompts en passant dans la ligne, où il aurait été de suite général de division. Il se proposait de réaliser ce projet dès qu'il serait en Italie. La vie militaire lui plaisait par dessus tout. Il était sévère pour les autres parce qu'il l'était encore plus pour lui-même. Il n'était point pour cela privé de sensibilité ; il en a donné souvent la preuve dans ce dernier voyage. Jamais il n'a été plus aimant qu'à cette époque ; sa mort lui paraissait comme un évènement vraisemblable. Aussi a-t-il voulu réunir sa famille tout entière avant de la quitter. Sa plus jeune soeur était absente ; il prit la poste, alla passer deux jours avec elle. Puis, après avoir laissé à chaque membre de sa famille quelques cadeaux en souvenir, il fit ses adieux, laissant tout le monde dans la douleur, et soumis lui-même à une vive émotion."

C'est le 16 novembre 1798 (26 brumaire) que Boisgérard s'éloigne de Tonnerre pour la dernière fois. Nous avons le journal de ce voyage, journal curieux, qui prouve une fois de plus son goût pour la science et son désir de s'instruire. Il contient des détails intéressants sur Constantinople et sur les Turcs. Pressé, pour rejoindre, son voyage se fait souvent à franc étrier ; car l'armée française, semblable à la foudre qui frappe les montagnes, ou aux tempêtes qui ravagent les plaines, vole de succès en succès. Il ne l'atteint que sous les murs fatals de Capoue. Son secrétaire n'a pas pu le suivre. Il ne le rejoint que le 7 janvier, le lendemain de sa blessure. C'est à cet officier que nous devons les tristes détails de cette circonstance déplorable.

Quinze mille Français avaient détruit une armée de quatre-vingt mille Napolitains, secondés par l'insurrection générale des habitants et protégés par nombre de villes toutes ceintes de bons murs. Le général autrichien Mack s'était jeté dans Capoue avec trois mille hommes, reste d'une florissante armée. Un camp retranché avait été établi devant cette place. Le général Boisgérard en avait fait la reconnaissance et proposé l'attaque ; mais cette opération, différente de celle qu'il avait en vue, nous coûta inutilement cinq à six cents hommes. Boisgérard, indigné de voir une armée victorieuse arrêtée par les débris des vaincus, propose au général Championnet de passer le Volturne, de rejeter l'ennemi tout entier dans Capoue, et de faire le siège en règle de la place, avec la nombreuse artillerie de Gaëte. Il se charge de la reconnaissance du fleuve, part avec un bataillon de la trentième demi-brigade (environ 250 hommes), se porte au-delà des avant-postes, remonte le fleuve jusqu'à cinq lieues au-dessus de Capoue, s'empare de Caïazzo, petite ville à deux portées de canon de Volturne, et défendue par une bonne muraille. Pendant qu'il fait reposer sa troupe, il rédige son rapport l'envoie au général. Des instructions précises sont données au chef de bataillon pour éviter toute surprise, reconnaître la place, et suivre, au besoin, telle ligne de retraite. Mais des trois portes de la ville, le commandant n'en reconnaît que deux ; il ne se garde point sur ses dernières. Et, triste fatalité ! Boisgérard habitué, même dans les circonstances peu importantes, à tout vérifier lui-même, néglige de le faire. Abîmé de fatigues, il se jette sur un lit. Il est dix heures du soir ; tout à coup l'ennemi, au nombre de deux mille hommes, passe le Volturne. Le commandant prévient le général. Nous sommes en mesure, dit-il. Mais l'ennemi de pénétrer par la porte non gardée, de se rendre maître de la ville, c'est l'affaire d'un moment. Le bataillon français sort en désordre ; Boisgérard le suit en frémissant ; le lieutenant du génie Jarry l'accompagne ; il rejoint, à quelques portées de fusil de la place, la colonne qui, protégée par l'obscurité, marche sur la voie de retraite indiquée à l'avance. Le change est donné à l'ennemi ; la poursuite se fait dans la direction de Capoue et de Piedemonté ; Boisgérard est donc à l'abri de tout danger. Dans ce moment même un armistice se conclut à Capoue, qui capitule le 10 janvier.

Victime une première fois de l'imprévoyance du commandant, le général veut cette fois s'assurer lui-même de l'arrière garde. Quelques soldats ne se sont-il pas attardés ? Sur son ordre, les grenadiers s'arrêtent, la colonne revient sur ses pas ; Boisgérard, avec sept grenadiers et le lieutenant Jarry, retourne vers la porte de la ville. Quelques Napolitains donnent l'alarme ; il marche résolument à eux, la baïonnette en avant. Une décharge part ; les sept grenadiers sont tués, le général reçoit en pleine poitrine une balle qui lui traverse le corps. Jarry, resté seul, le soutient. Après une longue faiblesse, Boisgérard revient à lui. Où suis-je ? demande-t-il, Jarry veut en vain le calmer, le conduire dans un couvent voisin. Mais le sang l'étouffe ; je suis blessé au coeur, dit-il d'une voix éteinte. Il retombe, Jarry le croit mort. Désireux d'éviter les Napolitains qui sortent de Caïazzo, il rejoint, non sans peine, la colonne et lui annonce prématurément la triste nouvelle de la mort du général.

Après deux heures d'une nouvelle faiblesse, Boisgérard se lève, veut rejoindre la colonne, se trompe de route, et se dirige sur Capoue. Il fait encore une lieue, puis il tombe à la porte d'une petite chapelle. Deux de nos grenadiers égarés le reconnaissent. L'un d'eux, assure-t-on, est de Tonnerre. Ils le prennent dans les bras, veulent le porter à la ville. Des soldats napolitains, dits Camisotes, les aperçoivent, font feu, les tuent, s'emparent du général, le maltraitent, le dépouillent avec une telle violence que la douleur lui arrache des cris. Un officier supérieur napolitain est attiré par cet appel. Boisgérard se fait connaître. Il se trouve en présence de l'un des officiers que la cour de Naples avait envoyés, en 1790, à l'école de Mézières. Celui-ci veut le conduire à l'évêché de Caïazzo, mais le désir d'être repris par les Français lui fait demander un couvent voisin.

Ces tristes évènements s'étaient accomplis le 6 janvier 1799.

Cet officier, qui arrache Boisgérard à ses bourreaux, est le chef de bataillon du génie Constanzo. Il lui prodigue les soins les plus affectueux. Il a donné sur l'affaire de Caïazzo une relation toute différente de celle que nous avons rapportée. Le général n'aurait point été surpris ; il aurait été obligé de se retirer devant une force supérieure. Regrettant de ne pas avoir disputé le terrain, il se serait rapproché de la place, aurait fait deux premières attaques infructueuses, et aurait été blessé à la troisième. Quelle que soit la vérité, elle est à la louange du général.

La jeunesse, la sobriété habituelle et la bonne conduite, un fort tempérament l'auraient peut-être sauvé. Mais une grande perte de sang, mais les mauvais traitements des soldats qui l'ont dépouillé, mais l'inexpérience de l'officier de santé, et, disons-le, les fatigues de toute sorte, surtout celles occasionnées par l'étude des sciences abstraites, tout aggrave sa position. Il veut cependant annoncer lui-même sa blessure à sa famille. Dans un mot à peu près illisible, il cherche à lui donner de l'espérance. Plus tard, près de ses derniers moments, il fait écrire à son ami Houdouart par son secrétaire. Depuis, son existence n'est plus qu'une longue agonie, exempte de grandes douleurs tant il est faible. A-t-il quelques instants lucides ? il croit à son rétablissement. Dans son délire, il est tout militaire, voit Rampon à Montenotte après le passage de Lodi, parle de Kehl, donne des ordres pour en prolonger la défense. Il s'éteint enfin, le 9 février 1799 (21 pluviôse an VII), après avoir perdu un poumon. Son plus jeune frère l'avait suivi en Italie ; il ne l'a point quitté pendant sa maladie [Jean-Baptiste de Barbuat du Plessis, sous-lieutenant de hussards, âgé de moins de dix-neuf ans. Il devient aide de camp de Davout, lieutenant de grenadiers dans la garde du premier consul, et meurt le 24 mai 1803].

Ainsi disparaît un brave, un général vertueux et instruit, à la fleur de l'âge, au moment où la paix est conclue, devant une bourgade obscure, sous les coups de lâches soldats, sans utilité pour l'état, sans gloire pour lui-même ; c'est du moins en donnant une nouvelle et dernière preuve de valeur. Il n'avait que trente-deux ans.

Le 12 février, le général en chef Championnet, qui lui-même ne doit survivre que de quelques mois, écrit à M. de Boisgérard, le père. Il veut lui annoncer la mort de son fils, lui donner des consolations, s'il en est pour un père qui se sépare violemment de ses plus chères affections. "L'armée, lui dit-il, perd un de ses défenseurs les plus braves, les plus instruits, et moi l'ami le plus sincère."

Longtemps après, le 10 mai 1814, le comte de Marescot, devenu premier inspecteur général du génie, écrit à M. de Boisgérard père : "J'aimais beaucoup Monsieur votre fils. C'était un homme d'un très grand mérite et fait pour arriver à tout. Je l'ai vivement regretté, car je crois qu'il était mon ami."

Nous avons de M. Adrenier, directeur du dépôt des fortifications, une note qui résume tout ce que nous avons dit du général de Boisgérard. "Il était d'une taille médiocre (1 m 695). Sa physionomie, assez régulière, était remarquable par une teinte habituelle de sévérité. Il avait les yeux enfoncés et perçants, fronçait ordinairement le sourcil, avait les cheveux roux, les portait courts et sans poudre. D'une santé robuste, d'une activité infatigable, il était dans le service d'une sévérité un peu outrée ; la moindre omission était considérée à l'égal d'une faute grave. Le relâchement de la discipline, à cette époque, contrariait sa disposition à punir. Cependant, il était juste et droit, ne réprimandait jamais à tort et savait applaudir au zèle. Il détestait surtout la flatterie. Intrépide au feu, il aimait à juger l'effet du danger sur ses camarades ; la moindre émotion de leur part encourait son mépris. Dur à lui-même, il restait insensible aux privations. Sa conversation n'était pas sans agrément ; parfois elle était mordante et ironique. Sans être gai, il aimait la gaité des autres. Détestant les détours, il permettait la discussion même à ses subordonnés ; mais il ne cédait jamais dans le premier moment. Pourtant, le général de Boisgérard avait l'estime de tous ceux qui servaient avec lui. On doit le considérer comme un homme probe et loyal, comme un militaire intrépide et éclairé."

Il reste du général de Boisgérard une partie de sa correspondance consignée dans dix registres, un mémoire sur le génie militaire, un autre non terminé sur les travaux de ce corps, un mémoire sur les ingénieurs géographes, un long rapport sur les compagnies d'ouvriers instituées à Mayence pour la paix et pour la guerre, plusieurs mémoires et journaux sur les sièges les plus remarquables pendant la République, Mayence, Charleroy, Kelh, Vanlo, etc., un exposé sommaire sur la nature des différents pays situés près de la rive droite du Rhin, de Bâle à Coblentz, etc ...

Son nom est gravé sous l'arc de triomphe (28e colonne).


L. LE MAISTRE, Chevalier de la Légion d'honneur.
Annuaire Historique du Département de l'Yonne - 32ème année - Huitième volume - 1868.

AD89 - Registres paroissiaux de Tonnerre.