JEAN-MICHEL DE LA RUEAppartient à la famille de manufacturiers drapiers d'Elbeuf - Chanoine régulier de l'ordre de la sainte Trinité (Mathurins) (en 1777) - Aumonier au Régiment de Bourgogne, en garnison à Besançon (en 1786) - Curé de Huningue (Alsace) (en 1788) - Agent national de Huningue pendant la Terreur.

 

UN CURÉ PATRIOTE SOUS LA GRANDE RÉVOLUTION
JEAN-MICHEL DELARUE, CURÉ-AUMÔNIER D'HUNINGUE.

Bien que située à l'extrême frontière du pays, loin de Paris où se déroulaient les évènements tragiques dans lesquels sombra la vieille France monarchique, HUNINGUE fut sans conteste au temps de la Grande Révolution une des plus agitées parmi les villes du Haut-Rhin. Cette agitation s'explique : la petite ville frontière était une forteresse déshéritée et habitée en grande partie par une population miséreuse qui attendait du bouleversement une amélioration de son sort ; de plus, elle avait dans ses murs un homme qui, à en croire ses adversaires, a été "l'âme et le moteur de tous les troubles" qui ont alarmé la population huninguoise, autrement dit, un homme décidé à contribuer de toutes ses forces au succès de la Révolution et à satisfaire ainsi son besoin d'activité et son ambition.

Cet homme n'était pas Huninguois, ni même Alsacien. Il était, nous dit un document sans ajouter plus de précisions, "né dans le fond de la Normandie" et s'appelait JEAN-MICHEL DELARUE. D'après d'autres documents il serait natif d'Elbeuf. Il se trouvait à Huningue depuis 1780, date à laquelle il y était arrivé comme aumônier du régiment de Bourgogne-Infanterie. Étant né vers 1757, il avait alors 23 ans. En 1788 il avait réussi à se faire nommer curé d'Huningue.

Ce n'était pas une situation brillante que celle d'aumônier. DELARUE la décrit lui-même dans son ouvrage "De l'amélioration du sort des militaires" : "Jusqu'en 1768, leurs appointements furent beaucoup plus considérables que la portion congrue des curés, à cause des dépenses extraordinaires auxquelles ils sont obligés, et de la privation de certains avantages, dont ceux-ci jouissent dans le lieu où ils sont établis. Cependant les curés, sur lesquels on a eu raison de jeter les yeux, ont été augmentés depuis cette époque de quatre tiers en sus de leur ancienne pension ; et l'augmentation pour les aumôniers, qu'on aurait dû traiter de même manière, n'a été que d'un neuvième ; de là vient qu'ils ne touchent aujourd'hui que 600 livres. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait tant de peine à trouver des sujets distingués pour remplir les places qui (vu l'accroissement du prix des denrées, plus que doublé, et même triplé pour certains objets) ne fournissent pas aux besoins les plus urgents de ceux qui les occupent.

Il semble pourtant qu'ils auraient pu espérer une augmentation d'autant plus considérable que l'ordonnance de 1776 a ajouté à leurs fonctions spirituelles la charge de l'instruction scientifique des jeunes officiers ... N'est-il pas ridicule d'exiger des aumôniers, que l'on fait courir de garnison en garnison, des connaissances supérieures dans l'histoire, la géographie, les mathématiques, les fortifications et de ne leur offrir qu'un sort inférieur à celui des maîtres d'école de village, qui sont du moins fixés dans leurs chaumières ?

Il est naturel de penser que les bons sujets ne rechercheront pas les aumôneries devenues insuffisantes pour un honnête entretien, et qu'on ne trouvera plus, pour les remplir, que des hommes ignares et sans moeurs qui, au lieu de répandre la bonne odeur des vertus, feront peut-être éclore les germes du vice et de la corruption."

DELARUE, lui n'est pas un de ces aumôniers ignares et indignes. Possédé d'une ardente soif de savoir, il a lu un nombre incroyable d'ouvrages de tout genre. Il connaît parfaitement non seulement ses classiques, mais tout ce que le XVIIIe siècle a écrit de plus hardi ; tous ces livres qu'aujourd'hui quelques érudits seulement lisent, mais qu'alors on dévorait avec passion, l'aumônier huninguois les a étudiés la plume à la main et prenant des notes. Ses adversaires lui reprochèrent d'ailleurs son grand savoir comme le prouve une lettre du 10 mai 1789 signée par 73 suppliants demandant le remplacement de frère DELARUE par un homme d'un caractère paisible et honnête, "car nous ne voulons point d'un homme docte, subtil et rusé, ni d'un rédacteur de livres et écrits inutiles, qui par son esprit vétilleux et sa plume venimeuse met tout en désordre et confusion". DELARUE désire en effet collaborer à la grande oeuvre de réforme que son époque paraît destinée à devoir accomplir. Il ne veut donc pas connaître pour le plaisir de connaître, mais pour se préparer à l'action. Il ne lui suffit pas de dénoncer des abus et des injustices, il veut que les améliorations nécessaires soient réalisées. Plus encore que d'une insatiable curiosité, il est animé d'un véritable fanatisme de justice et d'une volonté passionnée de réformes.

Il est entré jeune dans l'ordre de la Trinité dit des Mathurins. Peut-être y fut-il contraint. Car si, malgré une foi sincère et profonde, jamais homme ne fut pas fait pour la vie monacale, c'était bien DELARUE, ambitieux, ardent, dévoré du besoin d'agir, et à qui toute autorité pesait. Les injustices et les abus qu'il constate dans son ordre le révoltent et, courageux, il ne cache pas son indignation. La hardiesse de sa critique surprend et inquiète ses supérieurs. En 1776, à l'âge de dix-neuf ans, étudiant à la Sorbonne, il trace l'esquisse d'une réforme de son ordre : "Le Religieux citoyen ou Réflexions patriotiques sur la Réforme du Clergé régulier". Les opinions qu'il y exprime lui valent un exil de trois ans dans un couvent perdu de sa province natale. Comme il est Normand, c'est-à-dire chicanier, il porte plainte pour abus d'obédience contre ses supérieurs. Le Parlement de Paris donne raison à ces derniers. DELARUE, convaincu de la justice de sa cause, sort de ce procès plus aigri et plus indigné encore. A sa haine contre l'aristocratie judiciaire, contre les "robinocrates". De nouvelles disputes, de nouvelles querelles avec ses supérieurs le préparent à la lutte dans les années suivantes. On lui a offert, paraît-il, des postes avantageux pour le calmer, espérant lui faire garder le silence sur les abus. Mais l'enragé idéaliste reste intraitable. La vie en commun avec ces hommes qu'il hait et qui le haïssent devient impossible. En 1780, il réussit à échapper au "despotisme claustral", en acceptant la place d'aumônier au Régiment de Bourgogne-Infanterie. C'est, nous l'avons vu, en cette qualité qu'il est venu à Huningue.

Que trouve-t-il dans cette petite forteresse des bords du Rhin ? Ce qu'il a trouvé au couvent, ce que tout fanatique de justice trouvera toujours dans la vie : des injustices, des abus, joints à Huningue à une misère presque générale aussi bien parmi la garnison que chez la population civile.

Les officiers de l'état-major, tous nobles, méprisent soldats et civils, se conduisent le plus souvent avec une morgue blessante et, prodigues, toujours à court d'argent, ne pensent qu'à tirer le plus grand profit possible de leurs fonctions.

Telle est aussi la préoccupation principale des magistrats auxquels est confiée l'administration de la ville. Contrairement aux lettres patentes de Louis XIV, qui prescrivent que les magistrats sont renouvelables tous les trois ans, ils restent en fonction sans y être nommés par de nouvelles élections. Depuis de longues années, ce sont toujours les mêmes familles qui occupent les charges de magistrats, et elles ont su les rendre de plus en plus rémunératrices. Aussi ne rendent-ils plus compte de leur administration financière. DELARUE n'a donc pas tort quand il résume ainsi la situation : "En général, à Huningue, tout est dirigé despotiquement par un certain nombre de soi-disant magistrats qui, dans le fond, sont pour la plupart des usurpateurs.

En dehors des familles de magistrats, la population huninguoise comprend deux catégories : les aubergistes, petits commerçants et artisans qui vivent modestement des ressources que leur procure la présence d'une garnison, puis les manoeuvres et journaliers, souvent condamnés au chômage et plongés en général dans une profonde misère.

Le sort des soldats n'est pas meilleur : "une paie de 5 sols 8 deniers, un pain grossier mêlé de son, une nourriture mauvaise et tout à fait insuffisante et, après un service prolongé jusqu'aux infirmités de la vieillesse, une mince récompense qui peut à peine les empêcher de mourir de faim."

La réaction de DELARUE devant cette situation ? La même qu'au couvent. Il va tracer un plan de réforme pour les militaires et pour les civils.

Et tout d'abord pour les militaires. Il observe la vie des officiers et des soldats ; des livres qui ont paru sur la question militaire, il lit tous ceux qu'il peut se procurer. Le fruit de ses lectures et observations est un ouvrage en deux volumes paru en 1788 chez le libraire Thourneysen de Bâle et ayant pour titre : "De l'amélioration du sort des militaires". Ouvrage où l'on expose les moyens de doubler le nombre et la force de nos troupes, de perfectionner la Religion et les moeurs, l'instruction et la formation des officiers et des soldats, d'attacher les uns et les autres à la Patrie, de leur procurer une meilleure nourriture, un sort plus doux, une retraite plus agréable, etc. (sans nuire à aucun individu, et même en diminuant considérablement les dépenses de l'État)". L'ouvrage portait la dédicace suivante, adressée à Monsieur, frère du Roi : "Vous ne cessez de vous occuper du bien public. Louis XVI veut suivre les traces de Henri IV. Mon zèle a rendu mon ouvrage agréable à vos yeux. Vous daignez me permettre de vous en faire hommage. J'ai travaillé pour la religion et la patrie". Il ne manque pas d'intérêt, non par ses propositions de réformes, mais par les détails qu'il contient sur la vie des officiers et des soldats. Une conviction s'impose au lecteur des deux volumes très documentés : c'est que ce n'est pas l'armée de la monarchie finissante qui aurait été capable de soutenir les campagnes de 1792 à 1797. "Il y a de grands abus à réformer dans nos troupes. Elles sont faibles et peu nombreuses : il faut augmenter leur nombre et leur donner plus de force et d'énergie ; elles sont mal nourries, et mal payées : il faut augmenter leur solde et leur nourriture ; elles sont licencieuses et dissolues dans leurs moeurs : il faut détruire ou du moins tempérer les causes de leur licence et de leur dissolution ; elles restent engourdies et inutiles pendant la paix : il faut les mettre en action et les faire travailler pour leur avantage particulier et pour l'avantage public." Les étourdis et les mauvais sujets seuls deviennent soldats, et, chaque année, 3.000 hommes environ désertent, "ne voyant autour d'eux que des maux et des peines présentes sans aucune consolation pour l'avenir." Même en temps de paix, la mortalité parmi les soldats est double de celle de la population civile.

Les officiers viennent trop jeunes au régiment. La loi les admet à seize ans, mais nombreux sont ceux qui sont nommés à quinze, à quatorze, même à douze ans. DELARUE esquisse un plan complet d'éducation à leur intention, plan étonnament intelligent et moderne. N'oublions pas que les discussions pédagogiques étaient également à l'ordre du jour au siècle de Rousseau.

Une défense de la religion et une condamnation des philosophes athées trouvent aussi leur place dans l'ouvrage, car, si la vertu est nécessaire à l'état militaire, elle ne peut être vraie et solide sans la religion, pense l'aumônier.

En même temps qu'il compose son ouvrage militaire, il amasse la documentation poru son "Amélioration du sort des indigents". La pauvreté - telle est la conviction profonde de l'aumônier huninguois - n'est pas un fléau éternel, elle n'est pas une fatalité à laquelle les hommes ne pourront jamais échapper". En perfectionnant les lois, les moeurs et l'économie des États, on peut remédier aux maux de l'espèce humaine, et faire disparaître de l'univers tous les malheurs de la pauvreté". Alors l'homme le plus humble pourra "jouir dès l'âge de trente ans, d'une maison et d'un jardin".

Une très grande pitié, une compassion très sincère pour tous ceux qui souffrent emplissent l'âme de DELARUE. Il sent son coeur oppressé chaque fois qu'il arrête sur eux ses regards. "Avoir sous les yeux le malheur public toujours croissant, et la possibilité d'y remédier qui n'est jamais mise à exécution, c'est un spectacle désespérant pour l'homme qui aime ses frères et qui sent fortement leurs peines. Je veux le bien, et je n'ai pas les moyens de le procurer". Cet amour du prochain n'est cependant pas très chrétien ; il s'accompagne chez DELARUE d'une trop forte volonté de domination.

PLAN z

A la fin de l'année 1788, par Brevet du Roi, DELARUE obtient le bénéfice de la cure d'Huningue. Après avoir été pendant dix ans témoin de la misère des soldats, il sera obligé de se pencher sur l'extrême indigence de la population civile. L'hiver 1788, extraordinairement dur, aggrave partout la misère qui devient désespérante à Huningue. La République de Mulhouse, alliée des Suisses, envoie des secours à la malheureuse forteresse. Afin de procurer du travail aux enfants et aux vieillards, DELARUE ouvre un atelier de charité, prouvant ainsi qu'il ne rêve pas seulement de réformes, mais qu'il est capable d'organiser la charité pratique.

L'entreprise du curé déplaît fort aux membres du magistrat. Ils craignent que cet atelier ne soit un moyen imaginé par DELARUE pour attirer à lui la population ; ils s'inquiètent de voir le curé exercer une influence toujours grandissante. De grands changements sont en cours, d'autres se préparent. Il ne faudrait pas se laisser supplanter par ce moine intrus, dangereusement intelligent et actif. Déjà l'édit qui avait créé les assemblées de district, avait prescrit également la création d'assemblées municipales élues là où il n'en existaient pas encore. Qui sait si une modification de la constitution communale d'Huningue n'allait pas se produire dans un très proche avenir.

En janvier 1789 arrive l'ordre de rédiger les Cahiers de Doléances. Louis XVI, à la veille de la réunion des États Généraux, demande à son peuple de lui faire connaître ses plaintes et ses voeux de réformes. Les braves Huninguois sont assez embarrassés de cette faveur royale. Ils savent très bien que les choses vont mal dans le royaume de France, leur misère le leur fait sentir cruellement. Mais leur éducation politique plus qu'insuffisante - pour ne pas dire nulle - les rend incapables de préciser les réformes qui pourraient remédier à leurs souffrances.

Qui, mieux que le savant curé qui a écrit des livres saurait faire ce travail ? C'est donc à lui que les habitants d'Huningue s'adressent. Aussi le cahier huninguois, rédigé par un "Français de l'Intérieur" que toutes les questions politiques intéressent passionnément, se distingue-t-il par l'absence presque totale de voeux particularistes. Que demande en effet le cahier huninguois ? Tout d'abord une loi fondamentale de l'État, une constitution qui limite le pouvoir royal. Toutes les lois constitutionnelles ne seront valables qu'après l'assentiment des États Généraux. Dans ces États, qui devront se réunir tous les ans, le nombre de députés du Tiers-État sera égal à celui des deux États privilégiés réunis ; on y votera par tête et non par ordre. Les députés devront rester en contact très étroit avec leur électeurs et ne s'écarteront en aucune manière des instructions de leurs commettants. Pour le cas où les deux ordres privilégiés n'accepteraient pas la représentation double de Tiers-État et le vote par tête, les ciblée. Mais, pas plus qu'ailleurs, personne ne songe à renverser le roi, Louis XVI sera le premier à soutenir les revendications du Tiers-État. Les habitants d'Huningue sont tellement convaincus que le roi fera cesser toute injustice et tout abus que, d'avance ils se déclarent d'accord à ce qu'un monument soit élevé à Louis XVI, père du peuple.

Quatre électeurs sont nommés le 18 mars 1789 par l'Assemblée de la commune à laquelle sont présents 136 habitants nés français ou naturalisés, âgés de 25 ans au moins et compris sur les rôles des impositions. Ils devront se rendre à Belfort à la fin du mois, où du 28 mars au 4 avril, on procédera à l'élection des députés aux États Généraux et à la rédaction des cahiers de la circonscription d'Huningue-Belfort. Sauf le greffier Louis-Xavier Blanchard, aucun des 4 députés huninguois n'est d'une famille de magistrats. Ils appartiennent ou sortent comme l'avocat Scholer de la petite bourgeoisie des cabaretiers et artisans, désireuse de prendre en main la direction des affaires de la commune.

Leur voeu se réalise en automne 1789. A la suite des troubles qu'avait fait naître la nouvelle du 14 juillet (incendie de la forêt du Leymenwald appartenant à M. de Reichenstein, seigneur de Leymen ; dévastation et pillage des châteaux de Hirzbach et de Carspach ; persécution des juifs du Sundgau qui se réfugient à l'abri des murs de Bâle et d'Huningue) des municipalités révolutionnaires furent élues dans beaucoup de communes d'Alsace où, en vertu de l'édit royal de juin 1787, les anciens magistrats avaient été maintenus.

Parmi ces villes, on le sait, se trouvait Huningue. Le 7 septembre, une assemblée générale des habitants décide d'élire une municipalité qui prendrait la place du magistrat. Celui-ci, voyant que pour le moment résister serait dangereux, laissa faire. Il espérait que la nouvelle municipalité, illégalement fondée, serait condamnée à l'inaction et que bientôt, le mouvement révolutionnaire enrayé, la vie reprendrait son cours d'autrefois.

De cette "municipalité de cabaretiers", DELARUE fait partie en sa qualité de curé. Pour ces nouveaux municipaux que pouvait être leur fonction, sinon un moyen d'améliorer leur situation personnelle. Aucun idéalisme ne les animait ni aucun souci de contribuer à une grande rénovation nationale.

DELARUE au contraire voulait profiter de sa nouvelle fonction pour agir enfin en faveur de la partie miséreuse de la population, et pour contribuer au succès de la Révolution. Grâce à son éloquence et à son dynamisme, DELARUE bientôt domine dans cette nouvelle municipalité. Il réussit à détacher du syndic RITTER la majorité des officiers municipaux.

RITTER PORTRAIT ZZ

 

Mais le curé ne veut pas seulement améliorer le sort des Huninguois, il veut secouer leur torpeur, les faire sortir de leur apathie et et s'intéresser aux affaires publiques. Il veut en faire des patriotes pour qui la grande vie de la nation compte plus que la petite existence personnelle. Il prend donc l'initiative d'une collecte de dons patriotiques en argent, monnaie et en objets d'argenterie. D'autre part il écrit requête sur requête afin que, dans la nouvelle division administrative de la France, Huningue reste chef-lieu du district. Il demande que soient remis en liberté les nombreux prisonniers entassés dans les cachots d'Huningue par le pouvoir militaire après les émeutes de juillet-août 1789. Il exige que les membres du magistrat rendent un compte exact de leur administration. Cette reddition des comptes, à laquelle, après s'y être longtemps refusés, les anciens chefs sont enfin obligés de consentir, met en pleine lumière l'égoïsme de leur administration. Le prévôt avait touché 70 livres, les conseillers et le procureur 50 livres de trop chaque année ; les magistrats s'étaient attribué des étrennes de 33 livres chacun et, en 1788, du sel pour une valeur totale de 120 livres ; enfin ils s'étaient dispensés de leur propre autorité du droit d'entrée prélevé sur le vin. C'est pour se procurer les sommes nécessaires à ces libéralités entre collègues que les magistrats avaient levé des octrois exagérés, rendant ainsi la vie plus difficile encore aux pauvres de la commune.

Il devient de plus en plus évident que DELARUE, aux prochaines élections, sera candidat au poste de maire. Le curé ne cache pas d'ailleurs cette ambition, mais prétend que c'est le voeu du peuple de le voir diriger les affaires de la commune. Et pour aider à la réalisation de ce voeu, le curé rend visite à de nombreux habitants en invite d'autres chez lui au presbytère pour les persuader de lui donner leurs voix. Il dresse une liste des électeurs dont il croit s'être assuré les suffrages.

La loi municipale de décembre 1789 divisait les Français en citoyens actifs et citoyens passifs. Pour être citoyen actif, c'est à dire électeur, il fallait payer des impositions directes de la valeur d'au moins 3 journées de travail. Fixer cette valeur le plus bas possible, c'était pour DELARUE augmenter le nombre de ses électeurs, puisque c'est parmi les pauvres que se recrutaient ses partisans. Afin de s'assurer plus de voix encore, le curé avait imaginé de faire admettre au vote également les étrangers domiciliés depuis plus d'un an en ville.

Devant la menace de voir DELARUE être élu maire, le syndic RITTER commence lui aussi à devenir actif. Il se rapproche des familles des anciens magistrats en s'opposant à la reddition des comptes demandés par DELARUE ; il prend conseil auprès de son frère avocat à Colmar et futur conventionnel, sur les moyens de se débarrasser de son dangereux rival.

Les petits bourgeois d'Huningue essayent d'abord de faire partir DELARUE en lui faisant retirer le bénéfice de la cure de la ville. Des plaintes sont donc adressées à l'évêque de Bâle sur l'incapacité de DELARUE qui ignore l'allemand, langue des 7/8e de la population huninguoise et sur la négligence dont le curé fait preuve dans l'accomplissement de ses fonctions pastorales. A l'Assemblée Nationale on demande de déclarer DELARUE citoyen passif, c'est à dire ni électeur ni éligible, puisque, d'une part, entré dans les ordres il est mort civilement, et que, d'autre part, il ne paie pas d'impositions directes.

DELARUE se soucie peu de sa prétendue mort civile ; il se sent trop vivant pour s'arrêter à cette chicane. Quant aux impositions exigées par la loi, il prétend que la retenue faite sur son traitement en tient lieu.

L'animosité contre l'aumônier ambitieux avait réuni en un front commun la petite bourgeoisie, l'ancien magistrat et l'état-major. "Alliance monstrueuse" dit DELARUE et, en effet, il n'y avait entre les alliés aucune sympathie et leurs intérêts étaient divergents. Mais ils avaient un même adversaire à combattre : DELARUE, en qui les anciens magistrats voyaient le principal auteur de leur chute, que les officiers de l'état-major haïssaient parce qu'il réclamait leur suppression et que les petits bourgeois redoutaient comme devant les frustrer du profit de la Révolution. Avec cynisme ils déclarent : "Il nous a ouvert les yeux, il nous a rendu de grands services ; mais aujourd'hui nous n'avons plus besoin de lui".

Seul, appuyé sur une partie nombreuse mais dangereusement influençable et incertaine de la population, DELARUE doit faire face à une coalition d'adversaires influents. On assiste alors fin janvier et début février 1790 à des élections municipales tumultueuses, les plus agitées sans doute qu'Huningue ait jamais connues. Les assemblées du 25 et du 31 janvier, du 1er et du 7 février, finissent dans le tumulte et dans le désordre. Son obstination, son courage et son ingéniosité à tourner les obstacles auraient sans doute assuré le succès du curé si la force armée n'était intervenue en faveur de ses adversaires. Le comte de Buffévent, lieutenant du roi commandant à Huningue ne voulant pas porter seul la responsabilité des mesures à prendre, invita le maréchal de camp de Kloeckler, commandant dans le Sundgau, à venir assurer le calme dans la forteresse. La lettre écrite par cet officier supérieur est le document le plus objectif que nous possédions sur cette affaire dans laquelle il est difficile de voir clair tant les passions partisanes, la haine et la mauvaise foi ont dicté les écrits des deux partis adverses.

"J'ai trouvé les habitants de cette ville dans l'état de division le plus alarmant ; dans l'assemblée qui se tenait encore, les citoyens s'étaient permis en menaces et injures tout ce que la rage et la haine peuvent inspirer. A peine suis-je arrivé, qu'une foule de citoyens viennent me trouver pour exposer leurs griefs les uns vis-à-vis des autres ; ils me firent apercevoir d'un coup d'oeil l'animosité qui les dominait ... Je leur dis qu'il ne m'appartenait pas de juger leurs difficultés, que l'objet de mon arrivée n'avait d'autre but que celui de les engager à la paix ; mais aucun des deux partis ne voulant céder de ses prétentions, l'un d'eux me dit s'être adressé à nos seigneurs de l'Assemblée Nationale pour faire décider le sujet de leur discorde. Et qu'en attendant le décret qu'ils implorent, ils ne souffriraient pas que l'autre section s'assemble, dût-il en coûter jusqu'à la dernière goutte de sang. J'obtins pour ce moment-là que l'assemblée se dissoudrait. Je dois cette justice aux citoyens qu'ils me donnèrent ce témoignage de confiance sans que de ma part j'aie employé d'autre pouvoir que celui de la persuasion ... Le 8 au matin le parti contraire au syndic fait sonner la cloche pour assembler les citoyens. Trois sentinelles en tout placées par le syndic empêchent sans violence le rassemblement de la section qui ne voulait pas attendre la décision de l'Assemblée Nationale. J'engage ceux qui veulent s'assembler à attendre avec soumission et respect la décision demandée à l'Assemblée Nationale, et à différer leur assemblée. Ils m'en donnent la parole et aussitôt j'envoie l'ordre de retirer les sentinelles.

Le 9 au matin au retour de mon courrier, je prie le syndic d'assembler la municipalité de l'hôtel de ville. Je m'y rends pour les engager encore, comme conciliateur, dans les termes les plus pressants à se réunir, et qu'en attendant que l'auguste Assemblée Nationale ait prononcé sur leur différend, les deux partis n'entreprennent rien ... Ma démarche m'a paru infructueuse. J'ai reçu du syndic une seconde réquisition. Le sieur DELARUE, aumônier-curé de cette ville et membre municipal, voulut aussi m'en présenter une, mais ne pouvant reconnaître deux autorités dans le même corps municipal, je dois considérer le parti du dit corps, à la tête de laquelle se trouve le syndic avec un nombre de membres égal à ceux qui forme le parti du s. aumônier-curé, comme la majorité, et dans ce cas je lui dois la main-forte conformément au serment que j'ai fait."

Au fond, le général prend donc parti contre DELARUE, mais il peut le faire sous les dehors de la légalité. La municipalité étant divisée en deux fractions égales, la fraction du syndic représente la majorité. Afin que cette interprétation devînt possible, il avait fallu détacher de DELARUE l'un des officiers municipaux qui d'abord s'était déclaré pour lui ; le conseiller Oddolay s'était prêté à ce jeu.

Le curé exaspéré de voir cette "nouvelle manoeuvre du despotisme aristocratique" décide de partir à Paris comme député extraordinaire des patriotes huninguois pour plaider personnellement sa cause devant l'Assemblée Nationale. Le 10 février, il quitte la forteresse des bords du Rhin et se rend dans la capitale d'où il ne reviendra qu'en novembre de la même année.

Le 12 février arrive la réponse du Comité de Constitution de l'Assemblée aux deux questions en litige : les étrangers habitant depuis un an au moins à Huningue sont-ils à considérer comme "devenus Français" et DELARUE aumônier-curé est-il citoyen actif ? Aux deux questions, le comité donne une réponse favorable aux adversaires du curé. Ceux-ci, sous la présidence de l'aristocrate Baudouin de Montaigu, commissaire des guerres, se hâte le samedi 13 février de procéder aux élections. 57 électeurs - pourcentage très faible, puisqu'Huningue comptait d'après DELARUE 175, d'après ses adversaires 102 citoyens actifs - élisent un maire, 5 conseillers, un procureur et 12 notables. Les partisans du curé, privés de leur chef, ne purent rien faire pour empêcher cette élection.

A Paris, DELARUE déploie une activité fébrile. Il rédige, fait imprimer et adresse à l'Assemblée Nationale brochure sur brochure : "Dénonciation à l'Assemblée Nationale contre le sieur Buffevant et autres aristocrates de la ville forte d'Huningue" ; "Suites de la dénonciation" et "Faussetés de l'aristocratie d'Huningue pour perdre les patriotes et leur curé".

GUITTARD z

Son activité ne se borne pas à la rédaction de ces pamphlets, il cherche l'appui des députés haut-rhinois Guittard et Lavie, de Gobel, député du clergé, et de Charles de Lameth. Il se fait admettre aux Jacobins. Le 12 juillet, il y parle sur la question juive : "Je fis voir que si la philosophie et l'humanité ne permettaient pas de refuser aux juifs les droits de l'homme, la saine politique devait empêcher qu'on ne leur accordât les droits de citoyens français". Il y parle, bien entendu, de la question qui l'occupe entre toutes, celle d'Huningue. La thèse qu'il soutient, c'est que la présence d'une municipalité patriote à Huningue est une nécessité nationale : "J'ai soutenu dans nos assemblées des Jacobins que la cause de ma ville avait une liaison intime avec la révolution, et que cette clef du royaume pouvait devenir le boulevard de l'aristocratie. Les trames que M. le chevalier Guittard vous aura communiquées, et dont j'ai rendu compte à la législature, doivent faire comprendre qu'il est nécessaire de fixer ses regards sur nos murs, et que le S. Buffevent, commandant à Huningue, avec le S. Boug d'Orschwiller, son beau-frère, commandant de la contre-révolution dans le voisinage, peut ouvrir aux mécontents le chemin de l'Alsace. Vous ne douterez certainement pas que la formation de la municipalité, faite par le despotisme administratif des militaires qui a épuisé toutes les ressources, n'ait une connexion très sûre avec tous les plans des ennemis de l'État qu'on veut introduire ici."

Malgré son activité inlassable le curé n'obtient pas justice aussi vite qu'il l'avait espéré. Il rencontre au contraire de fortes résistances à Paris, car le parti Ritter y jouit de l'appui des deux députés alsaciens Pflieger et Reubell. Ce dernier, mangeur de prêtres, voit d'un mauvais oeil ce moine politicien. Le patriotisme et l'élan révolutionnaire du curé ne faisant pas de doute, il convient surtout d'empêcher que sa cause soit discutée devant l'Assemblée. Reubell et Pflieger essaient donc de faire traîner en longueur l'affaire d'Huningue afin de décourager et d'épuiser DELARUE. Celui-ci n'est pas riche ; il ne pourra pas rester indéfiniment à Paris, il renoncera finalement à obtenir justice. Il paraît que Pflieger n'a pas craint de recourir à des procédés moins délicats encore en faisant disparaître un jour le dossier que DELARUE avait remis aux secrétaires du Comité de Constitution.

Pendant l'absence de DELARUE que se passait-il à Huningue où le curé envoyait de nombreuses lettres pour soutenir le courage de ses partisans et leur faire espérer une issue heureuse de son affaire ? Les nouveaux municipaux se vantent d'user beaucoup de modération et de patience à l'égard de leurs concitoyens qui trompés par l'astucieux curé, refusent de reconnaître les nouveaux élus. DELARUE au contraire affirme que Ritter et ses partisans, animés de bas sentiments de vengeance, persécutaient les patriotes par des mesures vindicatives : "Des pères et époux doivent s'expatrier ; on arrache de petits emplois à des infortunés ; de bons citoyens sont précipités dans les cachots ; il y en a qui sont obligés de fuir en terre étrangère".

Les vainqueurs redoutent le retour du curé. Aussi recommencent-ils leurs démarches pour faire perdre à DELARUE sa cure d'Huningue. Ils en écrivent au roi, à l'Assemblée Nationale, ils envoient une députation à Porrentruy chez le Prince-Évêque de Bâle. On accuse à nouveau le curé d'avoir négligé son ministère : "Dans l'espace d'un an nous avons eu la douleur de voir expirer plusieurs malades sans aucun secours pastoral, notre jeunesse abandonnée est à peine imbue des premiers principes du christianisme ; le temps pascal approche et le pasteur s'enfuit". La réapparition du curé est présentée comme le signal certain de massacres : "Nous gémissons d'avance sur les troubles que le retour de ce misérable frère Larue occasionnera en cette ville".

Mais les démarches des Huninguois restent sans résultats. Ils avaient d'ailleurs, dans leur lettre au roi, avoué assez naïvement qu'ils avaient déjà dans leurs rangs un remplaçant tout prêt : "Le sieur abbé Jérôme Chevrier, prêtre du diocèse de Bâle, notre concitoyen, et ecclésiastique d'une doctrine et de moeurs exemplaires". Les Chevrier étaient une vieille famille de magistrats.

DELARUE revient donc à Huningue vers la mi-novembre. Il y revient en vainqueur ; son obstination a eu raison de toutes les résistances. Le 29 octobre, l'Assemblée Nationale a déclaré que la municipalité d'Huningue serait dissoute et qu'il serait procédé à de nouvelles élections.

Mais en ces temps-là, où toute autorité est mise en question, être vainqueur à Paris ce n'est pas être vainqueur en province. Le Département, chargé de faire exécuter le décret de l'Assemblée Nationale, n'y met aucun empressement ; la décision de l'Assemblée, visiblement, lui déplaît. Modéré comme la municipalité d'Huningue, le Département n'aime pas les patriotes extrême tels que DELARUE.

Devant cette nouvelle résistance, l'exaspération de DELARUE tourne à la folie de persécution. Il ne voit plus qu'assassinat et terreur, que "sabres levés sur nos têtes et armes à feu préparées pour nous ôter la vie" ; il est persuadé que ses adversaires, dans leur fureur, ont juré de le faire périr "par le fer, le feu, l'eau et le poison". Il faut forcer le Département à hâter les élections, il faut l'obliger à s'occuper d'Huningue. Le moyen ? Ce seront des troubles continuels, des refus d'obéissance à la municipalité. Il faut que les faits prouvent que, tant que cette municipalité existera, il n'y aura à Huningue ni ordre ni paix. On assiste donc en novembre et décembre 1790, à une agitation ininterrompue et toujours plus menaçante dans la petite forteresse.

Le 22 novembre, des citoyens sont sur le point de se massacrer et le malheur ne peut être évité que grâce à l'intervention de la garnison. Le 23 au soir, un grand attroupement se fait devant la boucherie. Un des meneurs les plus violents est le fils d'une veuve Baumann. Le lendemain, Joseph Schultz, caporal de la garde nationale, chargé d'arrêter le fils Baumann, le mène à la prison municipale. Mais à peine est-il rentré chez lui que la veuve Baumann se présente devant sa maison, l'insulte, casse des vitres et, armée d'un battoir, tombe comme une furie sur le pauvre caporal. Elle se retire enfin, menaçant d'aller briser toutes les vitres de la maison municipale. Le même jour, novembre, le boucher Moesch couvre d'insultes le caporal Schultz, le traitant de filouj, de voleur et de fripon, lui demandant ce qu'il voulait avec sa cocarde et son chapeau de gueux et menaçant de le tuer avec un tranchant.

Le 25 novembre, le précepteur Fridolin Martin refuse d'envoyer deux de ses élèves devant le maire qui les avait fait appeler. Martin invité par le maire à venir expliquer son refus, répond qu'il ne connaît ni maire ni municipalité à Huningue. Le , quatre bourgeois sont mis en prison pour avoir, par des propos séditieux, provoqué des troubles graves. Une nommée Marie-Anne Chavanne reproche à Jean-Baptiste Henry d'avoir dénoncé les quatre inculpés. Henry répond qu'il n'a pas de compte à rendre à une putain. Mal lui en prit. La jeune femme n'est pas moins irascible que la mère Baumann. Le lendemain, pendant qu'Henry sert des officiers au cabaret de Nicolas Hurtrel, la femme Chavanne entre soudain, tombe sur Henry et lui écorche effroyablement la figure.

Le même jour, nouvelle bagarre à la boucherie. Antoine Litzler et son fils Barthélémy maltraitent Antoine Baur parce que celui-ci a essayé de justifier la conduite de la garde nationale. Pendant l'arrestation du jeune Litzler, le capitaine de la garde est pris au collet par un volontaire. En peu de temps, deux cents personnes sont rassemblées. Le maire arrive à la tête d'un détachement de la force armée et fait arrêter deux meneurs au cabaret du "Pot d'Or", où se réunissent les partisans de DELARUE et où, tout en buvant, ils clament des menaces de mort contre la prétendue municipalité.

DELARUE a enfin atteint son but : la fréquence des troubles à Huningue finit par alarmer le Département, qui, le 29 novembre, délègue dans la forteresse Lochmann, membre du District d'Altkirch "pour vérifier les causes et principales circonstances des troubles qui règnent dans ladite ville, et prendre des dispositions convenables pour y rétablir la tranquillité". Lochmann, qui a des sympathies pour la municipalité, est plein de préventions contre DELARUE. Le 11 décembre il écrit au Département : "J'y ai trouvé deux factions dont l'acharnement est à son comble. - C'est le sieur DELARUE, curé de cette ville, qui est inculpé d'être l'auteur de l'insurrection qui y règne."

Le Département n'avait pas attendu ce rapport pour nommer un commissaire, le sieur Muller, spécialement chargé de faire procéder à Huningue à de nouvelles élections.

Les élections ont lieu le 30 décembre. Ritter est nommé maire par 98 voix sur 143 votants ; avec lui tous les anciens municipaux sont réélus. C'est une catastrophe pour DELARUE. Que s'est-il passé ? C'est que les deux commissaires du Département ont pris nettement parti contre le curé. La confiance des partisans de DELARUE en a été fortement ébranlée. Tout le monde d'ailleurs paraît avoir été désireux d'en finir avec l'agitation continuelle. Il ne restait au curé qu'une minorité de fanatiques. La petite bourgeoisie sortait victorieuse de la lutte ; elle avait réussi à faire passer DELARUE pour un turbulent dangereux et incorrigible.

Celui-ci ne s'avoue pas vaincu. Il est résolu à continuer la lutte avec une énergie indomptable. "Un homme qu'on veut perdre n'a plus rien à ménager. La justice et la vérité seules sont devant mes yeux. L'injustice a mis dans mon âme une sombre tristesse, mais elle n'a en rien diminué mon énergie."

Sitôt rentré de Paris, le 21 novembre 1790, DELARUE avait créé une Société des Amis de la Constitution à Huningue. Il voulait "y prêcher le patriotisme de parole et d'exemple". Les séances de cette Société, dont le curé est président, sont les "assemblées nocturnes" dont s'inquiètent les municipaux. Il n'est pourtant pas encore dangereux, le Club d'Huningue ; il a des débuts difficiles ; l'autorité civile et l'autorité militaire sont contre lui. Mais Ritter et ses partisans sentent bien que DELARUE se servira de cette Société pour combattre la municipalité et pour lui susciter des difficultés. La tactique du curé consiste à rendre les autorités huninguoises suspectes d'intelligence avec les émigrés. Dès le mois de janvier, le maire Ritter est obligé de protester contre de telles accusations : "J'apprends avec douleur que notre municipalité est taxée de négligence (au sujet des rassemblements des ennemis de la Constitutuion sur nos frontières), ne faisant aucune démarche, ne donnant aucun éclaircissement à qui que ce soit, et ne prenant aucune précaution pour garantir nos contrées". Veiller à ce que la petite forteresse, clef de la France, ne tombe pas, soit par négligence, soit par trahison dans les mains des ennemis, ce sera, tant qu'il existera, la tâche essentielle du Club d'Huningue. Dans la plupart des intrigues imaginées par les émigrés sur les frontières de l'Est de la France, Huningue était en effet considéré comme un point dont la possession était d'une importance capitale.

Pour empêcher que la forteresse ne soit livrée aux ennemis, c'est avant tout un général patriote qu'il faut à Huningue. Le 8 juillet 1791 déjà, bien avant la déclaration de guerre, les patriotes huninguois en réclament un : "Nous avons besoin ici d'un général qui soit patriote ardent, nous avons besoin aussi de troupes, puisque nous sommes réduits à 7 ou 800 hommes en état de faire le coup de fusil alors qu'il nous en faudrait sûrement 2.000 à 2.500".

DELARUE fait observer attentivement tous les mouvements des émigrés sur les bords du Rhin et en Suisse. Le pays de Porrentruy, possession du Prince-Évêque de Bâle, l'intéresse tout particulièrement. La révolution y avait trouvé un terrain favorable, et pour maintenir l'ordre, l'Évêque avait dû appeler des troupes autrichiennes. Dans le sud de l'Alsace, le peuple craignait que le Porrentruy ne devint en cas de guerre une base d'opérations pour les Autrichiens, ce qui aurait rendu illusoire la protection par la neutralité suisse. Il est vrai que Bâle n'avait permis qu'à un détachement de 400 hommes de passer sur son territoire, mais n'était-il pas possible de concentrer dans le Porrentruy des hommes par des moyens cachés ? L'imagination populaire travaille, des bruits alarmants courent, et DELARUE les transmet à Paris : "Nous voyons des mouvements de nos côtés qui nous font soupçonner des buts hostiles et peut-être quelque trahison dans nos propres murs. On nous marque des frontières du Porrentruy que 300 Autrichiens déguisés en paysans, après avoir traversé la Suisse, ont rejoint leurs camarades dans la ville épiscopale, où ils ont repris l'uniforme allemand".

Les dénonciations de DELARUE portèrent leur premier fruit au début de mars 1791. A la suite de renseignements fournis par des patriotes huninguois au Comité de Recherches, Buffevent fut expulsé de la ville lorsqu'il revint de Berne où il avait rencontré les chefs des émigrés, le prince de Condé et le comte d'Artois.

D'AFFRY général z

 

La date du 5 juillet 1791 est importante dans l'histoire de la révolution à Huningue. La nouvelle du départ  (émigration) du général Louis d'Affry avait causé une vive agitation parmi les patriotes huninguois. Le Club demanda que les scellés fussent mis sur les portes de l'appartement du ci-devant commandant. Peut-être que dans les papiers du général on trouverait enfin des preuves irréfutables des intrigues menées par les émigrés pour s'emparer d'Huningue. La municipalité s'opposa d'abord à la demande du Club. DELARUE provoqua alors parmi les troupes de la garnison une agitation menaçante devant laquelle la municipalité céda. Pour la première fois l'autorité recula devant le Club.

Les dénonciations du curé ne sont-elles dues qu'à son désir de nuire à ses adversaires politiques ? N'obéit-il en les faisant qu'à de bas sentiments vindicatifs ? Non, elles sont inspirées, autant sinon plus, par un patriotisme, soupçonneux, il est vrai, mais sincère. Il se sentait à peu près seul à Huningue "où la lumière avait à peine paru" à voir le danger que faisaient courir à la France les menées des émigrés et la complicité de ceux qui, soit par pitié pour les fugitifs, soit attirés par le gain, portaient à ces Français ennemis de la France des renseignements et de l'argent.

On sait que l'année 1791 a été, en Alsace, l'année des troubles religieux provoqués par la Constitution civile du clergé. Huningue ne connut pas d'agitation religieuse, car DELARUE ne fit aucune difficulté pour prêter le serment exigé par la loi. Le sermon qu'il prononça à cette occasion le dimanche 20 mars nous a été conservé. DELARUE cherche à y prouver que la prestation du serment n'était pas un acte contraire à la religion, la nouvelle constitution ne touchant pas le dogme mais seulement l'organisation de l'Église.

"Le dogme et la morale du Christianisme sont immuables ; si la législature voulait exiger de moi que je renonçasse aux vérités éternelles qui sont la base de ma foi et de ma conduite, je refuserais hautement de prêter un serment qui serait contraire à la voix de ma conscience. Je me rassure : le dogme et la morale demeurent intacts. La discipline seule éprouvera quelques changements. Examinons s'ils pourraient être funestes à la religion.

La police du culte religieux ne fut jamais étrangère au gouvernement civil. Les lois de la discipline rédigées dans les Conciles oecuméniques n'ont pas toujours été d'une obligation générale pour toutes les nations. Nos libertés de l'Église gallicane nous permettaient de les discuter.

Il faut en convenir ici : les abus dans l'état ecclésiastique étaient montés à un point qui faisait crier le peuple. Les ouvriers de la vigne du Seigneur végétaient dans l'indigence, tandis que des prêtres inutiles étalaient un faste impudent. Le hasard de la naissance, la frivolité, la bassesse, parfois même le libertinage et le crime, voilà les titres qui conduisaient aux premières dignités du sacerdoce.

Dans la nouvelle organisation, tout me paraît conforme à la sagesse, à l'équité. Rien n'y est contraire à la foi catholique, à la morale religieuse ; je puis donc m'y soumettre, je le dois ; la paix du royaume nous en fait (à moi et à mes confrères) un devoir impérieux. La Constitution sur laquelle nous jurons, encore qu'elle soit établie par des hommes, sera du moins infiniment supérieure à ces lois gothiques et disparates qui nous avaient régi jusqu'à ce jour. Or nous étions obligés de nous y conformer pour ne pas troubler la tranquillité publique. Combien donc ne serions-nous pas coupables, si nous transgressions de meilleures lois dictées par le génie de la philosophie et de la liberté.

Les décrets sont faits pour les administrateurs comme pour les administrés. Les uns, en les suivant, doivent commander avec sagesse ; les autres, en s'y soumettant, doivent obéir avec raison. Mais pour cet effet il faut que les uns et les autres soient instruits de leurs devoirs. Je joindrai donc désormais le catéchisme de la Constitution au catéchisme de la Religion, la loi de Dieu à la loi de l'État ; toutes les deux sont nécessaires à notre salut."

De fin 1791 à novembre 1793, pendant deux ans, le silence fait autour de ce nom de DELARUE qui, au cours des trois premières années de la Révolution, avait été le nom le plus souvent cité dans les documents concernant Huningue. Cette absence de son nom dans les documents correspond à une éclipse politique du curé huninguois. Ses dénonciations n'ont pas eu le résultat espéré : la municipalité d'Huningue reste en fonction. La position de ses adversaires, loin d'être ébranlée, se trouve même considérablement affermie par l'élection de François-Joseph Ritter à la Législative en août 1791, à la Convention en septembre 1792. Aux nouvelles élections municipales de décembre 1792, c'est Matter, beau-père du conventionnel Ritter, qui devient maire. En février 1793, Ritter est envoyé avec ses collègues Laurent et Monnot dans le pays de Porrentruy pour en préparer l'annexion à la France. Cette mission terminée, à la fin du mois d'avril, Ritter reste dans le Haut-Rhin comme commissaire à l'armée du Rhin. Disposant de pouvoirs très étendus, il ne dédaigne pas d'en user pour placer ses amis et connaissances. DELARUE le lui reprochera plus tard -, mais le représentant n'inquiète aucunement le curé, ce que celui-ci n'aurait pas manqué de lui reprocher également. Est-ce magnanimité de la part de Ritter ? Il faut admettre plutôt que c'est parce que DELARUE ne paraissait plus du tout un adversaire sérieux, capable de nuire. En effet, même au Club, dont il est le fondateur, le curé n'est plus le chef incontesté. Parmi les volontaires qui arrivent en grand nombre à Huningue, il y a des patriotes plus ardents et d'une éloquence plus populaire. DELARUE, qui continue d'exercer son ministère, est suspect aux jacobins extrêmes pour qui le véritable patriotisme est incompatible avec la croyance religieuse, avec le "fanatisme". Si l'expression "curé patriote" avait eu un sens sous la Constituante et sous la Législative, elle n'en a plus au temps de la Convention. On ne peut être papiste et patriote ; un curé prouve qu'il est sincèrement patriote en se mariant et en quittant son ministère, sinon son patriotisme n'est que masque. On comprend que sur des hommes imbus de telles idées l'influence de DELARUE devait être très faible. Aussi une dénonciation du Club d'Huningue faite le 22 septembre 1792 à Roland, ministre de l'Intérieur, au sujet du capitaine-ingénieur Rouget de Lisle, l'auteur de la Marseillaise destitué et qui cependant reste à Huningue, n'est pas signée de DELARUE mais de deux officiers de la garnison d'Huningue. De même, quand en janvier 1793 le Club décide d'envoyer un député à la barre de la Convention, pour y peindre l'extrême dénûment d'Huningue, ce n'est pas sur le curé que tombe le choix, mais sur un volontaire Brutus-Ankarström Benoit, dont les prénoms tyrannicides disent suffisamment le patriotisme révolutionnaire.

Abattu par l'insuccès, ayant, par suite de ses échecs, perdu confiance en lui-même, DELARUE s'est retiré de la lutte politique. Il avoue son découragement : "Accablé par la scélératesse, et las de lutter contre elle, je me cachais dans l'obscurité".

Hérault de Séchelles z

 

Hérault de Sechelles, venu dans le Haut-Rhin en novembre 1793 pour y établir le gouvernement révolutionnaire, arracha le lutteur découragé à sa retraite, et l'obligea à revenir sur le champ de bataille. Peu de temps avant Hérault, les représentants Lacoste, Guyardin et Milhaud étaient venus à Huningue. Ils avaient trouvé l'esprit très mauvais dans la forteresse. Dans les premiers jours d'août, un incendie avait éclaté dans l'arsenal et, juste au moment de cet incendie, l'eau des fontaines avait été coupée : il y avait de quoi rendre soupçonneux des gens moins méfiants que ne l'étaient, pour ainsi dire par définition, les représentants en mission. Les trois conventionnels constatèrent que la municipalité huninguoise ne faisait son devoir qu'avec mollesse, ce qui, dans une forteresse de la frontière, était doublement répréhensible. Ils cherchèrent en vain quelques patriotes sûrs pour leur confier l'administration de la ville ; ils prirent alors, faute de mieux, le parti provisoire de mettre la ville en état de siège et d'attribuer le soin de la police à l'état-major militaire.

Hérault, chargé de régénérer les administrations du Haut-Rhin, ne put se contenter d'un tel expédient. Les renseignements qu'il prit lui indiquèrent DELARUE comme seul capable de diriger patriotiquement les affaires d'Huningue. Peut-être même qu'il connaissait personnellement le curé huninguois pour l'avoir rencontré aux Jacobins de Paris. Mais DELARUE ne tint plus à se mêler de politique ; il fallut qu'Hérault le menaçât de déportation pour lui faire accepter le poste de procureur de la commune, changé peu de temps après en celui d'agent national.

C'est le 3 décembre 1793 que le représentant prit à Huningue les grandes mesures de régénération politique. La municipalité modérée fut suspendue et l'administration de la commune confiée à une commission municipale composée de patriotes ardents.

DELARUE triomphe. Il va pouvoir enfin nettoyer Huningue de tous les mauvais patriotes, de tous les amis des émigrés, de tous ceux qui regrettent Buffevent et qui correspondent avec l'ancien commandant devenu officier dans le Corps de Condé. Matter, ci-devant maire, est arrêté et conduit à Colmar ; Ritter, ci-devant syndic d'Huningue et membre du Département, est emprisonné ; Schultz, Vincenot, Sartory et Marty, ci-devant municipaux, sont mis en état d'arrestation. Des visites domiciliaires, faites avec quelque minutie chez des "aristocrates", mettent à jour d'importantes sommes de numéraire. Là paraissent s'être bornées les mesures prises par Hérault et par la nouvelle municipalité. Celle-ci, comme autrefois la municipalité de 1790, se vante dans une lettre au représentant datée du 7 janvier 1794 de sa douceur et modération : "Notre triomphe est d'autant plus doux que nous l'obtenons sans effusion de sang et presque sans aucune rigueur. Car, excepté ceux qui ont été mis en arrestation sous tes yeux et dont un même a été relâché, aucun depuis lors n'a été saisi".

Dans une lettre du 14 décembre, DELARUE rendit compte à Hérault de Séchelles de la célébration à Huningue de la Fête de la Raison.

"L'esprit public a fait un grand pas dans Huningue depuis 8 jours. La fête que tu avais ordonnée a été célébrée avec autant de pompe et d'appareil que pouvaient le permettre la situation de notre ville. Mais ce qui l'a rendue précieuse, c'est l'espèce de concorde qui y a régné et la joie qui paraissait éclater parmi tous les individus ... Nous avons parlé raison ; et des choeurs des jeunes gens des deux sexes ont chanté des hymnes à la patrie et à la liberté. Nous continuerons tous les décadis nos instructions morales et nos chants patriotiques. Je ne crois pas qu'il y ait eu 10 personnes de la ville qui aient manqué à la fête, et j'espère que dorénavant nos instructions civiques et morales seront exactement suivies.

Le dimanche précédent j'annonçai au peuple la nécessité de faire concorder la loi religieuse avec la loi civile. Je leur dis que la discipline ecclésiastique qui défendait le travail ce jour-là pouvait se changer et devait être subordonnée à la police de la nation, que les décrets nationaux ordonnant de travailler comme à l'ordinaire, ils étaient obligés de se sanctifier par l'obéissance et la soumission au souverain. J'ai eu la satisfaction de voir la grande partie des ouvriers prendre leurs outils et s'occuper comme de coutume ... Enfin si nous sommes soutenus, le peuple d'Huningue se réunira entièrement, il s'éclairera sur ses vrais intérêts et nous verrons se développer ici le germe du patriotisme et de la philosophie".

Après cette énumération de succès et de beaux espoirs, la lettre se termine par un aperçu très réaliste sur la situation à Huningue où le parti Ritter - Matter n'a pas désarmé. "Les parents, amis et compères de quelques aristocratico - bêtes maltraitées s'agitent encore sourdement. Mais leur nombre diminue tous les jours. Une seule chose les soutient encore : c'est l'espoir, l'assurance même de la petite protection du citoyen Ritter de cette ville, député à la Convention, dont le beau-père et le frère sont en prison. Ils s'imaginent que son inviolabilité doit s'étendre jusque sur eux, jusque sur toute la cabale environnante. Ils osent parler d'une dénonciation contre toutes les nouvelles autorités d'Huningue, contre moi, contre toi-même. Et je pense bien effectivement que Ritter dans la fâcheuse position où il se trouve, va faire mouvoir tous les ressorts de la calomnie comme il l'a déjà fait très inutilement à mon égard ...

Néanmoins par rapport à moi on dit qu'il est question d'alléguer une loi qui exclut les prêtres quelconques de toutes fonctions publiques. Cette loi m'est inconnue ; je sais pourtant qu'il y a eu des motions à ce sujet ; pour toi, citoyen représentant, tu dois être mieux instruit. Et dans le cas où ce décret existerait, tu voudrais bien aviser à mon remplacement. Car il faut toujours se renfermer dans les bornes de la loi. Et puisque tu crois que je puis être utile, je ne cesserai pas de servir par mes conseils et par mes travaux les nouveaux municipaux qui sûrement me le demanderaient. Mais dans le cas où la loi ne m'excluait pas, je porterai avec courage tout le poids de la charge que tu m'as confiée."

Les mesures prises par Hérault et DELARUE jettent l'effroi parmi les adversaires du curé. La guillotine ne venait-elle pas justement de faire sa première victime à Colmar et ne fallait-il pas redouter la vengeance d'un homme à qui l'on avait tant cherché à nuire ? Le conventionnel Ritter est effectivement mobilisé pour intervenir auprès d'Hérault. Dans les lettres que le député alsacien écrit à son collègue perce la mauvaise humeur de voir sa famille traitée comme elle l'a été. Ritter conseille à Hérault de se méfier d'hommes qui ne cherchent qu'à exercer des vengeances personnelles. Mais les réclamations de Ritter restent pour le moment sans effet. Hérault, lui-même accusé de correspondre avec l'ennemi, quitte le Haut-Rhin sans avoir eu le temps de changer les dispositions qu'il avait prises.

Le représentant parti, les luttes recommencent aussitôt à Huningue. Les adversaires du curé travaillent à sa perte définitive. Ils y réussissent, après que, le 5 avril 1794, Hérault a été guillotiné. Puisque Hérault a été reconnu coupable, tous ceux qu'il a mis en place lors de sa mission dans le Haut-Rhin sont suspects. "Comment avoir confiance dans des gens placés par un monstre !" Une nuée de dénonciations tombe alors sur DELARUE : au District, au Département, aux Jacobins de Colmar, à la Société d'Huningue. On lui reproche de réunir deux fonctions, celles de prêtres et d'agent national ; un membre des Jacobins de Colmar propose "de lui donner un passeport pour l'envoyer au pape, puisqu'il continue à faire le charlatan". En effet, fidèle au programme qu'il s'est tracé en 1791, lors de sa prestation de serment, il prêche la morale patriotique à ceux qui veulent l'entendre et la religion catholique à ceux qui ont gardé l'ancienne foi. Aux yeux des patriotes il n'a donc pas donné de gage sérieux de son esprit républicain ; il joue au patriote afin de pouvoir prêcher le fanatisme sans être inquiété.

Et, comme une seule accusation pourrait être insuffisante, on lui reproche en outre d'être souvent allé à Bâle pour y rencontrer des émigrés.

Le 16 germinal an II (5 avril 1794), le jour même où Hérault monte à l'échafaud avec les Dantonistes, l'agent national du district présente au tribunal d'Altkirch une violente accusation contre le curé d'Huningue : "DELARUE n'est qu'un fanatisan, qu'un charlatan du patriotisme, qui, par son prestige, tend à subvertir l'esprit public et faire rétrograder la Révolution.

Le défendant dira sans doute pour sa justification qu'il a ignoré la Loi, qu'il est patriote, qu'il n'est point un fanatisan, qu'il prêche le Culte de la Raison, et que le premier il a mis la main à la construction de l'autel de la Raison à Huningue ; mais tout ne consiste donc plus qu'en phrases et les faits ne seraient-ils donc plus rien ? Quelle opinion veux-tu que le peuple ait du Culte de la Raison, lorsqu'il le voit allié à tous les anciens prestiges du papîsme ? Citoyens-Juges, LARUE prêche la Raison dans le temple du culte catholique ; alors un rideau tricolore ferme le choeur et ce rideau s'ouvre pour entendre la messe. Mais n'est-ce donc pas donner à croire au peuple que le sanctuaire serait profané si lors du culte de la Raison le rideau était ouvert ?"

Le lendemain, le citoyen Stouff, membre du District d'Altkirch, appose les scellés chez DELARUE. Quinze jours plus tard, par ordre du représentant Poussedoire, successeur d'Hérault dans le Haut-Rhin, le curé huninguois est arrêté et déporté à Langres. Nicolas Ritter remis en liberté, devient agent national à la place de son adversaire. On passait, en ce temps-là, de la prison aux honneurs et des honneurs à la prison et à la mort avec une rapidité déconcertante. Ces procédés d'ailleurs, depuis ont fait école.

Le 1er vendémiaire an III (21 octobre 1794), le Comité de Sûreté Générale fut saisi d'une demande de mise en liberté de DELARUE. Il invita Poussedoire à lui faire connaître les motifs de l'arrestation du curé huninguois et, le 30 nivôse (20 janvier 1795), arrêta que le citoyen LARUE serait remis en liberté.

Après avoir quitté le camp de déportation, DELARUE paraît être resté à Langres et s'y être établi commerçant. C'est du moins ce que permettent de penser ses lettres écrites de Langres et signées "Delarue, commerçant".

Mais, loin des bords du Rhin, il n'a pas oublié Huningue où il a passé quatorze années de sa vie, et non de celles dont le souvenir s'efface facilement. Il est resté en relations avec d'anciens partisans à Huningue qui le tiennent au courant de tout ce qui se passe sur la frontière de l'Est. Nous en avons pour preuve un mémoire adressé par DELARUE au Directoire et concernant "les dangers imminents sur les bords du Rhin et particulièrement à Huningue."

C'est une dénonciation violente contre Ritter et ses partisans, que DELARUE présente comme des contrebandiers, des conspirateurs et complices des émigrés. Le même patriotisme soupçonneux qui avait dicté sa conduite dans les années 1789 à 1794 s'exprime dans ce dernier écrit qui nous a été conservé de l'ancien curé huninguois : "Il n'y a pas un moment à perdre. Il faut réorganiser cette ville désorganisée par Foussedoire, agent inepte des haines et des jalousies auxquelles il a sacrifié toute justice, en exposant le salut de la France. Je nomme hardiment les coupables et les suspects dans l'ordre de la loi : les Mogly, les Haffner et les Ritter, qui ont exporté de l'argent et des lingots ; Blanchard, auteur de fausses pièces, bas valet du comte de Buffevent, et pourtant aujourd'hui chef du bureau important de Bourg-Libre, où il délivre des passeports à ses bons amis qui vont porter aux émigrés notre or et, sans doute, des renseignements funestes, - Larcher, digne collègue de Blanchard dans le bureau de Bourg-Libre, est frère et parent de plusieurs émigrés ... - Brunner, adjoint municipal, sujet inepte et sans aucune espèce de mérite, est encore beau-frère, ou du moins, parent très proche d'émigrés ; il fut même les visiter dans l'armée de Mirabeau en 1791 de l'autre côté du Rhin. ---

C'est au Ministre à suivre de près les trames et les intrigues de ce pays où elles peuvent causer les plus grands malheurs. --- Les parents d'émigrés peuvent-ils occuper les places les plus importantes ? Les perfides contrebandiers qui exportent notre or doivent-ils être les dominateurs de nos frontières ? Mettez les décrets en activité et la patrie sera tranquille et les patriotes obtiendront enfin la justice qui leur est due".

Toute trace de DELARUE se perd après ce mémoire, dont nous ne savons pas s'il a contribué à augmenter la vigilance avec laquelle le Directoire surveillait la frontière près de Bâle.

Comment l'ancien curé huninguois finit-il ses jours ? Dans le Haut-Rhin la légende s'est établie que DELARUE aurait été tué à Langres au cours d'une émeute qu'il avait suscitée. Mais les registres d'État-civil de la ville de Langres ne font pas mention du décès d'un nommé Jean-Michel DELARUE. Il faut croire que la légende est née du besoin de trouver une mort brutale à cet homme agité qui avait dit de lui-même que "depuis sa jeunesse il avait toujours habité la région des tempêtes".

 

L. Kiechel - Société d'histoire et du Musée de la ville et du Musée d'Huningue et du canton d'Huningue - mai 1953