DOCUMENTS SUR LE GÉNÉRAL TURREAU

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Doué, près Saumur, le 17 avril 1793, 2e de la République, une et indivisible.

Citoyen Ministre,

Je vous adresse, conformément à vos ordres, l'état de mes services ; il n'est pas long.

Je suis né à Evreux, le 3 juin 1756 (?), et j'ai nom Louis-Marie Turreau. Il y a quelque temps déjà que vous auriez mon extrait de baptême, si les troubles de mon département ne s'y étaient opposés.

Je n'ai servi que fort tard, et, à l'époque de la Révolution, j'étais attaché à un corps de cavalerie, comme surnuméraire. Depuis la Révolution, j'ai servi en qualité de garde national ; ce service a été suspendu, parce que j'ai été élu maire. En sortant de la mairie, j'ai repris mon service dans la garde nationale, où j'ai été successivement capitaine, commandant de bataillon et adjudant-général.

Au mois d'août 1792, les dangers de la patrie ayant appelé de nouveaux défenseurs, je me suis fait inscrire pour marcher aux frontières, et, incorporé dans le troisième bataillon du département de l'Eure, j'en ai été élu lieutenant-colonel, commandant en chef. Qu'il me soit permis de dire que ce bataillon, l'un des plus beaux et des plus nombreux de la République, faisant partie de l'armée de la Moselle, a mérité d'être distingué par les officiers généraux sous lesquels il a servi.

En qualité de commandant de ce bataillon, j'ai fait la campagne de Trèves, celle d'Arlon, et je revenais du pays du Luxembourg, lorsque les ordres de la commission centrale m'ont appelé à Tours, pour servir dans l'armée des côtes de La Rochelle, en qualité d'adjudant-général, chef de brigade. Arrivé dans la Vendée, le 14 du mois dernier, je me suis trouvé à l'affaire du 15, du 17, et enfin à la malheureuse déroute du 18, où mon cheval a reçu trois coups de feu, lorsque je cherchais à rallier nos troupes.

Voilà, citoyen ministre, l'historique de ma vie militaire. Vous m'avez nommé général de brigade : c'est un peu fort pour mes faibles moyens, mais du moins vous pouvez être assuré que la République n'a pas de plus zélé défenseur.

Salut et fraternité.
Le général de brigade TURREAU.

En tête de la lettre, on lit cette apostille, de la main du ministre probablement : "N'a point de services".

JUSTICE, HUMANITÉ
Paris, ce 1er Thermidor, l'an III de la République Française
TURREAU
Général divisionnaire, ayant commandé en chef l'armée de l'Ouest, depuis le mois de frimaire jusqu'en prairial de la 2e année républicaine, et depuis commandant de Belle-Île-en-Mer, où il a été arrêté le 8 vendémiaire dernier, sur la motion de BILLAUD-VARENNES.

A LA CONVENTION NATIONALE
CITOYENS REPRÉSENTANS,

Avant la révolution, j'avais l'estime et la confiance de mes concitoyens ; depuis j'ai servi la Patrie avec honneur, et la calomnie cherche à me déshonorer ! Dès le principe, je fus commandant de la garde nationale, chef de la légion et électeur dans mon canton ; et dans toutes ces places, ma conduite fut irréprochable. Aux premiers cris de la Patrie en danger, j'abandonnai femme, enfans, commerce, pour voler aux frontières, à la tête du 3e bataillon de l'Eure. J'eus le bonheur de fixer les yeux des chefs à l'affaire d'Arlon ; bientôt, je fus appelé comme général de brigade à la guerre de la Vendée. Des preuves non équivoques attestent ma conduite dans ces différents postes : généraux, représentans, tous m'ont estimé et m'ont donné des certificats honorables. Le citoyen Richard, maintenant à l'armée du Nord, est de ce nombre. Sans avoir fait aucune démarche indigne de moi, je fus promu au commandement en chef des armées des Pyrennées orientales ; je refusai : on me força d'accepter.

Qu'on cherche dans les cartons du comité de salut public et du ministre d'alors, on verra tous les efforts que j'ai fait pour lutter contre la faction qui voulait tout désorganiser, dont l'ignorance et la trahison ont fini par occasionner les malheurs que j'avais prédis, et dont j'eusse préservé cette armée, si on ne m'eût pas fait changer de commandement. Je profitai de cette occasion pour demander à redevenir simple général de brigade. Je venais solliciter cette grâce à Paris, lorsque je reçus en route l'ordre d'aller commander l'armée de l'Ouest. J'y restai quatre mois ; j'y fus destitué par Robespierre, et enfin envoyé ou plutôt exilé, à la tête de six milles hommes qui formaient la garnison de Belle-Île-en-Mer. Le général Moulins, qui commandait alors l'armée des côtes de Brest, a constaté par un certificat authentique les services que j'ai rendus à la chose publique dans cette île, en y ajoutant des travaux qui doivent la rendre imprenable, si elle est défendue par un officier général assez instruit pour savoir profiter de ces nouvelles fortifications.

Lorsque la Convention eut secoué le joug sous lequel elle gémissait depuis un an, elle rechercha tous les hommes qui avaient pu être les complices de son tyran ; elle crut surtout les trouver parmi ceux qui avaient commandé dans la Vendée. Plusieurs représentans firent part des dénonciations qui leur avaient été faites sur moi ; des ouï-dire furent pris pour des faits positifs ; les accusations les plus absurdes furent lancées au hazard, et la Convention décréta mon arrestation sur la motion de BILLAUD-VARENNES, et ordonna que "le Comité de salut public ferait imprimer la correspondance des représentans, et sous huit jours présenterait le rapport réfléchi qui devait éclairer la Convention".

Depuis dix mois, j'attends en vain ce rapport.

Arrivé dans la prison du Luxembourg, fort de mon innocence, et de la preuve que ma correspondance pouvait en donner, je me préparai à me justifier. Je demandai mes papiers dans ma prison ; mes amis me les adressent. Mais quoi ! ... On les arrête ! ... Je suis instruit qu'un gendarme a dû les porter au comité de salut public, soudain je les réclame ; point de réponse, et le rapport annoncé n'arrive pas ! Et depuis dix mois je crie en vain à l'injustice ! et la commission de la guerre, le comité de salut public, celui de sûreté générale, ont également ensevelis dans l'oubli les innombrables pétitions que j'ai présentées !!! Quand je serais le plus scélérat des hommes, m'en devrait-on moins la restitution de mes papiers, jusqu'à ce que la hache de la loi eût frappé ma tête coupable ? Ne sont-ils pas ma propriété ? Ne serait-ce pas une double injustice envers la société de ne m'avoir pas encore puni de mes crimes ? ... Rien, non, rien ne peut légitimer l'acte arbitraire qui ravit à un accusé les moyens de se disculper : ainsi en agit le despotisme ; aussi le despote ne juge pas, il assassine.

Mais si je suis faussement accusé, si mon arrestation est une légèreté, que le rapport promis dans la huitaine pouvait réparer, la justice et l'humanité sont également révoltées de la conduite qu'on tient à mon égard, et de la prolongation de ma captivité.

Un extrait ne peut contenir les immenses détails nécessaires pour prononcer sur la perfidie des calomnies, dont quelques représentans ont été les organes innocens ; mais voici ce que je prouverai : que le gouvernement d'alors m'a voulu sacrifier, en m'envoyant malgré moi commander dans la Vendée ; qu'après la bataille où l'impudence a proclamé en tous lieux la fin de la guerre, il existait encore une armée formidable de brigands ; "que le 29 frimaire, lorsque plusieurs d'entr'eux vinrent se rendre à Angers ou à Nantes, je proposai au comité de salut public la grâce de tous ces hommes, leur renvoi dans leurs campagnes, et l'amnistie telle qu'elle vient d'être accordée", et dans un tems bien plus convenable ; que la seule réponse du comité "fut des menaces de mort", si je ne marchais pas sur le champ "pour tout exterminer" ; que j'exigeai des ordres des représentans, ou des instructions du comité qui me furent également refusés ; que pendant ce tems on fusilla à Angers et à Nantes, par ordre des comités révolutionnaires, tous les prisonniers ; que forcé de faire, avec le reste des brigands, une guerre à mort, je ne donnai cependant d'autres ordres que ceux qui résultaient du décret du premier août, relatifs aux mesures à adopter pour terminer cette guerre ; c'est-à-dire, enlèvement des subsistances, fourrages, évacuation libre et protégée de toutes les femmes, enfans et vieillards sur les derrières ; mais incendie de tout ce qui pouvait servir de repaire aux REBELLES, et fusillade de tous ceux qu'on pourrait rencontrer.

Je prouverai que jamais je n'ai trompé le comité sur l'état de la Vendée, et qu'on proclamait à la tribune le contraire de ce que je mandais. J'ai pu faire parvenir des récits d'avantages exagérés dans des affaires, mais les généraux inférieurs l'attestant, je ne pouvait refuser à en être l'organe ; au surplus, le comité, les représentans du peuple, lors de mon commandement, n'ont jamais donné de plan pour terminer la guerre ; les seules mesures qu'ils prenaient, étaient de me donner l'ordre d'exterminer les brigands dans un court délai fixé, sous peine de mort. L'échaffaud t'attend, me disait-on, si la Vendée se prolonge encore, l'échaffaud, encore l'échaffaud, et toujours l'échaffaud !

Je prouverai que sans l'extrême clarté que j'ai mise dans ma conduite, j'eusse fini par y être entraîné par des hommes indignés de me voir si peu propre à seconder leurs infâmes projets. Je prouverai que, lorsque Robespierre ou ses agents m'eurent fait partir de la Vendée, les brigands n'avaient plus de ressources, ni de consistance politique ; que l'inertie de ceux qui m'ont succédé leur a donné cette importance, qui a fini par les conduire à traiter avec la République.

Ma conduite ainsi justifiée quant aux opérations en grand qui se sont faites dans la Vendée ; les ordres que j'ai donnés calqués sur les principes les plus purs et la stricte nécessité, étant connus, toutes les horreurs de détails dont une foule de pamphlets ont sali leurs pages mercenaires, cesseront de peser sur ma tête. J'ai défendu les crimes, je les ai prévenus de tout mon pouvoir, j'en ai fait punir quelques auteurs, c'est assez pour prouver combien il répugnait à mon coeur de verser un sang inutile ... Mille autres accusations, telles que celles d'avoir voulu faire brûler les Sables-d'Olonne, passer les habitans au fil de la baïonnette, etc., etc., tomberont d'elles-même. Elles n'ont pu être inventées que par des imbéciles qui ne savent pas que les Sables, par exemple, sont le poste le plus important du pays, et qu'un fou seul pourrait en rêver la destruction.

Mais qu'on me rende mes papiers, qu'on en fasse auparavant l'examen, et le rapport qu'il en résultera achèvera bientôt de dissiper ce vernis d'atrocité dont on m'a couvert, sans qu'il m'ait été possible de me défendre.

Une dernière réflexion ... Les brigands ont leur grâce, et les généraux qui ont dû combiner leur destruction, gémissent dans les prisons ! Ne doivent-ils pas profiter des effets de l'indulgence nationale, quoiqu'ils ne réclament et n'ont besoin que de la plus rigoureuse justice ? N'exige-t-elle pas, cette justice une et éternelle, que moi, "innocent et malade", je sois traité comme dernièrement les comités viennent de traiter un de mes co-accusés ?

Le général Grignon est en liberté, et moi, qui depuis longtemps réclame des juges et un tribunal, je n'obtiendrais pas ma mise en jugement ?

REPRÉSENTANS, je n'ai besoin ni de grâce, ni de pitié ; mais je demande que vous autorisiez votre comité du salut public, à prononcer définitivement sur ma mise en liberté ou mon jugement.

Signé : TURREAU

Paris, de l'imprimerie de la veuve Gorsas, in-8° de 7 pp.

A part quelques exagérations au sujet de la terreur et la rengaine obligée sur Robespierre, il faut bien reconnaître dans cette adresse un noble et fier langage.

Le général Turreau refusa d'accepter l'amnistie votée par la Convention, triomphant et abdiquant au bruit du canon de vendémiaire. Il persista à vouloir être jugé. Bonaparte, étant alors général en chef de l'armée de l'intérieur, fut choisi, le 6 frimaire an IV (27 novembre 1795), pour présider le conseil de guerre à cet effet ; mais ses occupations ne lui permettant pas de s'en charger, le général Berruyer, qui avait servi dans la Vendée, fut nommé à sa place. On voit que cette affaire traîna encore en longueur. Trois listes successives furent proposées pour la formation du conseil. On lit au bas de la dernière : "Celle-ci est bonne, adopté la liste. AUBERT DU BAYET, ministre de la Guerre."

Or, voici le jugement rendu par ce conseil, devant lequel comparut définitivement Turreau.

DÉPARTEMENT DE LA SEINE - CONSEILS MILITAIRES
Paris, 2 nivôse an IV - 23 décembre 1795.

Le conseil militaire assemblé, en conséquence d'un arrêté du 1er frimaire dernier (22 novembre), pour prononcer sur les délits que le général Turreau était prévenu d'avoir commis, pendant qu'il commandait en chef l'armée de l'Ouest.

Vu les pièces produites au procès, et après avoir entendu les témoins en leurs dépositions, tant à charge qu'à décharge, le prévenu en ses défenses, tant par son organe que par celui de son défenseur officieux ; ouï le général de brigade rapporteur en ses conclusions ;

A déclaré, à l'unanimité, toutes les inculpations dirigées contre cet accusé non fondées et calomnieuses ; que Louis-Marie Turreau a dignement rempli ses fonctions, comme homme de guerre et comme citoyen.

En conséquence, l'a acquitté de l'accusation portée contre lui, et ordonné qu'il sera mis sur le champs en liberté. (Moniteur de l'an IV, n° 94)

Au premier Consul de la République Française.
Mon Général,
Je n'ai jamais eu d'autre ambition que celle de bien faire mon métier. Je crois avoir quelques titres à la gloire, que je pourrais citer devant tout autre capitaine que vous.
Quelques supérieurs les ont méconnus, d'autres encore les ont oubliés. Il est rare de trouver des chefs qui sachent apprécier les hommes et leurs moyens.
Aujourd'hui, ma destinée militaire est entre vos mains, et je suis tranquille. Mais j'ai cinq enfants, et lorsque j'arrive ici, en vertu d'un congé du ministre, pour recueillir les tristes débris de ma fortune, j'apprends que tout est vendu chez moi, jusqu'au lit de ma femme, pour une misérable somme de trois mille livres.
En vous peignant ma position, mon Général, je suis sûr d'intéresser votre justice, et je vous supplie de vouloir bien ordonner à votre ministre de provoquer la vengeance contre cet attentat.
J'ai fait la guerre avec honneur et désintéressement. Ce dernier évènement achève ma ruine et met le comble à mes malheurs domestiques. Mais je m'en consolerai aisément, mon général, si je puis obtenir, sous les rapports militaires, quelques droits à votre estime et à votre confiance.
Salut et profond respect.
Le général de division, TURREAU

Document en tête duquel on lit : "Renvoyé au ministre des finances pour en faire un rapport, 8 vendémiaire, an IX (30 septembre 1800) "Le premier consul, BONAPARTE."

Les Échos du bocage vendéen - 1887 - Quatrième année - n° I