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D'une famille de dix enfants, Jacques Jallet vit le jour le 14 décembre 1732 à La Mothe-Saint-Héray. A l'âge de cinq ans, il perdit son père qui exerçait le métier de jardinier au château. Sa mère le confia à son oncle maternel, l'abbé Merceron, curé de Nanteuil. qui le destinait à l'état ecclésiastique.

JALLET BAPTEME z

 

Mais, dans un âge plus avancé, il se sentit une autre vocation et résolut d'embrasser la carrière du barreau. Il suivit en conséquence les cours de la Faculté de droit de Poitiers. Il fit dans cette ville la connaissance d'une demoiselle riche et d'une condition sociale beaucoup plus élevée que la sienne, pour laquelle il s'éprit d'une vive passion. Ayant réussi à lui faire partager ses sentiments, il osa prétendre à sa main. Indignés d'une telle audace, les parents de la jeune personne ne se contentèrent pas d'un refus hautain ; ils firent renfermer leur fille dans un couvent, où elle mourut bientôt de chagrin.

Cet évènement ne fut sans doute pas étranger à la résolution que prit Jallet, peu de temps après, d'entrer au grand séminaire. Ordonné prêtre à vingt-sept ans, il fut d'abord vicaire de Gençay, puis nommé curé de Chérigné, paroisse pauvre et insalubre, située à quelques lieues de La Mothe-Saint-Héray, qu'il ne voulut cependant jamais quitter pour un bénéfice plus important.

Charitable, laborieux, instruit et d'un commerce agréable, Jallet acquit bientôt une grande influence dans cette localité. Comme l'abbé Grégoire, auquel il ressemble, du reste, sous plus d'un rapport, il ne bornait point ses instructions aux matières religieuses ; il donnait encore à ses paroissiens des conseils sur l'agriculture et se livrait lui-même au travail des mains. Les divisions étaient apaisées, les procès assoupis ou arrangés par son intervention, presque toujours sollicitée, parce que l'on connaissait son amour pour la paix, la vérité, la justice. Les pauvres étaient surtout l'objet de ses préférences ; ils étaient sûrs de trouver chez lui des consolations, et les secours matériels dont ils pouvaient avoir besoin.

Ainsi s'écoulèrent près de trente années de la vie de Jallet. Partageant son temps entre les devoirs de son ministère, la lecture et le travail des mains, il disait lui-même qu'il ne s'était jamais ennuyé un seul instant, quoique sa paroisse fût située au milieu d'un marais presque impraticable, pendant trois ou quatre mois de l'année.

Si, comme prêtre, il est vrai que Jallet fut un exemple vivant de toutes les vertus chrétiennes, il l'est également qu'il ne fût pas au-dessous de sa tâche, lorsque, élu député du clergé aux États-Généraux en 1789, il prit une part active aux premiers évènements de la Révolution. Malgré la grande révolte qui brisa, au XVIe siècle, l'unité religieuse, et qui fut, selon Bossuet, "une punition visible du relâchement du clergé" (Méditations sur l'Évangille, 63e jour), l'Église jeta néanmoins, au siècle suivant, un vif éclat. Mais les jésuites, avides de domination et de richesses, aidés d'ailleurs du pouvoir civil, ayant triomphé par la persécution et la violence de ceux qui s'opposaient au relâchement et demandaient des réformes, la décadence, un moment suspendue, reprit son cours.

Le XVIIIe siècle, avec une royauté dégradée, un haut clergé frivole, sans savoir et souvent sans moeurs, avec son intolérance, ses querelles misérables du gouvernement et des jésuites contre les Parlements et les jansénistes, des Parlements contre le gouvernement et les jésuites, acheva de déconsidérer la religion et le pouvoir. L'incrédulité, le matérialisme, l'ignorance firent des progrès effrayants, et un prélat éminent, Montazet, archevêque de Lyon, ne faisait qu'une peinture fidèle, lorsqu'il écrivait à Louis XVI, en 1783, six ans avant la Révolution : "Représentez-vous, Sire, les fonctions épiscopales dédaignées, les diocèses abandonnés, des moeurs plus que séculières affichées au milieu de la capitale, l'indécence dans les liaisons, la recherche dans les plaisirs, l'avidité dans les richesses, l'activité dans l'intrigue, l'effervescence dans l'ambition. Non seulement on écarte la science et la piété lorsqu'elles se trouvent réunies, mais on les craint ; elles sont des titres d'exclusion. L'esprit d'innovation, l'attachement au parti, les mauvaises moeurs, les scandales qui en sont inséparables : voilà les recommandations les plus puissantes, celles qui rendent les autres inutiles ; voilà les titres qui portent surtout aux faveurs les plus distinguées et aux postes les plus éminents ... Sire, toute la jeunesse du clergé voit que les dignités et le patrimoine de l'Église sont à ce prix ; que pour y avoir part, il faut nécessairement prendre cette route aussi sûre que commode. Séduite ou entraînée par l'espérance, elle s'y précipite en foule. Eh ! quels en sont les résultats ? C'est que les études et la discipline ecclésiastiques, la piété, la retenue périssent sensiblement, que le ministère sacré tombe avec les ministres dans l'inconsidération et le mépris. Encore un pas, c'en est fait de la religion, du clergé, des moeurs publiques ..."

Dans un tel état de choses, une révolution était inévitable.

Beaupoil de Saint-Aulaire z

 

Les électeurs de la sénéchaussée de Poitiers, qui devaient nommer les députés aux États-Généraux, ayant été convoqués à Poitiers, JALLET s'y rendit comme électeur du clergé. "Il y avait dans cette assemblée, dit-il, des gens de tous les états, des paysans, députés de leurs paroisses. J'en vis un assez mal vêtu, un gros bâton à la main, un bonnet blanc sur la tête, assis vis-à-vis d'un gentilhomme et à côté de deux messieurs très bien ajustés (lettre du 18 mars 1789). Avec quelques-uns de ses confrères, il va faire visite à l'évêque de Poitiers, Beaupoil de Saint-Aulaire. Il nous reçut très bien, dit le curé de Chérigné ; jamais il n'avait été aussi honnête. Je lui fis prendre un air satisfait par un ou deux compliments que je lui adressai, afin de lui faire oublier deux mots assez crus que je lui avais dits auparavant. Le même évêque étant venu à l'Assemblée électorale, et ne trouvant ni fauteuil, ni chaise préparés pour lui, fut obligé de s'asseoir sur un bout de banc, à côté d'un curé. Cela l'a fort humilié, ajoute JALLET, qu'il a, sur-le-champ, tiré un livre, et s'est mis à lire sans s'occuper de l'Assemblée ; il s'est retiré, bientôt après. Je ne sais s'il viendra demain. Il s'élève de tous côtés des voix contre lui".

Deux cents curés environ, s'étant assemblés en particulier, désignèrent ceux qu'ils voulaient nommer aux États-Généraux. Le curé de Chérigné fut, malgré ses protestations, compris dans ce nombre. Mais, croyant, en ce moment, au triomphe des partisans des évêques, quoique ces derniers sussent bien, dit-il, que les "curés n'étaient pas pour eux", il pensa que cette désignation serait sans conséquence pour lui. Cependant les choses changèrent, et le 29 mars 1789, il écrivait :

"Je reviens en ce moment de l'Assemblée ; les choses ont pris une nouvelle face ; les évêques sont totalement abandonnés, et il leur faudra bien de l'adresse pour l'emporter. Nous avons gagné tous ceux qui étaient pour eux ce matin. Ce qui a été le plus favorable pour moi dans cette réunion, c'est que je suis parvenu à faire ôter mon nom de la liste. Ainsi je suis assuré de n'être pas élu. On m'a honoré dans ce moment beaucoup plus que je ne m'y attendais. La réclamation était générale contre ma proposition. Rien de plus flatteur que les instances qu'on m'a faites pour accepter la députation, jusqu'à s'offrir même de se cotiser pour me faire les avances nécessaires. Des curés du diocèse de Saintes, de La Rochelle, de Limoges, que je ne connais point du tout, m'ont sollicité avec toute l'ardeur et les instances possibles. Mais j'ai été ferme, et enfin on a effacé mon nom."

Malgré sa vive résistance, le curé de Chérigné fut élu le septième député du clergé du Poitou, avec ses amis Le Cesve et Ballard. Sur sept députés, les curés obtinrent cinq nominations, les évêques deux seulement ...

Quoiqu'il en soit, nous voyons JALLET assister à l'ouverture des États-Généraux, qui eut lieu à Versailles, le 5 mai 1789. "Le même jour, dit-il dans son Journal, la députation entière du Poitou dîna chez M. le duc de Luxembourg, et, après le dîner, elle se présenta chez M. le prince de Condé, qui ne fut pas visible ; chez M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, qui la reçut assez mal ... ; chez M. de la Luzerne, ministre de la marine, que l'on ne vît point ; chez M. de Villedeuil, qui reçut les députés avec beaucoup d'honnêteté ... ; chez M. de Puységur, qu'on ne trouva point ; chez M. Necker, qui était avec le roi ... ; chez M. le garde des sceaux, chez qui nous fûmes bien accueillis ... De là, la députation se présente chez M. le comte d'Artois, qu'on trouva avec Mme de Polignac dans une société fort gaie ; on se présenta chez Monsieur ; mais il était fatigué. Nous le vîmes le lendemain ; il nous reçut avec beaucoup de bonté" ...

Le 20 juin, JALLET assiste à la séance du Jeu de Paume, avec Ballard, Le Cesve, Besse et Grégoire ; le 22, à celle qui se tint dans l'église Saint-Louis, et où fut consommée l'union du clergé et des communes ; le 23 juillet, il s'oppose avec force, dans son bureau, à la proposition d'établir un comité chargé de recevoir les dénonciations contre les auteurs des troubles publics, proposition qui ne fut pas, au reste, adoptée. Dans la fameuse séance du 4 août, qui fut le tombeau du régime féodal, il montre son désintéressement en abandonnant ses dîmes ; le 26 octobre, il vote contre le marc d'argent, exigé pour être député ; le 31, il déclare que la nation, non comme propriétaire, mais comme souveraine, peut, dans l'intérêt public, disposer des biens ecclésiastiques, à la condition de se charger de l'entretien des ministres du culte ; il demande que l'on suspende la nomination aux évêchés, abbayes, prieurés, etc. ; que l'on supprime les collégiales, les chapitres nobles, ceux des cathédrales, et pense que le clergé régulier, n'étant pas nécessaire pour le culte divin, pourrait être supprimé en tout ou partie. Le 2 novembre, il vote le décret qui met les biens du clergé à la disposition de la nation ; le 16 mai 1790, lors de la discussion sur le droit de faire la paix ou la guerre, il s'exprime en ces termes : "Avant d'examiner si la nation française doit déléguer le droit de faire la guerre, il serait bon de rechercher si les nations ont elle-mêmes ce droit. Toute agression injuste est contraire au droit naturel ; une nation n'a pas plus le droit d'attaquer une autre nation, qu'un individu d'attaquer un autre individu. Une nation ne peut donc donner à un roi le droit d'agression qu'elle n'a pas : ce principe doit surtout être sacré pour les nations libres. Que toutes les nations soient libres comme nous voulons l'être, il n'y aura plus de guerre ; les princes seront plus que des rois, quand ils ne seront plus des despotes. Il est digne de l'Assemblée nationale de France de déclarer ces principes et de les apprendre aux nations mêmes qui nous ont appris à être libres."

JALLET propose ensuite de décréter que le droit de guerre défensive appartient à toutes les nations ; que celui de guerre offensive, n'étant pas de droit naturel, ne peut appartenir à aucune ; qu'en conséquence, l'emploi de la force publique pour la défense du royaume doit être confié au roi, mais que celui-ci ne pourra commencer les négociations sans le consentement de l'Assemblée nationale.

JALLET fut le premier évêque élu, d'après la forme établie par la Constitution civile du clergé. Le 28 novembre 1790, les électeurs du département des Deux-Sèvres étaient convoqués à Niort par l'autorité administrative. Ils se rendirent à l'église, où ils entendirent la messe et où furent chantés le Salvam fac Gentem et le Veni Creator ; puis il fut procédé à la formation du bureau ...

Pendant que ces choses se passaient, JALLET était revenu à Chérigné pour y rétablir sa santé gravement altérée. La nouvelle de sa nomination le jeta dans un grand trouble, et ce ne fut que dix jours après qu'il répondit. Il demandait du temps pour réfléchir et s'assurer qu'il pourrait remplir les fonctions épiscopales, le zèle ne pouvant suppléer au talent. Il eut, à ce qu'il paraît, beaucoup de peine à prendre un parti, car il ne fit connaître sa détermination que le 18 février 1791. C'était un refus, motivé sur le mauvais état de santé, qui ne lui eût pas permis de se livrer à la prédication, laquelle constituait, à ses yeux, le premier devoir d'un évêque.

Cette longue hésitation, suivie d'un refus, eut des conséquences fâcheuses. Elle jeta de l'incertitude dans les esprits ; on put supposer que le curé de Chérigné, avait abandonné ses opinions, et plusieurs ecclésiastiques se servirent de ce prétexte pour refuser le serment, ou pour le rétracter. Dans une lettre adressée au procureur général syndic du département des Deux-Sèvres, le 4 mars 1791, Jallet affirme que ses opinions n'ont jamais varié, et il proteste vivement de son attachement à la Révolution et à la Constitution civile du Clergé.

La santé du curé de Chérigné avait commencé à s'altérer, dès le mois d'août 1789. Le 16 novembre suivant, il fut atteint d'une fièvre catarrhale, qui dura quarante-six jours et mit sa vie en danger. "Malgré la gravité de sa position, nous dit son médecin et ami, il conserva tellement sa tête que, lorsque j'allais le voir, il s'entretenait avec moi des discussion de l'Assemblée nationale, avec autant d'énergie et de fermeté que s'il eût été dans le meilleur état de santé". Il se rétablit cependant peu à peu, et sa guérison eût été sans doute complète, s'il eût pris du repos. Mais dévoré de l'amour du bien, pouvait-il rester étranger aux débats et aux luttes de cette mémorable époque ? La lame usa le fourreau. Frappé d'une attaque d'apoplexie, le 13 août 1791, il mourut subitement à Paris, généralement regretté, et ne laissant pour tout héritage que sa bibliothèque.  Il est « trouvé, le matin, dans sa chambre, hors de son lit, étendu mort par terre …le visage noir, ainsi que la poitrine ; tous les vaisseaux extrêmement gonflés, ayant une contusion à la joue gauche qui paraissait venir de sa chute » écrit le médecin GALLOT.

Jallet est inhumé le 14 août 1791 dans « les caves de la nouvelle église » de La Madeleine.

Le peintre David, qui lui destinait une place d'honneur dans le tableau où il se proposait de transmettre à la postérité le fameux serment du Jeu de Paume, appelé le jour de sa mort, dessina son portrait.

Un biographe, Jules Richard, de la Mothe-Saint-Héray, ancien représentant du peuple des Deux-Sèvres à la Constituante de 1848, d'ailleurs bienveillant, prétend que le curé de Chérigné eut de fréquentes relations avec Mirabeau, et qu'il lui communiqua souvent ses idées. Le caractère seul de Jallet rendrait invraisemblable une telle assertion ; mais il est impossible de l'admettre en présence de l'appréciation morale qu'il a faite, dans son Journal inédit, du célèbre orateur, lequel n'était, à ses yeux, qu'un homme d'argent, jaloux et envieux.

Tel fut Jallet.

JALLET STATUE z

 Un film a été tourné sur sa vie.

Jallet est auteur des opuscules suivants :

1+ Première lettre de l'évêque d'A..., député aux États-Généraux, à l'évêque de B..., non député - (Paris), in 8°. Cette brochure anonyme parut le 25 mai 1789.

2° Les trois curés du Poitou, membres de l'Assemblée nationale et de la Chambre du Clergé, à Nos Seigneurs les prélats, députés du clergé. (Paris), in-8°.

3°Idées élémentaires sur la Constitution ; imprimées par ordre de l'Assemblée nationale. Paris, Baudouin, in-8°.
4° Opinion relative aux droits de la nation sur les biens du ci-devant clergé. Paris, Baudouin, in-8°.

5° Opinion sur la peine de mort. Paris, imprimerie nationale, 1790, in-8° de 26 pp.

6° Deux lettres à Jard-Panvilliers, procureur général syndic du département des Deux-Sèvres ; l'une, datée du 18 février 1791 ; l'autre du 4 mars de la même année. Imprimées à Niort.

Lettres de Jallet, curé, membre de l'Assemblée nationale, à L.-E.-J. Mercy, membre de la même Assemblée, ci-devant évêque de Luçon, département de la Vendée. Deuxième édition. Paris, imprimerie du Cercle-Social, l'an second de la liberté ; in-8° de 32 pp. Ces deux lettres, écrites de Paris, portent, la première, la date du 5 avril 1791, et la seconde, celle du 25 avril de la même année.

Sur le mariage des prêtres. Opinion de J. Jallet, curé, membre de l'Assemblée nationale constituante, avec cette épigraphe : "Que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari". S. Paul, 1 Cor., VII, 2. 2e édit. Paris, imprimée de Du Pont, député de Nemours, 1791, in-8° de 48 pp. La 1ère édition est également de 1791. - Elle dut paraître au mois de Juillet.

Suivant l'abbé Grégoire, Jallet était certainement désintéressé dans cette question (Histoire du mariage des prêtres, p. 46).

Journal inédit  de ce qui s'est passé dans la Chambre du clergé, dont une copie, prise sur l'original et provenant des papiers de l'abbé Grégoire, se trouve actuellement entre les mains de M. H. Carnot, député de la Seine, qui nous l'a communiquée.

 

- Journal inédit de Jallet - 1871
- GE86 - Entraide généalogique dans la Vienne - Roseline Skott - 12 novembre 2012
- AD79 - Registres paroissiaux de La Mothe-Saint-Heray