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COUR D'ASSISES DE LA VENDÉE
SERMON POLITIQUE D'UN CURÉ VENDÉEN


Depuis la révolution de juillet, les assises de la Vendée sont toujours suivies avec le plus grand intérêt, et à chaque session nouvelle, la curiosité publique se trouve stimulée par de nouvelles affaires politiques. 

Aujourd'hui c'était un ministre de la religion que l'on jugeait : Dominique-François-Pierre Ledolledec, âgé de 39 ans, desservant la commune de la Tranche (Vendée), dont les opinions légitimistes et la sympathie pour le gouvernement déchu sont bien connues dans le pays. Il était prévenu : 1° d'avoir, dans une assemblée publique, critiqué et censuré un acte de l'autorité publique ; 2° d'avoir outragé publiquement un fonctionnaire public à l'occasion de ses fonctions.

Cet ecclésiastique, revêtu de sa soutane, ne paraît aucunement intimidé par les regards curieux d'un public qui se presse pour le contempler à son aise. C'est un homme petit et très replet, sa figure est pleine et vermeille, son embonpoint est digne d'un homme d'église, son regard a quelque chose de dur et de hautain. Il veut s'asseoir à la barre des avocats, à côté de son défenseur, mais, sur l'observation de M. le président, il se retire sur un banc placé devant la barre.

L'auditoire est extrêmement nombreux, et l'on y remarque même les principales autorités, le préfet, le général.

Près de trente témoins ont été entendus tant à charge qu'à décharge. La patience et l'humilité chrétienne font souvent sans doute le texte des prédications de M. le curé de la Tranche ; mais il paraît peu pratiquer lui-même ou du moins oublier ces principes de notre sainte religion. A chaque déposition qui le charge, il bondit sur son banc, roule des yeux furieux, et ne peut contenir son indignation. La déposition du maire de la Tranche l'irrite surtout au dernier point. A en croire ce fonctionnaire public, M. le curé, sortant du cercle des choses spirituelles pour se lancer dans les choses temporelles, empiéterait sur ses attributions au point de faire faire par sa servante la police municipale du bourg de la Tranche.

Les témoins de l'accusation viennent raconter que M. le curé aime beaucoup à faire de la politique en commentant l'épître du jour, et que notamment le 14 juillet dernier, pendant le prône de la grand'messe, à propos de ces paroles de Jésus Christ : "Défiez-vous de ceux qui viennent à vous couverts de peaux de brebis, ce qui au dedans sont des loups dévorants", M. Ledolledec, voulant sans doute expliquer le sens de cette parabole, se mit à parler de la patente qui avait été récemment imposée à un nommé Carré, habitant de la Tranche, et se permit de dire que ceux qui l'avaient imposée étaient des voleurs ; que c'était un vol tout aussi manifeste que si l'on prenait de l'argent dans la poche d'autrui pour le jeter à la mer ; que du reste ce n'était pas là le seul acte de brigandage dont on eût à se plaindre ; que la cote mobilière était répartie de telle sorte, que tout le monde, et lui le premier, avait élevé de justes réclamations, mais que ces réclamations n'étaient point écoutées ; que le maire et les répartiteurs affectaient bien de n'être pour rien dans les injustices commises, mais que ce n'était cependant ni les maires ni les répartiteurs des autres communes auxquels il était possible de s'en prendre ; qu'au surplus on connaissait l'arbre à ses fruits, et qu'on ne pouvait point attendre de bons fruits d'un mauvais arbre.

Après des dépositions assez curieuses et des débats fort animés, M. Flandrin, procureur du Roi, a développé la prévention. Ce magistrat, après avoir discuté successivement les deux chefs de prévention avec son talent accoutumé, a terminé son réquisitoire en citant les belles paroles de M. de Lamartine sur les fonctions et les devoirs du curé, et en rappelant que si, dans la Vendée, les prêtres n'avaient pas soufflé le feu de la guerre civile, on aurait eu moins de crimes à déplorer, et moins de coupables à punir. Cette heureuse citation, et ces paroles justes et fermes, ont produit une vive impression sur l'auditoire.

M. Louvrier, avocat, dans une plaidoirie très spirituelle, et qui a duré près de deux heures, s'attaché à faire ressortir des débats la mauvaise foi et l'animosité personnelle de certains témoins contre son client, et à démontrer que si M. le curé avait signalé une injustice, ainsi que tout citoyen en avait le droit, il n'avait pas du moins attaqué l'autorité administrative ; que dans tous les cas il n'y avait point eu de sa part outrage envers le maire.

Le jury ayant répondu affirmativement sur la première question et négativement sur la seconde, M. le curé Ledolledec a été condamné à trois mois de prison.

 

La Gazette des Tribunaux - numéro 2629 - Neuvième année - Samedi 18 janvier 1834