LE VRAI FRA DIAVOLOUn bandit gentleman, un patriote, un héros attaché à son pays natal, qui a combattu les troupes françaises de la révolution (de 1799 à 1806) avec des méthodes et des techniques qui, pour beaucoup d'historiens, ont fait de lui l'inventeur de la guérilla en Italie.

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MICHELE ARCHANGELO-DOMENICO-PASQUALE PEZZA, fils de Francesco et d'Arcangela Matrullo, est né à Itri en 1771. Baptisé le 7 avril en l'église de Sainte-Marie-Majeure, son père, possesseur de terres plantées d'oliviers, le verra bientôt afficher des turbulences dans cette bourgade qui, couronnant un mamelon, peut surveiller, entre Fondi et Gaète, le ruban de la grande voie Appienne.

 

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Déserteur d'une école que dirigeait le curé de sa paroisse, Michel peut se soustraire aux corrections d'une mère brutale en s'éloignant ; il va garder les chèvres à Maranola. Ramené de force au foyer paternel, l'enfant acceptera de se livrer à de dures besognes agricoles. Il sera conducteur de mulets, jusqu'à 15 ans, près de Joseph-Antoine, son frère ; il marquera peu d'amitié à ses deux puînés : Vincent et Nicolas. Ses plaisirs étaient de jouer au soldat ; de frapper même ses camarades ; de braver toute autorité.

Gabriel Forli, qui l'approcha, nous en a laissé ce portrait : "Le visage était coloré ; les yeux petits, noirs et ardents. La bouche, le nez et le front étaient réguliers. La taille était ordinaire. Il parlait peu et d'un ton toujours grave. On reconnaissait, après l'avoir entendu, une grande intelligence. Ses gestes indiquaient le gaucher."

La protection d'un abbé, F. Ancora, tirait Michel de l'étable où il dormait entre les mulets et les chèvres. On fit de lui, à seize ans, l'aide du courrier postal, quand son père eut joint au négoce de marchand d'huiles, celui de messager. Il porta le sac aux lettres de Naples à Terracine, d'une grande poste napolitaine à une grande poste papale. Le courrier mort, Pezza put obtenir la licence royale et gagner ainsi 50 ducats par an. Ce poste, il l'eût gardé sans l'accusation de violences portée contre lui par une jeune femme qui habitait Mola. Remplacé, le caractère aigri, exécutant encore les dures besognes du laboureur, Michel ne put vivre longtemps en bonne intelligence avec ses voisins. Son père, d'ailleurs, entretenait un conflit d'intérêts, dont le nommé Eleutero, habitant près du couvent des capucins, sera la victime. En 1796, Eleutero périt de mort violente ; du coup de fusil tiré derrière une haie, les autorités civiles accusent Michel. Est-il coupable ? Aucune preuve ne sera fournie ; mais le muletier, craignant pour sa liberté, va se cacher dans les Apennins, laissant les siens en état de vendetta qui fera, plus tard, une nouvelle victime.

Deux années passèrent, Michel, qui a mené une vie d'aventures, mais sans voler, sollicitait au mois d'octobre 1798, la faveur d'être enrôlé, pour expier quelques fautes. - On a écrit qu'il reconnaissait avoir tué deux hommes. - Étant à la veille de commencer la guerre, Ferdinand voulait bien suspendre l'action de la justice, à cette condition : "L'accusé fera treize ans de service dans les troupes siciliennes." En somme, il était traité comme une recrue tirée des présides.

Ferdinand Ier des Deux-Siciles z

 

Enrôlé au régiment de Messapia, Michel allait prendre part, sous Damas, à l'expédition de Rome. Fait sergent, pendant cette déroute qui dispersait les Napolitains, les généraux remarquèrent son audace et le trouvèrent occupé, parmi l'arrière-garde, à rallier les fuyards. Conduisant trente-cinq hommes, il voulait garder près de Gaète la porte du royaume. Chassé de cette position, Pezza réunit une compagnie de volontaires, occupe le défilé ouvert derrière Fondi. Mais au premier coup de canon tiré par les soldats de Championnet, ses camarades l'abandonnent. Que doit-il faire ? S'enfermer dans Gaète, qui capitulera le 4 janvier 1799.

Ferdinand passé en Sicile, Naples occupé, Pezza se libérait du service militaire et rentrait à Itri. Des travaux agricoles l'occupèrent. Mais lorsque Fabrizio Ruffo eut, le 12 février, comme chef de la Santa Fede, appelé tous les hommes valides du royaume à prendre les armes, fusil ou sabre, pour chasser l'étranger des foyers napolitains, Michel réunissait cent quinze miliciens et se portait dans les Abruzzes. Là, il faisait contre les soldats de Macdonald la guerre des partisans, cruellement, d'après la mode que suivaient ces demi-barbares à qui leurs princes commandaient des actions réprouvées par notre civilisation.

Le chef de cohorte reçut, daté de Matera, le 7 mai 1799, un parchemin de Ruffo qui le nommait "major des volontaires de l'ouest". Y était joint l'ordre de sortir des Abruzzes pour harceler, au cours de leur retraite, les troupes françaises qui, rappelées en haute Italie, où Souvarow agissait, se dirigeaient de Naples vers Rome.

Ces volontaires, qu'excitait le brigadier de Navana et que conduisait Pezza, refusèrent de franchir la ligne des Marais Pontins. Leur chef les ramenait au siège de Gaète, ville bloquée depuis le 8 mai et qui dut ouvrir ses portes le 31 juillet, Nelson aidant à combattre par là les Français.

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Depuis le 20 mai, Ruffo était arrivé à Naples.

Au cours de cette campagne, l'ancien sergent du régiment Messapia fut, par le chef de masses Donatis, surnommé Fra Diavolo, à cause de son habileté à tromper l'ennemi, à passer même le jour entre ses postes, à se déguiser, car il courait les sentiers, habillé d'un froc de moine, un long crucifix en bois au côté. Quoiqu'il n'eût pas le don d'ubiquité que les paysans, des milliers d'individus voyaient en lui un personnage extraordinaire.

Son dévouement à la cause royale, signalé au roi Ferdinand, le prince, qui avait d'abord traité Michel en forçat, en faisait un chef : "Comandante a massa di Sua Maestra". Quelques officiers virent là une oeuvre du général Acton qui s'était attribué, à tort, tous les bénéfices de la prise de Gaète réellement dus à Pezza. Donc, les levées d'hommes et inspections dans la Terre de Labour lui seraient désormais réservées.

A 28 ans, MICHEL PEZZA veut se marier. Déjà, il avait rencontré, à Naples, Fortunata Rachele de Franco, fille d'un sieur Amello et d'Anna Comte, née le 2 juillet 1781, dans une maison située près de la rue Marinella, en la paroisse du Saint Archange de Loreto. Il lui avait écrit durant l'occupation française. Leur union fut bénie le 14 août 1799. Le major avait pour témoins deux officiers des milices : Jean Merluzzi et Michel de Bellis.

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Dans l'organisation d'une nouvelle armée, Pezza est nommé colonel. Conduisant l'aile gauche des troupes obéissant à Ruffo, il arrive, la voie d'Appienne suivie, à Velletri, le 9 septembre 1799 et à Rome le 23. Les pillages portés au compte de ses miliciens et les dénonciations de plusieurs officiers le firent rappeler à Naples. Acton, qui avait été son ami, l'accuse publiquement de concussions. Transporté et interné à Palerme, il pourra se justifier au mois de janvier 1800, - et se plaindre qu'une pension due, de 2 500 ducats, ne lui a pas été payée. On ne rendit, toutefois, la liberté à Pezza qu'après la réception d'un rapport très favorable des magistrats d'Albano. Et pour faire oublier des avanies dont avait souffert un tel soldat, Ferdinand le nommait commandant général du district d'Itri ; et son frère Vincent lui servirait, au besoin, de lieutenant.

 

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Un règlement d'argent amène le colonel aux hostilités avec sa famille. A chaque heure, ces hommes violents sont prêts à tirer leurs couteaux. Le parti de Pezza père injurie, chaque jour, Rachele qui habite une grande et belle maison.

En juillet 1800, Caroline fait ordonner la levée des milices, Bonaparte devant, publiait-on, se porter sur Naples. L'affaire de Marengo désarme le parti autrichien. Le parti sicilien n'osa pas engager une grande bataille. Une paix signée dans Florence, les masses se dispersent. Fra Diavolo, rentré à Itri, y reprend le commerce et la culture, non sans avoir critiqué l'arrangement franco-napolitain qui plaçait le royaume sous la surveillance du général Saint-Cyr. Toutefois, l'homme de guerre - désignation qu'il veut toujours s'accorder - déteste autant les Anglais que les Français. Ce qui explique son indifférence quand les Anglo-Russes débarquèrent à Naples, le 21 novembre 1805.

Officier discipliné, Pezza va obtempérer aux ordres du ministre Forteguerri qui le convoque à paraître le 18 décembre. Il ira du palais Acton au palais royal, en carrosse. Caroline le comble d'attentions. Ferdinand promet l'anoblissement : duc d'Itri ou de Cassano ? Cela convient au plébéien qui, né en France et servant son pays, aurait pu gagner les récompenses nationales. Il reçoit la mission : "Fermer, si l'ennemi s'avançait de Rome, la route et les défilés qui se trouvent entre Terracine et Gaète." M. de Damas lui parle de Léonidas, toujours donné en exemple. L'officier connaît le sacrifice consenti aux Thermopyles ; mais il n'aura point à ordonner au passant : "Va dire aux Napolitains que nous sommes ici pour obéir à leurs ordres."

Son nom très populaire, ses talents d'habile conducteur d'hommes, son ardent patriotisme allaient placer Pezza parmi les premiers chefs.

L'officier que les Français traitèrent en bandit n'a fait que piller le paysan que pour assurer l'existence de sa troupe. Les exécutions qu'il ordonna n'atteignirent que des individus convaincus de trahison. Les hameaux brûlés, c'était nécessité afin d'accumuler des obstacles sur un chemin que suivrait l'ennemi. Pezza se battit, jusqu'à l'épuisement de ses moyens d'action, même de ses forces, en répétant : "Per il Re e Padre."

Le 10 janvier 1806, Pezza avait organisé les cadres d'un bataillon de volontaires. Un décret, non publié, du prince héréditaire, mettait le colonel aux ordres du prince de Hesse, gouverneur de Gaète. On lui avait promis des uniformes qui n'étaient pas livrés. En les réclamant au maréchal Gualenghi, qui occupait Capoue, le chef de masses entendit les quolibets, assez méchants, de quelques jeunes officiers de ligne qui durent, sous la menace d'une correction, faire des excuses à l'ancien berger, devenu leur supérieur.

Suite d'un changement d'attitude de la cour, Forteguerri ordonnait à Pezza, le 3 février, de ne pas attaquer les Français, s'ils débordaient du territoire romain. Alors, on tentait de négocier. Ruffo et le duc San Teodoro allaient supplier Joseph Napoléon de les traiter en amis ; inutiles prières.

Le colonel faisait couper la voie Appienne, à 2 kilomètres d'Itri, quand le gouverneur de Gaète rappelait tous contingents employés aux alentours ; et ses 170 miliciens passaient dans la place qui, le 10 février, fermait ses portes devant l'envahisseur.

M. de Hesse avait son plan : "Laisser les ennemis s'engager entre Mola et le Garigliano ; couper ses communications, jusqu'à Pescara ; l'affamer partout ; harceler ses colonnes avec l'aide des Anglais, pendant que l'armée napolitaine, débouchant de Salerne, remonterait vers Naples." Actions approuvées par M. de Damas ; elles devaient rester à l'état de projet.

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Pendant qu'un corps de blocus surveillait Gaète ; que Joseph Napoléon établissait un nouveau gouvernement à Naples ; que l'armée napolitaine allait perdre le combat de Campo-Temese, Pezza préparait une expédition. Mais sa marine, composée de sept bateaux, ne put sortir du port de Gaète que le 6 mars. Le colonel emmenait cinq officiers, dont étaient ses frères, et soixante-quatre hommes ; miliciens qui, placés sous la protection d'un navire anglais, purent débarquer entre Sperlonga et le lac de Fondi. Une nuit noire favorisait la marche de cette troupe qui passait entre les postes des 10e et 62e de ligne gardant la route de Terracine. Elle tournait le mont Petrella, se grossissait des partisans commandés par Alexandre Abruzzese, et préparait dans un hameau, à loisir, une marche vers le pont du bas Garigliano laissé à la garde de 300 grenadiers.

Chef des troupes placées devant Gaète, le général Lacour fait surveiller les environs. Deux espions le renseignent. Formée le 21 mars, une colonne mobile qui obéissait au chef de bataillon Bonetti va chercher les ennemis, débouche le 22 devant Sant'Olivo, se trouve en présence des 250 miliciens que Fra Diavolo tenait postés sur un mamelon de Monte Croce. "Ce pays est, écrivait Bonetti, environné de murailles et de forts rochers où il avait formé (Pezza) deux petites batteries. Les habitans de ce pays ainsi que ceux de Monticello ne manquaient pas d'être en son aide avec les armes à la main".

Pezza sut garder Sant'Olivo le 23. Pourtant, trois colonnes françaises, tirée du 62e de ligne, passèrent un ruisseau qui alors couvrait la bourgade, sous le canon et sous la fusillade. On se battit au pied des murailles, pendant quatre heures, presque corps à corps. Si la rivière fut deux fois franchie, des bagages enlevés et parmi eux six flambeaux qui servaient à donner des signaux pendant la nuit, Bonetti dut se retirer le soir, en officier prudent, à Rocca Guglielma. Il emportait six morts, un officier et quinze hommes blessés ; il ramenait onze prisonniers, dont un capitaine, Jean Primolo, surnommé Saccodipaglia, milicien qu'on fusilla à Naples. Retraite qui excitait les ferdinandistes à chanter victoire. Mais après cette manifestation, Fra Diavolo, voyant que le chemin du Garigliano lui est fermé et craignant le retour des joséphistes, redescendait vers Fondi, trouvait cette ville bien gardée et proposait à ses hommes de se jeter dans Terracine. Les insurgés ne veulent pas tenter l'aventure qui pouvait amener leur prise et leur exécution. Néanmoins, ils allaient suivre le colonel sur les collines qui dominent le cours du Sacco. De là, des émissaires se portaient à la rencontre des renforts promis par l'amiral Sydney Smith. Mais il ne parut pas un Anglais sur le rivage.

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La petite troupe, imprudemment aventurée en Terre de Labour, doit subir des privations et répondre aux attaques des gardes civiques enrôlées sous le drapeau français. Quelques hommes, découragés, s'évadaient du camp que, par précaution, l'on changeait chaque nuit. Des officiers, rentrés à Itri, acceptaient les offres d'argent de Saliceti, ministre de la police à Naples, pour amener Fra Diavolo aux soumissions. Cette proposition d'entente avec les Français était portée à Pezza gardant le refuge des ruines de l'église Saint-Christophe. Le fier Napolitain refusait de trahir la cause de son roi et lorsqu'on lui eut indiqué que Massena ayant estimé ses services à 50 000 ducats, Joseph voulait réduire à 12 000 francs, il s'écria : "Je croyais valoir mieux que cette misérable somme."

Ne pouvant s'en faire un auxiliaire, Lacour envoyait trois cents hommes à sa recherche. Pezza pouvait encore se dérober. Il reprenait la mer à Sperlonga, pour Gaète où se trouvaient sa femme et ses deux enfants, Charles et Clémentine. Mais on accusait le colonel d'avoir eu des conférences avec l'ennemi ; accusation du prince de Hesse qui voyait là un crime de haute trahison. Michel se justifiait. Et ne voulant plus servir sous un officier tellement soupçonneux, le chef de masses demandait à Smith de l'employer.

Le colonel allait passer dans l'île de Capri, port militaire et dépôt de troupes anglaises. On lui donnait le commandement des deux cents Siciliens arrivés de Palerme, parmi lesquels se trouvaient une centaine de forçats asservis, il est vrai, à la plus dure discipline ; compagnie qui irait de Castellamare à l'attaque d'Ischia, sans succès. Puis Pezza restait auprès d'Hudson Lowe, gouverneur de l'île. Il préparait des insurrections en Terre de Labour, Basilicate et Abruzzes, où le baron de Ricci agissait.

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Un navire anglais le porte en face d'Amantea. Stuart ayant gagné la bataille de Sant'Eufemia, Michel se rend à Cosenza. Les Calabrais refusent de lui obéir. Dépité, l'officier rentrait à Capri quand Ferdinand le nommait duc de Cassano, sans qu'il eût passé ou combattu en ce pays.

Smith lui écrivit que ses collèges : Panedigrano, Dell'Orso, Michele, Gabrielli, Carbone, Pappasidero, Laino, Mirabelli, Sciarpa, Francatrippa et Mescio vont rentrer incessamment en campagne, car des volontaires et des forçats composent leurs troupes. Il doit, de son côté, agir sur les derrières de l'armée française.

Massena ayant pris Gaète, Fra Diavolo est admis au conseil tenu à bord du Pompey. Il accepte la mission d'aller occuper Fondi. Mais une dépêche annonce la marche d'une expédition sur Reggio. Se jeter entre Salerne et Cosenza est nécessaire.

Le 12 août, Pezza est porté à la pointe de la Licosa ; il voit débarquer deux pièces d'artillerie et cinq cents hommes qui marcheront bravement sous le drapeau que Caroline a envoyé à "son cher et aymé colonel" (Drapeau des Sandéfistes qui portait, d'un côté une croix et sept fleurs de lys ; de l'autre, les armes des Bourbons et l'inscription : en haut Viva Dio. Viva il Re ; en bas : Exultat in regno suo). L'expédition finit le 20, Montbrun étant survenu, en véritable désastre. Recueilli sur le Pompey, Michel fait entendre des plaintes. Il accuse les Anglais de l'avoir deux fois abandonné. Ceux-ci vont le parquer à Capri, avec ses volontaires, au milieu du vignoble.

Aux nouvelles instructions d'Angelo de Fiore, chambellan de Ferdinand, le colonel obéirait. Sa troupe occuperait la Terre de Labour. Smith devait assurer le transport des miliciens et assurer leur approvisionnement. Une pareille collaboration ramenait forcément, entre les deux chefs, une réconciliation.

Les miliciens devaient quitter Capri le 23 août, dès le point du jour. Des orages et des tempêtes forcèrent la troupe de Fra Diavolo à garder ses abris jusqu'au 3 septembre. Le 4, sept bâtiments anglais et napolitains levaient l'ancre à 11 heures du matin. L'escadre, essuyant un gros coup de vent, fut poussée vers Gaète où le canon de la place lâcha quelques bordées. On passa la nuit au large. Le 5, les navires portant 530 combattants, s'approchèrent de Terracine ; deux canonnières, envoyées en reconnaissance, essuyèrent le feu du fort, puis celui de la batterie du rivage ; un boulet de 33 tua un homme et en blessa six. Smith ordonna de louvoyer. Dans un calme relatif, à 11 heures du soir, le Pompey peut s'approcher à trois encablures du quai de Sperlonga, Pezza envoie aux nouvelles un émissaire vient rapporter que le bourg n'a pas de garnison française.

Les gardes civiques dormant, deux ferdinandistes rassemblent quelques partisans, à 2 heures du matin, le samedi 6, pour aider au débarquement des quinze officiers et des volontaires que Michel formera en trois compagnies dirigées, le jour venu, à gauche du mont Cefalo, vers la route qui reliait Fondi à Itri.

Deux postes, des fantassins corses et des chasseurs, en voyant apparaître cette troupe, abandonnèrent leurs tentes et gagnèrent Fondi. Un courrier, porteur d'argent, était arrêté devant la chapelle de Civita. Des dépouilles d'un homme tué, les galériens font tout de suite des trophées. Pezza, montant un mulet gris, entrait à midi dans Itri ; trente grenadiers français venaient d'en sortir ; sept étaient pris dans une poursuite, ramenés et abandonnés aux forçats qui, campés loin de leur chef, les mirent en croix pour leur ouvrir le ventre.

Fra Diavolo goûte les joies du triomphe. Devant sa maison, le capucin Bonaventure Ranallo, dit Ducenta, le complimente ; ce qui vaut au moine d'être choisi pour aumônier du corps expéditionnaire. Les cloches des églises et des couvents sonnent à toute volée. Mille cris de : "Vive notre roi Ferdinand !" s'élèvent quand le drapeau sicilien est planté sur une vieille tour. En deux heures, 150 volontaires s'enrôlent. Le soir, un grand festin fut donné et Pezza dictait à Pietro Vanni, le copiste, une proclamation que d'agiles chevriers allaient répandre aux alentours : "Au nom du roi Ferdinand, légitime souverain des Deux-Siciles et du colonel Michel Pezza, son premier lieutenant, tous les habitants des provinces du nord prendront les armes, se réuniront par district, éliront leurs chefs et chasseront les envahisseurs des pays qu'ils occupent contre le droit des gens. Aucune grâce ne sera faite aux prisonniers si nos partisans sont pendus. Les Anglais vont débarquer auprès de Naples au nombre de 30.000 soldats aguerris. Le général Stuart a repris les deux Calabres et Bonaparte, le tyran du continent, est mort empoisonné. Hommes, femmes et enfants, aux armes ! pour aider notre père et roi". Lorsque les messagers s'éloignaient, la fête continuait, se prolongeait dans la nuit ; et les ferdinandistes, pris de vin, allaient s'endormir assez tard.

Le 7 septembre, à 11 heures du matin, la fusillade crépitait au sud d'Itri. Chassés d'un poste avancé, les miliciens rentraient dans le bourg. Pezza réunissait ses compagnies, étant bien décidé à défendre une place que la nature avait elle-même fortifiée.

Valentin, commandant la garnison de Gaète, avait dirigé sur la route de Terracine l'adjudant-commandant François Chavardès qui entraînait le 2e bataillon du 3e régiment italien ; et pour fermer l'accès d'une route maritime aux miliciens, le 1er bataillon du 1er de ligne allait forcer à se rembarquer précipitamment les matelots qui occupaient Sperlonga, réoccuper la route de Fondi, aborder Itri du côté de l'ouest, placer l'ennemi entre deux feux.

Fra Diavolo, vigilant et intrépide, sut tenir en échec le bataillon italien, jusqu'à l'arrivée de la colonne tournante. Ne pouvant garnir toutes les murailles, forcé de tasser son monde devant les tours romaines, il vit, d'une fenêtre, l'assaillant envahir les ruelles, escalader les barricades, enfoncer les portes des maisons, tuer et ravager. Néanmoins, durant cinq heures, Pezza put garder la ville haute, s'y défendre à coups de crosses, de pierres, de tuiles. La nuit venue, le feu gagnant ses abris, il s'ouvrit un passage au travers des lignes ennemies, traversa la voie Appienne, prit le chemin d'Esperia. Mais il abandonnait 132 hommes tués ou blessés, Veldieghen son secrétaire, et cinq galériens misérables qui, par représailles, furent cloués aux quatre membres, sur les portes des granges, à la place que nos grenadiers avaient occupée.

Chavardès, qui a perdu 17 hommes dans cette action, met aux trousses de Pezza deux compagnies de grenadiers ; il laisse à Itri, en garnisaires, 426 soldats. Lui-même échelonnera entre cette cité et Fondi, les troupes passées à Sperlonga et 175 cavaliers du 25e chasseurs. En outre, cinq compagnies de gardes civiques devront patrouiller la nuit ; sûr moyen de barrer la route aux Anglais et aux ferdinandistes, s'ils voulaient pénétrer de nouveau dans ce district.

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L'échec, pourtant grave, qu'il avait subi le 7 septembre, ne décourageait point Fra Diavolo. Ses volontaires, ralliés entre deux bois, sous le mont Faggeto, Michel reprenait sa robe de moine et son bonnet rouge. A ses officiers, le colonel parlait d'une revanche prochaine et nécessaire. Aux hommes fatigués, Ranallo promettait "les secours assurés du ciel contre l'impie que le démon a rendu momentanément victorieux".

Avant que l'aube eût paru, le 9, les ferdinandistes ont levé leur camp. Des grenadiers suivent ; la poursuite devient vive ; on tiraille. Fra Diavolo perd vingt-deux hommes et son aumônier, fanatique à qui un Napolitain fait remplir la bouche de terre pour l'inviter ensuite "à lui débiter un beau sermon".

Dans la soirée, les miliciens croient avoir trouvé un sûr refuge à Guglielma. Tard, des paysans vont prévenir le colonel que Joseph fait marcher trois brigades contre lui. C'est vrai. Dirigé vers les États romains, Duhesme descend la route reliant Frosinone à Ponte Corvo. De Capoue, le chef d'escadron Forestier va à Spigno. Cavaignac menace Teano et Venafro.

Que peut faire le chef de masses ? Manoeuvrer entre ces groupes ou leur livrer combat tour à tour ? Pezza réfléchit. Il croit que l'insurrection, partout prêchée, arrêtera les lieutenants de Joseph Napoléon. De plus, un gros d'insurgés des Abruzzes, réuni à quelques soldats anglais près de Sulmona, pourra le joindre au premier jour. Toutefois la crainte d'une surprise nocturne portait le colonel à former un camp au sommet des Apennins. Laissant trente hommes, des éclopés, à Guglielma, il allait prendre son nouveau refuge, sous des sapins au mont Calvilli.

En ce lieu, Pezza reçoit des partisans venus de Ponte Corvo, Ceprano, Mignano. Le joignant et l'acclamant, quelques gardes provinciales déchirent la cocarde française pour reprendre celle des Bourbons. Les prêtres de Pastina envoient des vivres et vingt femmes viennent s'offrir, en servantes.

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Fra Diavolo se voit chef d'armée ; chef orgueilleux qui prétend au grand rôle qu'à joué Ruffo. Après avoir fait prêcher "que personne ne pouvait lui résister", il écrit : "Mon invincible légion". Mais le bruit d'une attaque lui fait déposer aussitôt la plume. Forestier, que l'épreuve d'un orage a retardé, aborde les Siciliens, tue ou prend quinze hommes et des mulets ; et il force à fuir 1.100 ferdinandistes, fuyards qui, arrivés devant San Germano, y sont attaqués. Leur chef les dirige vers Arpino ; marche de nuit, très pénible au travers des ténèbres, quand on doit passer à gué un gros affluent du Sacco.

A 6 heures du matin, Pezza entrait dans Arpino, y trouvait un chanoine chargé de répandre sur lui les bénédictions de l'évêque d'Atina. Des 14.000 habitants, les trois quarts acclamaient le colonel et juraient de le servir ; ils le suivaient, en effet, lorsque vers trois heures du soir, les chasseurs de Forestier approchaient ; et ce fut dans la montagne où, abandonnés, beaucoup moururent de faim. Pezza, toujours courant, conduisit à Sora un corps que la désertion avait réduit, en quelques heures, à 386 combattants.

Sora, que la nature et l'art avaient fortifié, Fra Diavolo veut en faire une place d'armes devant laquelle pourront se briser tous les efforts des Français. Michel y donne rendez-vous au chef Sciabolone qui réunissait les miliciens des Abruzzes. Des succès obtenus, le colonel pourrait manoeuvrer vers la Méditerranée ou vers l'Adriatique.

Le 18 septembre, Forestier fait reconnaître la position de Sora, puis avancer ses troupes. Chasseurs et voltigeurs, se prêtant un mutuel appui, quittent Castelliri, remontent la rive droite du Liri, font halte à La Selva et menacent l'ennemi. Une compagnie voit 400 hommes sortir de la cité, imprudents qui s'avancent à découvert. Embusqués, des cavaliers obéissant au sous-lieutenant La Bourdonnaye, chargent ces miliciens, en font un carnage et ne sont arrêtés que sous les remparts.

Forestier croit avoir devant lui 5 à 6.000 insurgés. Redoutant des surprises, après avoir prévenu son chef, le général Espagne, il établit sa troupe, qui a rétrogradé, entre Isola del Liri et Arce ; lieu près duquel Cavaignac arrivait le 22, conduisant 627 hommes.

Des escarmouches du 18, Fra Diavolo fait une bataille qu'il transforme en victoire. Le soir, il écrivait à Ferdinand, à Smith et au chef de masses Piccioli, un même texte : "Un corps entier du roi Joseph a été détruit ; les autres fuient ; des milliers de volontaires vont grossir mon armée." Le lendemain, les tours de Sora portaient le drapeau blanc des Bourbons. Dans deux églises, on chantait le Te Deum. Ensuite, Pezza faisait armer les bourgeois et les haranguait : "Défendez votre roi et vos foyers." Un ingénieur, Vizentini, crénelait les maisons qui dominaient la vallée, masquait les douze canons du secteur sud, établissait des barricadees à 100 mètres derrière les portes. Le 20, tout un système défensif s'achevait. Le 22, une compagnie de miliciens allait insulter la grand'garde de Forestier.

général Espagne par Edouard Detaille zZ

 

Espagne, se trouvant chargé de diriger la marche de quelques milliers d'hommes : soldats et gardes civiques, apprend le 21 que Goullus tient en sujétion la province d'Aquila, que Valentin surveille la route qui relie le pont du bas Garigliano à Terracine, que Cavrois impose nos lois dans les Abruzzes, que Tisson est à San Germano avec des grenadiers et des Corses. Alors, le divisionnaire doit enfermer Fra Diavolo dans un cercle de fer, tuer ou prendre ce chef de partisans. Sora vu, le général fait, le 23 septembre, un plan d'attaque. Le 24, Cavaignac quitte les maisons de Campoli et marche sur la porte San Lorenzo ; des obstacles naturels et la résistance de quelques miliciens bien postés retardent son arrivée devant la ville, qu'on avait fixée à 10 heures du matin. Forestier s'avance avec un bataillon italien et les noirs du Royal Africain, de Castelliri par La Selva, avant de pouvoir remonter le val Rovetto et tourner la ville, à gauche. Entre ces deux troupes, le chef de bataillon Thomas, du 10e de ligne, longe le Liri et se présente devant la porte de Ponte Corvo. Partout, l'ennemi entretient un feu continuel. Trois fois, les voltigeurs du 10e entrent dans le lit du fleuve qui borde la cité ; aucun ne parvient à escalader la rive gauche, très escarpée. Employant des canons de montagne, on ne peut réduire au silence les pièces du rempart ni celles du château. Midi sonné, Espagne se met à la tête des soldats, après avoir ordonné à Thomas d'enlever une batterie qui prenait notre centre en écharpe. Cette fois, voltigeurs et grenadiers passent le Liri, enfoncent la porte et se précipitent, par escouades, à travers les ruelles.

Fra Diavolo avait déjà préparé sa retraite. Craignant d'être enveloppé, vers deux heures du soir, il abandonne ses blessés, 5 drapeaux, 8 gros canons et une population qui, d'insurgée le matin, devenait servile devant le vainqueur. Celui-ci avait, en pertes, 2 officiers, les capitaines Courzot et Chenavia du 10e, blessés mortellement, et 18 hommes du même corps. Cavaignac et Forestier indiquaient 10 soldats blessés.

Un pont jeté sur le Liri, Thomas allait établir ses 300 hommes à Sora. Forestier suivait Pezza sur Veroli. Cavaignac manoeuvrait jusqu'à Tagliacozzo, fouillait les villages, ramassait des fusils, imposait aux paysans l'obéissance à nos lois.

Fra Diavolo va accuser les habitants de Sora de trahison. Menant vite ses volontaires, le colonel peut trouver un refuge dans les montagnes escarpées ; 450 hommes - sur les 2.665 comptés la veille - escaladent les pentes du Pedicino, atteignent à plus de 1.700 mètres d'altitude. Leurs canons, emportés à dos de mulet, une fois jetés dans l'abîme, les miliciens ouvrent un camp au bord du torrent Amaseno. C'est là que Michel leur promet une grande revanche. Une nuit de repos est suivie d'une nouvelle marche rapide. On redescend, car le froid des hauteurs incommode. Le 26, à Veroli, Pezza impose, au nom du roi Ferdinand, une contribution de 10.000 ducats. Un refus eût amené le pillage de la cité. Michel projette d'arriver, par Frosinone, Ceccano et Piperno à Terracine où la flotte anglaise doit se trouver. Mais qu'apprend Pezza le 28 ? Frosinone est gardé vigilamment. On ne saurait franchir, en suivant un vieux chemin, la frontière des États romains, car les habitants de Subiaco sont sous les armes. Elle est fermée aussi, la route du duché de Bénévent. Fra Diavolo, servi par le mauvais temps qui a immobilisé ses ennemis, se décide à remonter vers le nord ; il doit - au prix de quels efforts physiques ! - atteindre l'énorme escarpement du mont Viglio et placer, à 6.000 pieds d'altitude, un camp de fortune, du plus difficile accès, car il s'étend entre le miroir d'un lac et la masse des neiges éternelles.

Sa troupe est augmentée de quelques recrues : des chevriers pauvres et des gens sans aveu. Manquant de vivres, elle descendra, dans la matinée du 3 octobre, vers la Chartreuse de Trisulti. Les moines, bons ferdinandistes, informent que le général Espagne est rentré à Capoue. Pezza déclare qu'une crainte a éloigné l'ennemi. Et, formés en trois groupes, les volontaires dévalent à grands pas les sentiers de la montagne.

Dans Pofi, un prêtre apprend à Pezza que, depuis deux jours, le général Partouneaux fait sillonner les routes par des reconnaissances. Devant un danger proche, il faut ruser. Fra Diavolo coupe sa barbe, endosse un habit bleu, s'arme d'un fusil français, prend le nom de Dominique Salvierta, se mue enfin en chef des milices toujours dévouées à Joseph Napoléon. Près de Ceprano, Pezza peut passer le Sacco en présence des dragons français et gravir les pentes du mont Calvilli. Arrivé le soir sous San Giovanni in Carico, il se fait ouvrir les portes, en disant "que les gardes recherchent la bande de Fra Diavolo". Au bon de réquisition, signé Mattéo, qu'il présente au syndic, des vivres et de l'eau-de-vie lui furent accordés ; mais son bataillon, craignant une surprise, sortait du bourg le 9 octobre, avant qu'eût paru l'aube. De San Giovanni à une plate-forme du mont Appiolo, la course est longue.

Fixé au mont Appiolo, le colonel pourrait rouvrir des communications avec l'escadre anglaise et rentrer à Itri. Le 10 octobre, quand son corps avait 428 volontaires armés, 27 femmes et 12 muletiers, Pezza apprenait d'un habitant de Mola que 3 régiments d'infanterie napolitaine, un bataillon de Corses, 6 compagnies de nègres, 2 escadrons de chasseurs, 4 de dragons et des gardes civiques se mettaient à sa recherche. C'était l'écrasement prochain. Fra Diavolo changeait ses plans, pour distancer les troupes joséphistes. Il décidait de passer dans les Abruzzes, de traverser la Basilicate et d'arriver, les Calabrais étant toujours insurgés, auprès de Panedigrano ; et si les défections devenaient partout totales, il gagnerait la Sicile.

Réorganisation de sa troupe, le 10 octobre. Les quatre compagnies obéiront aux capitaines Vincent et Nicolas Pezza, Gaëtano Compagna, Vito Adelizzi. Le major se nomme Lorenzo Mazza. Chaque volontaire porte du biscuit et soixante-dix cartouches. On lui promet de l'argent anglais ; jusqu'à ce versement, il devra vivre sur le pays, de réquisitions.

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Forli rapporte que dans la nuit du 10 au 11, Fra Diavolo, déguisé en berger, put entrer à Itri, embrasser Rachele et ses enfants ; même entendre d'une vieille femme, des prédictions : "Ton calvaire va commencer. Prends garde !"

Le 11, à 5 heures du matin, les ferdinandistes s'équipent. Jusqu'à eux, les roulements des tambours montent, indiquant qu'une troupe part de Fondi, en recherches. Ils accélèrent leur retraite. Fra Diavolo doit rencontrer à Rocca Guglielma un émissaire de Caroline et des partisans. En chemin, deux moines venus d'Esperia lui apprennent que le chef du bataillon corse, Joseph Hugo, parti de Naples le 10 octobre, conduisant les chasseurs du 2e régiment d'infanterie légère napolitaine, avait couché le soir à Capoue, rallié les voltigeurs de la garde royale, puis le 1er de ligne napolitain. Arrivées à Teano, ces troupes renforcées de nègres formaient plusieurs détachements chargés d'explorer fortement Rocca Guglielma.

Pezza va tomber aux situations les plus critiques. Deux de ses lieutenants osent conseiller le licenciement des miliciens. Le colonel s'indigne que de tels propos puissent être tenus devant lui. Fût-il entouré de toutes parts, réduit à la famine et blessé, Michel est bien décidé à vendre sa vie dans le combat, à succomber pour la cause de son roi. Fière attitude qui excuse en partie, croyons-nous, ces excès que Fra Diavolo dut commettre pour servir, dans la pire adversité, le Bourbon qui lui avait confié une épée.

Ne pouvant s'arrêter ni à Ponte Corvo gardé par des dragons, ni à San Germano occupé par les Napolitains, Pezza fait enterrer le drapeau de la Santa Fede avant d'ordonner une marche forcée. Dans l'adversité, il usera, selon les circonstances, de ruses ou de violences. Cette mobilité qui a plusieurs fois sauvé sa troupe lui permet de passer le Liri sans encombre au pied du mont d'Oro et le Gari devant Sant'Angelo ; mais durant le trajet, 16 miliciens et 5 femmes s'arrêtent ; gens épuisés de fatigue ou découragés. Les autres volontaires déchirent leur cocarde ; ils se diront, l'ennemi survenu, gardes civiques ou voyageurs. D'ailleurs, le colonel dit aux paysans rencontrés qu'il est du parti des Français et lieutenant du major Hugo.

Les ferdinandistes peuvent occuper San Vittore del Lazio à 3 heures du soir. Chaque habitant doit fournir des vivres aux hommes affamés et très exigeants. Fra Diavolo se loge à la cure. Il dit attendre des ordres du roi Joseph. On le réveille à 3 heures du matin, le 12. Un aide de camp de Partouneaux disait : "Monsieur le capitaine royal, réunissez vos gardes principales afin d'aller à San Germano où des brigands sont attendus." Pezza fait sonner le tocsin ; il rassemble ses hommes et les conduit vers le Volturno qu'on pourrait passer devant Sesto. Des Siciliens, formant le groupe d'avant-garde, sortent du village de San Pietro Infine à 10 heures ; tournant le bloc énorme du mont Cesina, engagés entre deux bois, ils sont rencontrés par les nègres du capitaine Hippoletti. Leur affirmation : "Nous sommes gardes provinciales, réquisitionnés" ne contente pas un sergent-major qui demande des papiers ou des ordres écrits qu'on ne put lui présenter. Ces noirs, impitoyables, saisissent et massacrent dix miliciens dont les cris annoncent à Fra Diavolo l'approche d'un danger. Aussitôt, le colonel fait volte-face ; c'est au pas de course que ses hommes rentrent à San Vittore, y prennent du vin et s'élèvent jusqu'au bourg d'Acquafondata où ils trouvèrent 27 insurgés venus des Abruzzes. Ces deux troupes prirent un camp que 8 sentinelles vont couvrir contre toutes surprises.

Le 14, à 9 heures du matin, les chasseurs corses du capitaine Galvani, venus de Venafro, forcent Pezza à reprendre sa course. Au premier arrêt fait entre des précipices, quelques Napolitains rejoignent et disent que l'ennemi, incommodé par une pluie diluvienne, garde l'abri d'Acquefondata, paraît vouloir ajourner toute opération militaire. Toujours méfiant, Michel renvoie ces informateurs, sous prétexte qu'il n'a pas d'armes à leur donner. Devenu soupçonneux, en conséquence plus cruel, il donne l'ordre, devant Casale, de poignarder une bergère, seulement accusée d'avoir envoyé un chevrier prévenir les Français "que le brigand courait vers Atina". Cet assassinat commis, les ferdinantistes fuient et traversent, têtes baissées, une tempête de neige. Au soir, il peuvent atteindre Filignano, réquisitionner des vivres, aller à Montaquila et descendre enfin sur la rive du Volturno. Même, l'obstacle des eaux si considérablement grossies depuis deux jours ne foit pas arrêter les fuyards qui, les trois bras franchis, 14 hommes noyés ou perdus, suivent un guide nommé Montello et arrivent aux cabanes de Miranda.

Fra Diavolo, qui voulait aller chercher plus loin le refuge d'une forêt, prévient ses compagnons : "Sachez que l'ennemi est à notre poursuite ; il pourrait nous surprendre dans ce lieu". Des hommes las veulent demeurer. Mais le 16 octobre, avant midi, 120 gardes civiques venus d'Isernia et une compagnie de la garde royale que conduit Cochet, attaquent les miliciens qui, bravement, acceptent le duel, commencé à coups de fusil ; duel livré entre des cabanes et des arbres. Pezza perd, en deux heures, 125 hommes (Le bulletin du Moniteur napolitain du 17 octobre portait : 80 morts dont un capucin et un prêtre, 45 prisonniers fusillés sur-le-champ ; prise de 6 mulets chargés de vivres et de l'argent réquisitionné). Lui-même a reçu cinq balles dans ses vêtements. Il est entraîné hors des mêlées par Pujoli, son nouveau secrétaire, déjà informé qu'Hugo, ayant passé le Volturno dans la nuit, manoeuvre afin de devancer les ferdinandistes à Catalupo. Ses deux frères, Vincent et Nicolas, ont disparu ; le dernier, avec quelques hommes portés sur Cerro où des gardes obéissant à Pascal Tagliente les entourèrent.

 

Des 3 compagnies formées le 11 octobre au mont Appiolo, il ne restait plus, après l'affaire de Miranda, que 42 hommes, suivant Campagna et 36 suivant Adelizzi ; miliciens endurcis qui traînaient des haillons et qui allaient pieds nus dans un pays que le dernier tremblement de terre avait dévasté. Partout, l'horreur du désastre semblait ajouter à l'horreur de leur situation. Ils restaient muets, le front plissé et les regards mauvais, durant des heures. Ils tuaient des bergers pour prendre leurs chèvres afin de vivre. Ils suivaient des sentiers à peine tracés. Couchant à la belle étoile dans la rigueur d'un automne neigeux, ils se croyaient abandonnés de leur Dieu et de leur roi. Pourtant, ils accordaient leur dernière confiance au colonel qui les dirigeait.

Pezza songeait qu'il ne pourrait passer en Calabre lorsque 10 ou 15.000 ennemis barraient les routes. Un coup d'audace le conduira à Salerne où le parti des mécontents grossirait sa troupe. Telle confiance devait causer sa perte.

Un itinéraire tracé le 15 octobre, après la si cruelle défaite, sera suivi, d'abord au long du Brio et du Trummaro. Du 16 au 22, les volontaires traversent Bojano, les bois de Vinchiaturo où, attaqués, ils perdirent le lieutenant Arido, 5 hommes et leurs derniers mulets.

Poursuivi par les nègres, Pezza passe en vue de Morcone, Pontelandolfo et Benevento ; il passe le Calore à Castelpola. En marchant le 23, sur la route d'Avellino, la rencontre d'un détachement de 120 dragons ne l'effraie pas. Fra Diavolo disparaît ; le "capitaine Antri, des gardes civiques", aborde un officier français, annonce qu'il poursuit les derniers partisans de Sciarpa. Ainsi, il peut obtenir des vivres et des cartouches, quitte le soir de si confiants adversaires et va placer son camp devant Ospedaletto.

Le 24, il est renseigné par un colporteur. Des colonnes mobiles sillonnant tout le massif des monts Picentini, ont reçu les instructions particulières de Farina qui commande le district de Salerne. D'autre part, le général Espagne fait explorer les deux rives du Calore. Nègres et Napolitains, obéissant à Hugo, vont quitter Naples et porter des reconnaissances sur tous les chemins. En somme, le chef de masses est entouré d'ennemis ; il conduit son faible contingent, 35 hommes au-dessus de Forino ; il le cache dans une étable isolée. Les miliciens demeurent là jusqu'au 27. Des gardes civiques, auxquelles on ne peut donner le change, se présentent. Un combat s'engage ; 11 insurgés tombent, mort ou blessés ; 9 se rendent. Les autres, profitant d'un brouillard qui couvre la vallée, fuient vers Resina. Le 28, lorsqu'ils traversent le massif de Pertuso, une fusillade en met 5 à terre. Les survivants du "bataillon sanfédiste", affamés et exténués, abandonnent la cause de Caroline, sauf 3 hommes qui se montrent assez dévoués pour suivre Michel jusqu'au bord de la mer, près d'Amalfi.

Fra Diavolo n'ayant pu, le 29, ni se procurer une barque, ni faire des signaux aux vedettes anglaises, ses derniers soldats, Campagna et 2 volontaires, remontent le chemin de Gragnano. On croit que Pezza prit, aussitôt, la détermination d'aller chercher un refuge au monastère de l'Incoronata, près d'Avellino. Il se fait raser la barbe ; il achète un manteau noir ; il déchire sa commission d'officier et quelques papiers ; il sort d'Amalfi et chemine, dans la boue, vers le nord. Le 30, Michel fut hébergé au couvent des Augustins de Sant'Angelo de Capella. Le 31, craignant d'être surpris sous Avellino, Pezza peut aller à Siano, chez un parent de sa femme. Si, près de San Severino, deux bergers lui font l'aumône, une patrouille aperçue, l'allié de Sidney Smith resta caché pendant six heures. La course reprise, un orage le surprend à l'orée des bois. Sous un grand maronnier, le voyageur s'abrite. Décidé à atteindre Evoli, il peut, au milieu de la nuit, se diriger vers l'est. Sorti d'un long défilé, trois maraudeurs le joignent et l'arrêtent. C'étaient, croit-on, les aides du fameux brigand Musolino. Ils demandent de l'argent et n'en pouvant obtenir de bon gré du voyageur, ils frappent et dépouillent l'officier. Resté seul, dans les ténèbres denses, le blessé se traîne, arrive au bord du torrent Inno, lave ses plaies, repart et contourne Battipaglia.

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Au delà du village, dans un chemin pierreux, Michel est rejoint par une laitière qui se rend à Baronissi ; il la suit et peut passer derrière elle la porte du bourg quand le brouillard masque en partie les objets ; puis, suivant une ruelle, il s'arrête devant la boutique de Mattéo Barone. L'apothicaire, après avoir enlevé les volets d'une large devanture, aperçoit l'étranger. Le visage tuméfié, la veste et la culotte courtes, qui couvraient un corps tout tremblant de froid, les pieds nus qui saignaient, cela excitait tout de suite la compassion du commerçant qui s'avança vers Pezza.

- Pauvre garçon, qui êtes-vous et où allez-vous ?

Michel répondit :

- Je suis Calabrais. J'attends des amis pour aller à Naples. Rendez-moi le service d'un petit secours.

L'apothicaire faisait entrer Pezza, lui remettait un baume, du pain et du vin ; puis il se rappelait un avertissement publié la veille : "Fra Diavolo le brigand a perdu tous ses hommes et cherche a gagner les navires anglais". Si c'était lui ? Une prime de 4.000 ducats est promise à qui livrera le chef de masses. Le bienfaiteur du prétendu Calabrais envoie un domestique prévenir Nicolas Barone, son frère, lieutenant de la garde civique. Ainsi, le Napolitain vend son compatriote. Cinq hommes viennent arrêter l'étranger. Il déclare se nommer Joseph Malora, charretier. N'importe, enfermé à la prison, puis placé sous bonne garde, on le conduisait à Salerne le 2 novembre. Ce suspect, livré à Vorster, commandant la gendarmerie de l'arrondissement, doit subir un long interrogatoire. L'officier ne croyait tenir qu'un vagabond intelligent lorsque le sergent Mathieu Ravese, du 2e régiment d'infanterie légère napolitaine, venu en courrier, reconnut Pezza qu'il avait vu à Itri. Pezza ne se troubla point :

- Oui, je suis Fra Diavolo. Je demande à être traité, suivant les lois militaires, en colonel napolitain.

Vorster et Farina ne lui accordèrent que le traitement réservé aux pires criminels. Un bataillon d'infanterie entoura la maison où il fut détenu. Des cavaliers allèrent prévenir le roi Joseph.

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Le 3 novembre, vers 11 heures du matin, Pezza entrait à Naples. Enveloppé d'un froc noir, tête nue, les mains liées et fixées derrière le dos, forcé à se tenir debout entre deux gendarmes, dans une longue charrette, un escadron de cavalerie polonaise formait son escorte ; des troupes d'infanterie et des chasseurs bordaient la voie maritime sur laquelle le peuple s'était porté en foule pour voir passer un héros qui ne baissait pas la tête et qui regardait, souvent, vers Capri. On allait l'écrouer à la vieille prison des Carmes, dans une cellule qui ne recevait jour et air que d'une meurtrière.

Ce prisonnier appartenait au ministre de la police. Saliceti voulut lui arracher ses secrets et l'inscrire au service du roi Joseph. Refusant de nommer les amis qu'il avait à Naples, de servir contre Ferdinand, d'acheter ainsi une clémence royale, il dut comparaître, le 10 devant un tribunal extraordinaire. Sa ferme et fière défense tint en quatre mots : "J'ai fait mon devoir."  Après deux heures d'interrogatoire, de plaidoirie, car il eut un avocat nommé d'office et de réquisitoire, Pezza fut condamné à mort. Et Joseph repoussa la requête de l'amiral Smith, priant Jourdan de lui accorder l'échange du colonel.

Quand le directeur de la prison lui demanda quel dernier désir il voulait exprimer : "Voir une dernière fois ma femme et mes enfants" (1). Satisfaction que Saliceti faisait refuser. A 11 heures du soir, le duc de Laurenzana, directeur général de la police, signifiait à Louis Trenca, officier judiciaire du quartier Mercato, quelles mesures extraordinaires, propres à réprimer toutes manifestations, il aurait à prendre le lendemain. Ensuite, le duc faisait prévenir le supérieur de la congrégation des Pères blancs qu'il avait la liberté de faire assister, en secours religieux, Fra Diavolo.

Le 11 novembre, vers 9 heures du matin, Pezza, qui avait mangé de bon appétit, recevait la visite d'un moine. Il se confessait et remettait à son assistant des cheveux pour sa femme. Ensuite, escorté de dix agents, il allait entendre une messe basse à l'église des Incurables. De l'église, le colonel était conduit, entre deux haies de curieux, par les rues Saint-Jean et Carbonara, jusqu'au lieu du supplice, à l'heure même où Joseph Napoléon se rendait en carrosse à Capodimonte. Alors, des nuages voilaient le ciel. Du Vésuve, des grondements sortaient. Le canon tonnait devant Castellamare.

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La potence avait été dressée entre les deux fontaines monumentales, place du Marché. Là, des troupes tenaient une plèbe insolente à distance. Au pied de l'échafaud, les pénitents abandonnèrent le condamné qui prononça quelques paroles perdues dans le bruit qui montait d'une foule. Un bourreau remplissait son terrible office quand midi sonnait aux horloges de la ville ; et après une exposition de quelques heures, le corps du supplicié fut porté, nous apprend Bianchi, aux Incurables, et enterré le 12. Il avait 35 ans.

Michel Pezza avait subi la mort réservée aux voleurs de grands chemins. Le général Hugo, Scribe et Dumas en ont fait, injustement, un bandit. L'historien impartial ne peut voir, dans cet homme, qu'un brave officier qui, malheureux au cours de sa dernière campagne, ne méritait pas le supplice que lui infligea un tribunal extraordinaire.

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(1) Le roi Ferdinand aurait accordé une pension à Rachele Pezza. Son fils, Charles, devait épouser Marianne di Massa. Joséphine s'unirait à Joseph Amidei.

La troisième campagne d'Italie (1805 - 1806) ... par Edouard Gachot - 1911