DUELLISTES z

A CHACUN SON DUEL !

Un militaire entre à l'opéra et veut occuper sur le devant d'une loge une place qui était vide. Un bourgeois assis au second banc l'en empêche, en lui représentant que cette place était retenue pour une dame, et qu'il avait pris l'engagement de la lui garder. L'officier veut passer outre ; le bourgeois s'y oppose. Je ne sais point si la place fut prise d'assaut ou si elle capitula ; mais les deux champions, voulant sortir tous deux avec les honneurs de la guerre, résolurent de terminer leur dispute, le lendemain, les armes à la main. Le bois de Boulogne fut choisi pour champ de bataille.

Le jour suivant, le bourgeois se lève de bonne heure, et vient trouver son adversaire, qui dormait encore aussi profondément que faisait autrefois Turenne lorsqu'il avait fait toutes ses dispositions pour une bataille : "Monsieur, lui dit-il, avant de partir pour notre rendez-vous, j'ai voulu avoir avec vous une petite explication : vous êtes militaire, l'usage des armes vous est familier ; moi, je suis apothicaire, et je n'ai de ma vie manié ni sabre ni pistolet ; vous sentez qu'il ne serait point loyal de me forcer à un combat aussi inégal. Pour rétablir l'égalité des armes, je viens vous en proposer deux que j'ai prises dans mon état, et dont vous pourrez vous servir aussi habilement que moi." En même temps il tire un papier de sa poche, le présente à son ennemi, et lui dit : "Voilà deux pilules ; l'une est empoisonnée et l'autre ne l'est pas. Choisissez celle qui vous plaira et avalez-la, j'avalerai la seconde : cette manière de se battre sera décisive, et ne donnera à aucun l'avantage des armes."

Cette proposition fit rire l'officier. Charmé de rencontrer un aussi galant homme, il le pria d'oublier ce qui s'était passé, et de vouloir bien substituer à ses pilules un bon déjeuner qu'il lui offrit. La chose se passa le mieux du monde ; la valeur fut égale de part et d'autre, et, malgré l'indécision de la victoire, chaque parti se retira content. L'apothicaire obtint de son remède l'effet que, sans doute, il en attendait ; et le militaire, sans avaler la pilule, fut guéri, du moins pour un temps, de la fièvre duellique.

 

Les Affiches d'Angers - pluviôse an X (1802)