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Jean-Charles Bouquet est né à Reims, paroisse Saint-Pierre, le 24 juillet 1772, entre à l'école de Brienne comme pensionnaire, par la protection de son parent. Il en sort en 1790 pour faire son apprentissage chez un pharmacien.

 

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Il s'enrôla ensuite, en 1793, dans le premier bataillon des volontaires de la Marne. Envoyé en Vendée, après une courte campagne en Belgique, il y rencontre Carrier, qui, par arrêté du 22 frimaire an II, le nomme commissaire des guerres à l'armée de l'Ouest.

Le 20 ventôse an II (10 mars 1794), il adressait de Bourgneuf une curieuse lettre à Carrier :

"Tu l'avais bien dit que les faux patriotes sont aussi lâches qu'insolents, et c'est ce que j'apprends aujourd'hui de la part de quelques aboyeurs nantais : quand tu étais présent, jamais ils ne faisaient quelque chose sans te consulter dans les matières mêmes les plus faciles ; aujourd'hui que tu es absent c'est à qui montera sur des échasses pour singer l'austérité républicaine et insulter à ceux qui, comme toi, ont contribué à sauver Nantes du sort bien mérité des villes de Lyon et Toulon.

Je suis toujours à Bourgneuf où tu m'as envoyé pour ramasser des grains, et mes expéditions dans le genre ont beaucoup surpassé mon attente ; mais je ne puis pas te dissimuler que toute autre armée me plairait davantage que celle de la Vendée ; tu m'as déjà donné, en me nommant commissaire des guerres, quelques témoignages de ton affection ; un autre titre te serait acquis à ma reconnaissance sans bornes si, en obtenant pour moi la confirmation du ministre auquel j'ai envoyé toutes mes pièces, tu obtenais mon changement dans une autre armée, soit si tu veux en me rapprochant de toi ou en me recommandant à quelques-uns de tes chauds amis. Quelque soit ta décision sur cet objet, décision que je présume heureuse parce que je te connais, je te demande un mot de réponse. Si je suis fâché de ton éloignement, je m'en console quand je pense que tu vas te montrer féroce au milieu de l'orage qui gronde sur la tête de quelques républicains connus ; déterre pour ainsi dire toutes les traces criminelles des contre-révolutionnaires, continue de dire la vérité toute entière à la Convention nationale et ne souffre pas que des imbéciles s'endorment en disant qu'il n'y a plus que mille brigands dans la Vendée. Ces imposteurs qui veulent s'établir une réputation factice à l'aide de mensonges méritent d'être punis sévèrement."

Ce bel enthousiasme pour Carrier ne survécut pas à thermidor. En vendémiaire an III, Merlin de Thionville montait à la tribune de la Convention pour donner lecture d'une lettre que Bouquet venait de lui adresser de Nantes :

"Lis et frémis d'horreur : dis à la Convention nationale que je viens de dénoncer à tes collègues du Comité de Salut public l'adjudant-général Lefaivre, qui a eu la féroce inhumanité de faire noyer de sang-froid des femmes et des enfants à la mamelle au mépris d'un arrêté des corps constitués, je t'envoie copie des pièces dont les originaux sont entre mes mains ; ta haine connue pour ces infâmes généraux me persuade que tu ne négligeras rien pour faire arrêter de suite ce cannibale, qui commande à Paimboeuf, et qui revient des eaux de Bourbonne, où il a obtenu de se faire guérir d'une épaule qu'il s'était foulée, non pas au service de la République, comme il l'a peut-être fait accroire, mais en faisant une chute au sortir d'un repas." (Moniteur : Lefaivre fut acquitté parce qu'il avait commis ces crimes sans intentions contre-révolutionnaires.)

Des pièces qui accompagnaient la dénonciation de Bouquet, il résultait que Lefaivre avait fait jeter à l'eau, six petits enfants de six à huit ans, trois de deux mois, plusieurs femmes et des vieillards infirmes ...

Lors de son procès, rapporté dans le Journal des débats politiques et littéraires du 18 mai 1830, l'avocat de Bouquet, Me Barthe, indique aux jurés une petite biographie de l'accusé dans laquelle il donne quelques détails sur le passage de celui-ci  à Nantes :  "Sorti de cette école, Bouquet est entré à l'université de Reims, en 1791. Il en est sorti trois semaines après pour s'enrôler dans le bataillon des volontaires de la Marne. Devenu lieutenant après la bataille de Jemmapes, il a été ensuite nommé commissaire des guerres, et a résidé en cette qualité à Nantes. Bouquet a été témoin des forfaits qui ont ensanglanté ce pays, des noyades qui ont fait rouler des cadavres dans les flots de la Loire. Il n'existe pour constater l'atroce invention des bateaux à soupapes qu'une seule pièce authentique, et c'est Bouquet qui l'a livrée à la postérité. Voici comment cette pièce est conçue :

"Il est ordonné à Pierre Macé, commandant du bateau le Destin, de faire remettre à terre la nommée Jeanne Pons, femme de Jean Pierre. Le surplus sera conduit à la Pointe ... et à la hauteur du fort, il les fera jeter à la mer comme rebelles à la loi et à la nation. Cette mission accomplie, il reviendra à Nantes."

Bouquet, armé de cette pièce, l'a envoyée à la Convention pour dénoncer le coupable. Il a écrit au bas une note portant que dans le nombre de ces infortunés, il y avait six petits enfans. Le récépissé de la pièce est signé Merlin."

En l'an V, il passa à l'armée d'Italie, où il exerça les mêmes fonctions, et fut attaché à la division Augereau. Ce fut en cette qualité qu'il se présenta pour apposer les scellés sur les Monts-de-Piété de Véronne et de Padoue ; il était accompagné, dans cette opération, d'un colonel attaché à l'état-major de la division Kilmaine (Jean-Jacques Landrieux) ; ils furent accusés d'avoir détourné à leur profit un grand nombre d'objets précieux renfermés dans cet établissement. Des perquisitions furent faites chez Bouquet, et l'on découvrit beaucoup de bijoux et de diamants montés qu'il avait cachés dans la paillasse d'un lit. Bouquet, constitué prisonnier, allait passer devant un conseil de guerre ; mais, dans son interrogatoire, il compromettait tant de personnes, que l'instruction fut interrompue. Quelques jours après, on apprit que Bouquet s'était évadé ; cependant il fut poursuivi de nouveau et condamné à cinq ans de fers. La loi du 15 brumaire étant intervenue, le jugement fut cassé pour vice de forme, et Bouquet fut acquitté devant un autre conseil de guerre à la majorité de trois sur sept.

Après son acquittement, Bouquet qui souffrait d'une ophtalmie, demanda et obtint un congé de convalescence. Il se retira à Reims, sa ville natale. Mais il n'y rencontra aucune sympathie. On le considéra toujours comme un spoliateur de dépôt public. Le 18 frimaire an VII, un rapport de police le concernant déclarait que "l'opinion publique était fortement contre lui", d'autant plus qu'il n'avait rien avant la Révolution et qu'après son retour d'Italie, il avait acquis des propriétés considérables.

Il épousa, en 1799, mademoiselle Champion de Cicé, qui, redoutant pour sa famille la loi des otages, lui donne sa main. Bouquet avait été guidé dans cette union par l'espoir que sa femme lui apporterait un jour une fortune brillante, mais il ne demeurèrent pas longtemps unis ; leur divorce fut prononcé. Un enfant, né de ce mariage, devait être remis à son père à l'âge de sept ans ; Bouquet ne le réclama pas.

Dès lors le naturel reprit chez lui son empire. Doué d'un physique agréable, d'un esprit vif et enjoué, il sut bientôt tirer parti des avantages que la nature lui avait donnés. Sa position était loin d'être brillante ; il l'améliora en prêtant à gros intérêts. En l'an VIII, il trouva des moyens de souscrire une obligation de 50.000 fr. au profit d'un de ses amis ; mais il ne put payer cette dette qu'en abandonnant une terre que son père avait achetée avec son argent. En l'an X, il fut condamné à payer une somme de 14.000 fr., et souscrivit, dans la même année, une obligation de 10.000 fr. Il fit, en 1807, une transaction dans laquelle il se reconnaissait débiteur de 7.119 fr.

Mis en réforme en l'an VII, à la fin de son congé de convalescence, Bouquet demandait, en 1811, d'être employé à l'armée d'Espagne et en 1813 il implorait de nouveau du ministre Lacuée, comte de Cessac, un emploi quelconque, invoquant son titre d'ancien élève de Brienne, condisciple de Sa Majesté. Napoléon ne l'employa pas, mais il lui accorda une pension de 2.400 francs sur sa cassette, pension qui fut de fait supprimée à la Restauration.

En 1821, Bouquet, chargé de dettes, fut appelé à la succession de son père, et craignant ses nombreux créanciers, il dissimula ce qui lui revenait. Il demanda alors en mariage la fille de sa soeur, et fut refusé. Bouquet entra, en 1827, en relation avec un nommé Lecourt, agent d'affaires ; il lui demanda sa soeur en mariage, et elle lui fut accordée. Bouquet avait été guidé par l'espoir d'une fortune brillante ; mais Lecourt éprouva des pertes considérables et ne put tenir ses engagements envers sa soeur.

Bouquet partit avec elle le 25 août pour Nogent-sur-Seine ; ils descendirent chez la dame Frugé. Le soir, Mme Bouquet se plaignit d'avoir des coliques. Le lendemain, elle ne fut pas aussi agitée ; mais le soir, les coliques reprirent avec plus de violence ; elle dit qu'elle était empoisonnée ; enfin, après d'autres incidents qu'il serait trop long de rappeler, elle expira le 30 août, avec l'idée fixe qu'elle mourait empoisonnée.

Le bruit public força la justice a faire une enquête. L'exhumation de la dame Bouquet eut lieu le 8 septembre, et le procès-verbal d'autopsie repoussa toute prévention d'empoisonnement. Une ordonnance portant qu'il n'y avait pas lieu à suivre fut rendue ; mais, en 1829, lors de l'accusation portée contre Bouquet, il fut prouvé que l'estomac était phlogosé, qu'il contenait des matières verdâtres. La douleur de Bouquet ne fut pas longue : quelques mois après le funeste évènement qui venait de lui arriver, il fit des démarches pour se marier.

Enfin, le 11 juillet 1827, il s'unit à la demoiselle Duperray. Le 29 mars 1829, un enfant naquit de cette union ; mais, au bout de trois mois sa santé s'altéra ; il avait des vomissements, des coliques : ces accidents se renouvelaient fréquemment. Bouquet répondit à sa femme, qui paraissait entièrement affectée de l'état de l'enfant : "Il y a plus d'enfants que de mères". L'enfant expira dans une de ces crises, le 5 décembre. Bouquet prévint l'autopsie du cadavre, en disant que dans sa première maladie, l'enfant avait rendu trois épingles ; que peut-être on en trouverait encore, et que ce serait un grand chagrin pour sa mère : mais elle eut lieu lors de l'instruction, et on trouva deux épingles dirigées vers l'extérieur du corps, l'une dans le flanc droit, l'autre entre la troisième et la quatrième côte. Nous passerons rapidement sur tout ce qui a précédé l'empoisonnement de la dame Bouquet. La mort de son enfant lui causa une peine qui la faisait dépérir insensiblement. Des vomissements, des coliques, une soif ardente, tels sont les maux qu'elle ressentait avec violence à des époques rapprochées. Dans la dernière crise, à laquelle la dame Bouquet échappa comme par miracle, elle avoua à un médecin qu'elle était empoisonnée. Elle sortit de Paris sans en avoir prévenu son mari ; mais les bruits qui commençaient à s'étendre avec plus de force, lui firent prendre la résolution de se rapprocher de lui ; cependant la justice, informées des révélations que les médecins avaient dû faire, ordonna l'arrestation de Bouquet, qui fut trouvé muni d'un passeport pour l'Italie.

Le 22 mai 1830, Bouquet comparut devant la cour d'assises de la Seine, sous la prévention d'empoisonnement sur sa seconde femme, sur l'enfant de sa troisième femme, et de double tentative d'empoisonnement sur cette troisième femme. Les débats se prolongèrent jusqu'au 18. Le président soumit au jury quatre questions, toutes capitales. Il entra à une après minuit dans la salle de ses délibérations, et à trois heures et demie du matin, il répondit : "Non, l'accusé n'est pas coupable sur les trois premières questions ; sur la quatrième, non, l'accusé n'est pas coupable à égalité de voix". Le président prononce l'arrêt d'acquittement : on félicite Bouquet, qui répond avec sang-froid : "Je m'y attendais ... j'en étais certain ... Cela ne pouvait pas être autrement ... Impossible de me condamner." Plusieurs avocats lui répondent qu'il y a cependant eu égalité des voix. "Ah ! pardi ! s'écria Bouquet, Calas et Sirven sont bien morts". On ne doutait pas que ce ne fût au dévouement de sa femme, au noble caractère qu'elle déploya devant le tribunal, que Bouquet ne dût son acquittement. Cette cause, qui excita au plus haut point la curiosité, rappelait au public les débats de l'affaire de Rhodès ; mais la dame Bouquet inspirait un autre sentiment d'intérêt que la dame Manson : celle-ci jouait le rôle de comédienne, et toutes les réponses, toutes les exclamations si souvent dramatiques de la dame Bouquet, étaient arrachées du coeur d'une épouse et d'une mère.

Jean-Charles Bouquet vivait encore en 1854 et sollicitait de Napoléon III son entrée aux Invalides.

 

Napoléon dans sa jeunesse, 1769-1793 - Frédéric Masson - 1907

Biographie universelle et portative des contemporains - tome cinquième - 1836

Journal des débats politiques et littéraires  - 18 mai 1830

Une silhouette de l'époque révolutionnaire : l'adjudant-général Jean-Jacques Landrieux - Martin de Condé - 1906

L'adjudant-général Jean Landrieux, chef d'état-major de la cavalerie de l'armée d'Italie - Léonce Grasilier - 1893