LA FIN DU PÈRE PATRAULD
Professeur de Bonaparte à l'École de Brienne

Les historiens qui ont étudié la jeunesse de Bonaparte n'ont pas manqué de parler - mais en termes assez vagues - de Patrauld, professeur à l'école royale militaire de Brienne ...

Bonaparte Brienne z

C'est certainement M. Arthur Chuquet, dans son très original ouvrage sur "La jeunesse de Napoléon", qui a donné sur Patrauld les renseignements les plus détaillés et les plus précis.

Je me permets de les résumer ici :

Le père minime Patrauld était un des professeurs de mathématiques de l'École de Brienne. Napoléon, admis dans cet institution en 1779, le regardait comme un excellent maître ; et pourtant il n'était pas tendre pour ses anciens précepteurs. N'a-t-il pas dit qu'"élevé parmi les moines, il avait eu l'occasion de connaître les vices et les désordres des couvents" ?

Le P. Patrauld, d'une grande souplesse et d'une grande intelligence, devint, après l'entrée de Bonaparte à l'École militaire de Paris (car Brienne n'était qu'une école préparatoire), procureur de l'établissement des Minimes (1787-1788).

En 1789, on le trouve agent et homme de confiance de l'archevêque de Sens, le cardinal Loménie de Brienne. En 1791, l'ex-minime était secrétaire du nouvel évêché de l'Yonne et vicaire épiscopal.

En 1793, il se déprêtrisait pour se consacrer entièrement à la famille de Loménie. En 1796, il rejoignait Bonaparte à l'armée d'Italie ; mais il aimait mieux, dit M. Chuquet, calculer sur le papier la courbe des projectiles que d'en vérifier les effets sur les champs de bataille.

Patrault et Napoléon z

Entré ensuite dans l'administration des Domaines, il gagna, paraît-il, son million, spécula, joua, eut hôtel à Paris, maison de campagne à Suresnes et finit par se ruiner. Il chercha alors à apitoyer le Premier Consul. "J'ai déjà payé vos dettes" répondit Napoléon à Patrauld, "je ne peux plus rien pour vous et ne saurais faire deux fois la fortune d'un homme". Pourtant, il lui acheta ses orangers de Suresnes, qui furent transportés à La Malmaison, et lui paya une pension.

Voilà en deux mots, ce que M. Chuquet nous apprend sur la carrière bizarre du ci-devant minime.

Une lettre du Sous-Préfet de Montargis, M. de Wildermeth, en date du 1er mai 1817, adressée au baron de Talleyrand, préfet du Loiret, complète singulièrement la biographie de ce personnage et nous renseigne sur sa fin ...

Je reproduis ce document qui annonce la mort à Villemoutiers, commune du canton de Bellegarde, de Jean-Baptiste Patrauld, le 28 avril 1817 :

"Montargis, le 1er mai 1817.
Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous informer que M. Patrault, Jean-Baptiste, propriétaire, domicilié à Villemoutiers, commune de mon arrondissement, est décédé dans sa maison de campagne, le 29 du mois passé, à la suite d'une fièvre catharrale. Cet homme était remarquable en ce qu'il fut, à Brienne, le précepteur de Bonaparte et désigné à cette fonction par M. de Marboeuf. Il fut aussi son secrétaire intime pendant toutes ses campagnes d'Italie, il l'accompagna même en cette qualité en Egypte. Son opinion toute républicaine le brouilla avec son élève, alors que ce dernier se couvrit de la pourpre consulaire pour usurper la dictature à vie. Il rompit avec lui et se retira à Villemoutiers. Là, il n'a point renoncé à ses principes ; car, malgré le désaveu qu'il a fait publiquement de son affection pour Bonaparte, il préférait encore son gouvernement à celui des Bourbons, comme plus rapproché de ses opinions, mais avec assez d'art pour ne jamais se compromettre ; il était bienfaisant et ses manières obligeantes le faisaient aimer de ses concitoyens.

M. Patrault avait beaucoup d'esprit ; aussi ai-je lieu de penser qu'il doit avoir laissé des notes fort intéressantes, fruits de ses longues liaisons avec un homme dont la destinée a si longtemps dirigé celle de la France et qui, placé dans sa confiance, a dû être dépositaire de grands secrets. Si j'avais trouvé dans les lois qui nous régissent, quelque lueur d'autorisation, j'en aurais profité pour receuillir (sic) en faveur du Gouvernement quelques-unes de ces notes.

J'ai cru devoir, Monsieur le Préfet, vous donner avis de cette mort. Peut-être M. Patrault fixait-il dans sa solitude les regards du Gouvernement : sa vie publique a dû nécessairement rendre sa vie privée moins obscure que celle du commun des hommes. Dans le doute où je puis être à cet égard, il m'a paru que le premier magistrat du département devait être informé du décès d'un de ses administrés dont la vie politique a été assez remarquable.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monsieur le Préfet, votre humble et très obéissant serviteur.

Le Sous-Préfet de Montargis :
De Wildermeth.
Monsieur le Préfet du Loiret."


Le Préfet, le 10 mai 1817, remercia le Sous-Préfet de Montargis du soin qu'il avait pris de l'instruire de cette mort et des détails dans lesquels il était entré.

Dès le 6 mai, il n'avait pas manqué d'informer de ce décès le ministre de la Police générale, M. Decazes. Dans sa dépêche à "Son Excellence", le Préfet s'est borné à recopier la lettre du Sous-Préfet en ajoutant seulement cette phrase : "Il est à croire, Monseigneur, qu'il a laissé des notes intéressantes sur ses relations avec l'homme extraordinaire dont il a suivi quelque tems et peut-être préparé la fortune."

Les mémoires de Patrauld ne nous sont pas parvenus : Heureux l'érudit qui arrivera à les retrouver dans quelque famille ou chez quelque notaire de la région de Villemoutiers.

Sans cette lettre du Sous-Préfet, on ignorerait encore "l'opinion toute républicaine" de l'ex-minime. Malgré son républicanisme, Jean-Baptiste Patrauld avait été nommé par le Préfet, maire de Villemoutiers pour 5 ans, le 6 janvier 1808. Nous constatons par des notes officielles de l'époque ...  qu'il avait 6.500 francs de revenus.

 

Patrauld signature z

 

Au renouvellement des municipalités, le 29 janvier 1813, il fut continué dans ses fonctions : il avait alors 60 ans, était marié et père de trois enfants. Son administration ne cessa que sous la Restauration, après la promulgation de l'ordonnance royale du 13 janvier 1816 prescrivant le renouvellement total des maires et adjoints.

 

PATRAULT NAPOLEON z

Patrauld est enterré dans le cimetière de la commune. Son épitaphe est : "Jean-Baptiste Patrauld. Une larme au père des pauvres".

 

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Ray-sur-Saône z

 

Fils de Pierre-François, bourgeois de Recologne, et de Marguerite Bedin, Jean-Baptiste Patrauld est né à Ray-sur-Saône, le 4 décembre 1751 et a été baptisé le lendemain.

 

PATRAULD BAPTEME z

 

Il avait épousé à Vitry-le-François, le 22 messidor an II (10 juillet 1794) - contrat de mariage dressé par Mulot, notaire à Vitry-le-François - Marie-Élisabeth-Justine Caulet du Clozetfille de Pierre Caulet du Clozet, écuyer, capitaine d'infanterie, et de Elisabeth-Madeleine-Félicité Cordier, née le 29 avril 1767 à Villelouvette, Egly (Essonne 91) et vint habiter le prieuré de Villemoutiers, devenu sa propriété. (Par acte des 12-17 novembre 1842, les consorts Patrauld vendent le prieuré à dame Mailand, née comtesse Chaudron de Courcel).

De ce mariage, sont nés :

- Jean-Baptiste-Augustin, né en 1796, conseiller général du Loiret, demeurant à La Planchette, commune de Mignerette ; eut une relation avec ... Rabiat, dont une fille, Justine-Marie, née à Paris, le 8 mai 1823 ; marié en 1837 avec Marie-Louise-Gabrielle du Passage ;
- Lucie-Félicité, née en 1797, épouse à Paris, le 2 décembre 1818, Georges-Philippe Harmand, inspecteur général des finances, à Paris, 2 rue Vendôme ;
- Paul-Anastase, né en 1798, décédé à Auxerre le 7 avril 1824, sans postérité.

JEAN-BAPTISTE PATRAULD est décédé à Villemoutiers le 28 avril 1817 ; inventaire au décès de Jean-Baptiste Patrauld, par Chauvet, notaire à Ladon, le 22 août 1817.

 

PATRAULT DECES

 

 

Jacques Soyer - Bulletin de la Société archéologique et historique de l'Orléanais - Tome XV - n° 191 - Deuxième trimestre de 1908.

AD45 - Registres d'état-civil de Villemoutiers

AD70 - Registres paroissiaux de Ray-sur-Saône

Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais - n° 52 - Deuxième trimestre de 1866

Bulletin de la Société archéologique et historique de l'Orléanais - octobre 1991.