Forteresse z

Sur la rive droite du Rhin, au sommet d'un rocher, en face de la ville de Coblentz, s'élève le château d'Ehrenbreistein (ce mot signifie large pierre d'honneur).

On compte en Europe peu de forteresses aussi importantes par leur position. Pendant leurs guerres en Germanie, les Romains avaient construit un camp sur cette hauteur. On en releva les ruines en 1160, et dans la suite l'Électeur Jean margrave de Eade, y ajouta de nouvelles fortifications ; il fit aussi creuser un puits de plus de 280 pieds de profondeur ; d'autres excavations ont porté cette profondeur à 300 pieds.

Pendant les guerres de la révolution, le château d'Ehrenbreistein a subi maintes vicissitudes. Au premier passage du Rhin, en septembre 1795, le général Marceau en fit le siège pendant un mois ; en 1796, on le bloqua pour la seconde fois, et on le canonna des hauteurs de Pfaffendorf et d'Arzheim ; nos soldats s'emparèrent de la position de Zellenkopf ; la retraite du général Jourdan fit lever le siège. En 1797, le général Hoche l'attaqua encore, s'en rendit maître, mais il fallut le rendre à la paix de Leoben. Pendant le congrès de Rastadt, l'armée française le bloqua de nouveau : les assiégés, réduits à la famine, se nourrissaient de viande de chat et de cheval ; un chat se vendait 3 francs, une livre de cheval 1 franc ; le colonel Faber, qui commandait la place, fut enfin obligé de la rendre, au mois de janvier 1799. En 1815, cette conquête fut enlevée à la France, et la Prusse, en devenant maîtresse du confluent du Rhin et de la Moselle, recouvra avec Ehrenbreitstein, qui commande les approches du Rhin et de la route de Nassau, les fortifications de l'ancien monastère de la Chartreuse, qui défendent les routes de Mayence et du Hundsruck, et celles de Petersberg, qui défendent les routes de Trèves et de Cologne. Exécutées d'après les plans de Montalembert et de Carnot, les constructions d'Ehrenbreistein sont admirées par les gens de l'art. Les Prussiens les ont considérablement augmentées, et ont bâti de nouveaux forts sur les collines environnantes.

Des remparts de la forteresse, la vue embrasse une vaste étendue de pays, et un nombre considérable de petites villes et de villages ...

L'état-major autrichien devant le corps de Marceau zz

Aux souvenirs d'Ehrenbreistein se mêle le souvenir d'un fait qui mérite d'être cité. Le général Marceau, tué dans les environs, avait été enterré sur une colline de la rive gauche, vis-à-vis d'Ehrenbreitstein ; sur le lieu de sa sépulture on avait élevé une pyramide, et une inscription invitait "les amis et les ennemis du brave" à respecter son tombeau. Quand le gouvernement prussien fit construire les nombreuses forteresses qui défendent cette position, on voulut élever des batteries à la place même où s'élevait la pyramide ; mais on obéit à l'inscription, la pyramide fut respectée, et on descendit le monument dans le milieu de la plaine, au-dessous du nouveau fort.


Magasin pittoresque, volume 1 - 1833

Gravure de la Forteresse par Johann Adolf Lasinsky (1828)

Tableau : L'état-major autrichien devant le corps de Marceau, par Jean-Paul Laurens

 

HISTOIRES DE REVENANTS ARRIVÉES A LA COUR DE L'ÉLECTEUR DE TRÈVES


La petite cour d'Ehrenbreitstein fut à diverses reprises pendant le dix-huitième siècle le théâtre d'apparitions de revenants.

EHRENBREITSTEIN Jean-Philippe


Souvent, par exemple lorsque l'Électeur Jean-Philippe (baron de Walderdorff), plongé dans la lecture de son bréviaire, se promenait dans ses appartements et arrivait ainsi à l'antichambre extérieure, le hallebardier de garde apercevait, à travers la grande porte vitrée donnant sur cette antichambre, un petit monsieur tout habillé de gris qui se tenait à côté de l'Électeur, et, malgré ce qu'il y avait de sérieux dans sa mine, prenait avec le prince de choquantes libertés. Le hallebardier remarqua même un jour que l'étranger suspect restait à quelques pas en arrière de l'Électeur en se moquant de lui et en lui faisant un pied de nez. A ce moment, le fidèle garde ne put s'empêcher d'ouvrir précipitamment la porte vitrée pour châtier cet insolent. Mais il s'arrêta alors comme foudroyé, et incapable de dire un mot, en reconnaissant que l'Électeur était tout seul. L'auguste prélat se retourna pour lui demander le motif de cette entrée impétueuse et inconvenante. "Monseigneur, c'est que j'ai été tellement effrayé pour Votre Grâce Électorale ... Vous savez bien, ce maudit homme gris ..." - "Ah ! Est-ce qu'il est revenu ? C'est une de mes anciennes connaissances," se contenta de répondre l'Électeur ; puis il renvoya le soldat à son poste.

Une autre vision, rapportée par le lieutenant-colonel Alexandre-Frédéric de Trautenberg, eut plus d'importance. Il était de service comme page auprès de l'Électeur, lorsque M. d'Ehrenfels, colonel des hallebardiers, vint rapporter à ce prince l'étrange déclaration faite par un hallebardier qui s'était trouvé de garde la nuit précédente dans cette même antichambre.

Ce soldat avait vu, tout de suite après minuit, un homme, qu'il avait pris pour l'Électeur, accompagné de plusieurs gentilshommes et précédé de deux pages tenant chacun à la main une girandole garnie de bougies, s'en venir tout le long de la grande galerie, puis passer rapidement devant lui. D'abord, il n'y avait pas fait autrement attention ; mais ensuite il avait été frappé en se rappelant que malgré la présence d'un si grand nombre de personnes, il n'avait pas entendu le moindre bruit de pas, et que l'Électeur avait paru extrêmement pâle et amaigri. Après quelques instants de réflexion, l'Électeur ordonna que ce hallebardier occuperait encore le même poste la nuit suivante, tiendrait bonne note de tout ce dont il serait témoin, et surtout ferait attention à la direction que suivraient les esprits. On permit à notre homme de se donner un compagnon de veillée, mais il refusa d'user de cette autorisation. Or, de même que la fois précédente, il vit venir à lui deux pages tenant des flambeaux à la main, puis l'Électeur avec une longue barbe blanche et vêtu d'un magnifique manteau de cérémonie, enfin les gentilshommes de sa suite. Les portes de l'antichambre que traversa le cortège restèrent toutes grandes ouvertes, et notre hallebardier suivit les esprits à une certaine distance. Arrivé dans la troisième pièce, le cortège tourna à droite, et alors le panneau de boiserie tout doré qui recouvrait la muraille laissa apercevoir une porte qu'on n'y voyait pas auparavant. Les pages se placèrent des deux côtés de cette porte, l'Électeur passa devant eux, puis les gentilshommes le suivirent, et les pages se remirent à marcher derrière. A son tour le hallebardier franchit le seuil de cette porte mystérieuse, et il se trouva alors sur un balcon du haut duquel il aperçut une vaste église toute remplie de monde. Un homme tournant le dos au porche, enveloppé dans de larges vêtements, et sur la tête duquel trois évêques tenaient une couronne, était agenouillé dans le choeur ... A ce moment, la garde de ronde entra par le côté opposé. Le hallebardier s'esquiva bien vite par la même porte ; et alors tout disparut, église, foule, porte, etc. L'Électeur demanda à cet homme s'il se rappelait avoir entrevu ailleurs la figure de l'Électeur qu'il avait aperçue dans cette circonstance. Il répondit affirmativement ; et l'Électeur l'ayant alors fait conduire dans la grande salle à manger du palais, il reconnut le personnage de son apparition dans le portrait de l'Électeur Philippe-Christophe.

A quelque temps de là, on reçut la nouvelle que l'empereur François Ier était mort le 18 août 1765, et qu'on allait prochainement procéder au couronnement de Joseph II. C'est cet évènement qu'annonçait la vision.

Dans l'automne de 1767, on travaillait avec activité à transformer complètement les appartements électoraux d'hiver. Jean-Philippe faisait exécuter ces travaux sous sa propre direction, et venait tous les jours vers midi voir à l'oeuvre les peintres, décorateurs et tapissiers. Un jour, il trouva dans une pièce un de ces décorateurs étendu sans connaissance au pied de son échelle. L'Électeur lui fit aussitôt prodiguer tous les secours possibles, mais cet homme resta longtemps sans donner signe de vie, et ce ne fut même que le lendemain qu'il se trouva en état de dire ce qui lui était arrivé. Il raconta alors qu'un monsieur en robe de chambre de damas rouge, qu'il avait pris pour un des gentilshommes de l'Électeur, étant entré dans cette pièce, il lui avait fait silencieusement sa révérence. Mais l'inconnu, après l'avoir regardé tout de travers, lui avait dit : "Tu te donnes là beaucoup de peine pour pas grand'chose, et dire quelques patenôtres te vaudrait bien mieux ! Sache en effet que celui pour qui tu décores ces appartements ne viendra pas les habiter". Frappé de terreur, notre décorateur fit bien vite un signe de croix et allait réciter un patenôtre, quand la vision disparut, laissant après elle un épais nuage de fumée. Un bruyant éclat de rire retentit en même temps dans la salle, et c'est alors que l'ouvrier, saisi de terreur, se laissa choir du haut en bas de son échelle. - Ceci se passait le 16 novembre 1767. L'Électeur tomba malade le 25 du même mois, et mourut le 11 janvier 1768.

château

De toutes les pièces dont se compose le château d'Ehrenbreitstein, celle qui jouissait de la plus mauvaise réputation était la "chambre d'argent", située dans l'aile du nord. Il s'y tenait de nombreuses assemblées d'êtres malfaisants venus là tantôt seuls, tantôt en compagnie ; on y entendait retentir des sons étranges et parler des langues inconnues. Les fenêtres en paraissaient tout à coup brillamment illuminées, et alors les portes, auparavant très soigneusement fermées, se trouvaient toutes grandes ouvertes. Bref, cette chambre était le théâtre des faits les plus étranges et les plus surnaturels. On s'en étonnera moins, quand on saura qu'en 1631 et 1632 elle avait été occupée par maître Félix Wendrownikius, dont le métier ostensible était la transmutation des métaux, l'art de faire de l'or, le grand oeuvre en un mot ; mais que beaucoup de gens s'obstinaient à considérer tout simplement comme un agent secret de Bethlen-Gabor. Les gens de cour, qui désapprouvaient fort les relations et les intrigues de l'Électeur, leur seigneur et maître, avec la France et ses alliés, prirent donc particulièrement en grippe maître Wendrownikius, qui n'avait pas de plus implacable ennemi que le chambellan intime, Michel Wiedeman, personnage exerçant une grande influence sur l'Électeur. Quelle part le mauvais vouloir ou les tendances politiques de ce chambellan purent-ils avoir dans les faits que nous allons rapporter, ou bien jusqu'à quel point fut-il lui-même dupe de ses propres illusions ? C'est au lecteur à en décider.

- Le 2 juin 1632, le chambellan Wiedeman aurait été bien aise de voir l'Électeur se coucher de bonne heure, parce que son beau-père, appartenant à la noble famille des Nettesheim et directeur de la douane à Boppart, se trouvait chez lui en visite. Mais précisément ce soir-là l'Électeur resta plus longtemps à souper que d'habitude ; et au moment où il se disposait à lui éclairer pour le conduire à sa chambre à coucher, ce prince lui apprit qu'il aurait encore à l'accompagner jusqu'à l'appartement du Hongrois, dont il voulait examiner le travail avant de se mettre au lit. Le Hongrois les attendait. Il avait placé au milieu de la chambre une table soutenue sur un tréteau. Sur cette table était une assiette, et dans cette assiette un gobelet. Un feu ardent brûlait dans un fourneau de forge. Les visiteurs admirèrent pendant quelque temps le fini du travail de ce gobelet et de cette assiette, où se trouvaient incrustées "des têtes de païens", c'est-à-dire vraisemblablement des médailles antiques.

L'Électeur ordonna ensuite à maître Félix Wendrownikius de continuer son travail ; mais le Hongrois se jeta à ses pieds pour le supplier d'avoir pitié de sa faiblesse. L'Électeur ayant persisté et témoigné même un assez vif mécontentement au sujet de ses hésitations, Wendrownikius se releva en protestant que ce n'était nullement la frayeur qui le faisait hésiter à se conformer au volontés de Sa Grâce Électorale. Toutefois, il ajouta que l'oeuvre qu'il allait entreprendre était entouré de si grands périls pour son âme et pour son corps, qu'il devait recommander à l'assistance de suivre bien exactement ses prescriptions. Il avança un vieux fauteuil et invita l'Électeur à s'asseoir, en lui renouvelant ses instantes recommandations de ne pas proférer le moindre mot, quoi qu'il pût maintenant se passer sous ses yeux. Notre Hongrois affirma en effet qu'il y allait de sa vie. Le chambellan se plaça derrière le siège de son maître, et Wendrownikius lui adressa les mêmes recommandations d'immobilité et mutisme absolus. Le Hongrois passa alors autour du gobelet incrusté de têtes de païens un fil d'archal dont il attacha l'autre extrémité au fourneau de forge, et traça trois cercles autour de ses visiteurs, en marmottant des prières à voix basse ; puis du dernier de ces cercles il tira une ligne droite aboutissant au fourneau. Après avoir placé en triangle autour de l'assiette les bougies allumées, il s'agenouilla devant le fourneau, où il continua de réciter des prières à voix basse, en tirant aussi de temps à autre d'une boîte placée près de lui une certaine quantité de matière inconnue qu'il jetait dans le feu ; acte suivi chaque fois, tout aussitôt après, de bruyants pétillements dans le fourneau, où le feu devenait alors encore plus ardent. Cela dura bien une heure, et le chambellan put voir le fil d'archal au gobelet devenir rouge, puis le gobelet suinter à l'extérieur des gouttes d'un liquide épais et visqueux, tandis qu'à l'intérieur brillaient les lueurs les plus vives, du genre de celles qu'on aperçoit dans les fourneaux d'une fonderie. Insensiblement le gobelet se dilata, se sépara en deux, et augmenta de hauteur, en même temps que les têtes des païens croissaient également à vue d'oeil. Plus le Hongrois mettait de ferveur à marmotter ses prières, et plus le gobelet augmentait en hauteur, à tel point que ses bords finirent par presque toucher le plafond. Tout à coup, un fracas semblable à celui du tonnerre se fit entendre, et les têtes de païens se détachèrent du gobelet, en prenant la forme d'hommes à longue barbe enveloppés dans de grands manteaux, et ayant des mines effrayantes. Quand ils eurent formé le cercle autour de l'Électeur, le dernier de la bande s'agenouilla devant le spectre le plus rapproché du prince et dit en le montrant du doigt : "Voilà celui qui veut livrer l'Empire romain aux Gaulois !" Après quoi, ils rapprochèrent leurs têtes comme pour délibérer ; et quand ils se furent dit quelques mots à voix basse, celui qui formait l'extrémité de la bande tira de dessous son manteau une grande épée et s'écria : "Voilà ce que la loi réserve au traître !" et il fit quelques pas en avant, comme pour pourfendre l'Electeur. "Au secours ! Au secours, Michel !" s'écria celui-ci d'une voix étouffée ; au même instant toute la vision disparut. L'Électeur était tombé en défaillance, et le Hongrois lui-même gisait presque inanimé à terre. Le chambellan eut toutes les peines du monde à faire reprendre connaissance à son seigneur et maître ; alors le Hongrois, plus pâle qu'un mort, se releva aussi et aida le chambellan à ramener l'Électeur dans sa chambre à coucher. En s'en allant, Wendrownikius dit au chambellan : "Je sais que vous m'en voudrez beaucoup, et qu'il vous tarde même d'être débarrassé de moi. Mais avant de vous quitter, je dois vous donner un dernier avertissement. Ayez soin de briser sur-le-champ le gobelet d'or incrusté de têtes de païens, ou du moins prenez garde que Sa Grâce Électorale ne s'en serve plus jamais pour boire. Sans cela, l'Électeur, qui était habitué à prendre de sa main seulement le remède souverain prescrit par ses médecins pour toute incommodité subite : des yeux d'écrevisses longtemps trempés dans de l'eau. Le bon Électeur sommeillait un peu, quand une violente détonation se fit entendre et fut rapidement suivie de quelques autres ; ce qui le réveilla tout en sursaut. "Il faut, dit-il, que la foudre soit tombée bien près d'ici !" et, en effet, les cris "au feu !" ne tardèrent pas à retentir dans le palais. "Le feu est au laboratoire !" s'écrièrent bientôt plusieurs voix ; et le chambellan se dirigea en toute hâte vers l'endroit où s'échappaient d'énormes tourbillons de fumée. On avait déjà enfoncé les portes du laboratoire, mais le chambellan fut encore un des premiers à y pénétrer. Le Hongrois était pendu par son cou aux barreaux de la fenêtre ; son visage était déjà tout bleu, et la langue lui sortait de la bouche de plusieurs pouces. En entendant le récit de son chambellan, l'Électeur laissa apercevoir une si vive émotion, que son fidèle serviteur, se jetant à ses pieds, s'enhardit à lui dire que cette terrible histoire devait lui servir de leçon pour le porter à s'abstenir à l'avenir de toutes relations dangereuses avec des aventuriers, et surtout de prendre part à leurs pratiques et sortilèges. "Jacta est alea !" se contenta de répondre l'Électeur. Le chambellan n'osa point insister davantage, et le 9 du même mois les Français prenaient possession de la forteresse. Ils y étaient arrivés comme amis et alliés de l'Électeur ; mais celui-ci, faute de pouvoir s'accorder avec le gouverneur français Bussy-Lameth, et de pouvoir vivre sous le même toit que lui, alla bientôt s'établir à Trèves, au château Saint-Pierre.

Le 12 mars 1635, tout le monde dans cette demeure princière était déjà couché, et le chambellan de l'Électeur était en train de lire à son maître le cinquième chapitre de l'Évangile selon saint Matthieu, quand un horrible fracas retentit dans l'escalier. Tout de suite après, on entendit dans l'antichambre le bruit des pas d'un cheval ; quoique soigneusement fermées aux verrous, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes à deux battants, et un cavalier, dans lequel l'Électeur reconnut aussitôt le Hongrois, entra précipitamment en poussant sa monture jusqu'au fauteuil de l'Électeur, et lui dit d'une voix caverneuse : "Prends bien garde à ce qu'on m'envoie te dire. Tes ennemis se sont conjurés contre toi, et leur heure est venue. Ils t'emmèneront prisonnier sur la terre étrangère ; et ce sera là encore la moindre de tes misères, si tu ne te décides pas à me suivre sur-le-champ, car j'ai le pouvoir de te mettre en sûreté". Mais l'Électeur, se levant de son siège avec une promptitude extraordinaire, fit le signe de croix en invoquant le saint nom de Jésus ; et tout aussitôt le Hongrois disparut par la cheminée avec son infernale monture. On voit que le fidèle serviteur qui blâmait toute la politique d'un maître auquel cependant il était sincèrement attaché, s'imaginait que cette politique était inspirée à l'Électeur par de malins esprits, contre lesquels ce prince luttait du mieux qu'il pouvait. Ou bien n'y aurait-il eu là qu'une intrigue dont le chambellan était l'âme, et ayant pour but de faire tomber par la ruse l'Électeur entre les mains de ceux qui ne devaient pas tarder à s'emparer de vive force de sa personne ? Pendant sa détention à Lintz, l'Électeur renvoya ce chambellan de son service, parce qu'il le trouvait trop dévoué aux intérêts de l'Empereur ; mais il ne se sépara de lui que les larmes aux yeux.

 

 

Clément-Wenceslas 3

 

Une autre vision que l'Électeur Jean-Hugues raconta à son coadjuteur Verhord fut d'une nature plus pacifique et plus rapprochée de la réalité.

Le 6 janvier 1701, on venait de chanter les primoe vesperoe solennes en l'honneur des trois Rois mages ; le chapelain du château venait de bénir en grande cérémonie les appartements intérieurs de l'Électeur ; après quoi, commencèrent à quatre heures du soir les prières des Quarante heures. L'usage voulait que l'Électeur assistât toujours à la première et à la dernière heure de ces prières. Cette fois, des dépêches arrivées de Vienne, et auxquelles il y avait nécessité de répondre sans délai, l'empêchèrent d'être exact. Après avoir ainsi retardé ses dévotions jusqu'à minuit, l'Électeur put enfin prendre son bréviaire sous le bras, et, un bougeoir d'argent à la main, se rendre à sa tribune, dans la chapelle du château, en traversant la pièce qui la séparait de sa chambre à coucher. Il aperçut de là les cierges qui brûlaient sur le maître-autel, sans qu'il y eût encore d'officiant. La porte de la sacristie s'ouvrit à ce moment, et il en sortit successivement trois prêtres, sans surplis, mais revêtus de magnifiques vêtements sacerdotaux, sauf qu'ils n'avaient pas de mitres. Ils firent leurs génuflexions devant l'autel, puis s'assirent sur les pliants disposés latéralement. De là ils regardaient l'Électeur fixement, et celui-ci leur rendait la pareille. Enfin, il leur cria d'un ton d'impatience de commencer. "Nous attendons encore quelqu'un !" répondit celui du milieu. Il parut assez surprenant à l'Électeur qu'on pût attendre quelqu'un en sa présence ; cependant, ce qu'il y avait d'étrange dans cette scène piquant sa curiosité, il résolut de descendre dans la sacristie pour voir de plus près ce qu'il en était. Il trouva la porte conduisant de sa tribune à l'escalier tournant tout ouverte comme d'habitude. Mais dans cet escalier il aperçut une lueur, et en regardant en bas, il vit une figure exactement de même grandeur et de même conformation que lui-même, vêtue comme lui, avec un livre sous le bras gauche et un bougeoir d'argent à la main droite, le précédant d'une dizaine de marches, et au moment d'arriver à la porte de la sacristie. Son étonnement fut grand de voir quelqu'un se rendre à la sacristie et se disposer à y entrer par une porte dont seul il avait la clef en poche, et en conséquence il doubla le pas à l'effet de savoir qui se trouvait ainsi devant lui. Le fantôme se retourna alors, et l'Électeur put apercevoir sa propre figure, trait pour trait, comme dans une glace. Il s'arrêta frappé de terreur. Le fantôme lui tourna le dos, ouvrit la porte avec autant de facilité que si elle n'avait point été fermée du tout, et la rejeta derrière lui avec tant de force que tous les vitraux de la chapelle en tremblèrent. L'Électeur ressentit tour à tour des chaleurs et du frisson par tout le corps, et remonta l'escalier avec plus de vitesse qu'il ne l'avait descendu. Il paraît même que son intention était de rentrer dans sa chambre à coucher, sans rester plus longtemps dans la chapelle. Mais à la porte même de la tribune, dans l'antichambre conduisant à sa chambre à coucher, deux de ses gardes du corps lui barrèrent le passage en croisant la baïonnette. N'ayant pu leur arracher aucune explication, il se dirigea alors vers la balustrade de sa tribune, et vit avec terreur que la chapelle était maintenant toute remplie de gens, parmi lesquels il reconnut beaucoup de vieilles connaissances mortes déjà depuis longtemps. Le fantôme qu'il avait rencontré sur l'escalier était agenouillé près du prie-Dieu placé devant le maître-autel, il était revêtu d'ornements pontificaux et assisté de deux acolytes. Coiffé de la mitre comme eux, un troisième prélat fonctionnait à l'autel comme officiant. L'Électeur reconnut alors les trois évêques qui, vingt-cinq ans auparavant, l'avaient sacré, et qui en firent autant au fantôme, son portrait. Quand la cérémonie fut terminée, la foule devint toujours plus compacte, jusqu'à ce qu'au milieu se fit enfin une voie libre. Différents fonctionnaires de la Cour électorale, entre autres le précédent maréchal, s'avancèrent par cette voie, où les suivit bientôt "une jeune fille de quinze ans au plus, plus belle que la plus belle, resplendissante comme des millions de diamants", et dans laquelle il reconnut sa soeur Ève. Elle portait un cierge à la main ; autant en faisait son frère Damien-Adolphe (son frère cadet, né en 1639), qui, de son autre main, tenait une branche d'olivier. Lui aussi était magnifiquement costumé : il portait un étroit ruban rouge à son cou, qui était resté nu ; et sa croix de chevalier brillait sur sa poitrine comme un soleil (croix de l'ordre Teutonique et commandeur de Trèves). Venaient ensuite deux fiancés, portant aussi des cierges à la main, et qui n'étaient autres que le père et la mère de l'Électeur. Suivaient leurs autres enfants, tant les morts que les vivants, et parmi ceux-ci l'Électeur reconnut sa soeur, madame de Kesselstadt, avec laquelle il avait soupé le soir même, ainsi que madame de Quad. Ces vivants avaient l'air très grave, tandis que les morts paraissaient être dans un ineffable ravissement. Les deux fiancés furent conduits au prie-Dieu ; les porteurs de cierges s'agenouillèrent de chaque côté, et l'évêque, dans lequel il reconnut sa propre figure, célébra une messe basse. Quand il eut prononcé l'Ite, missa est, l'officiant, s'approchant des conjoints, prit la main de la mère, lui retira son anneau du doigt, et l'entoura de son étole en même temps que le fiancé.

- La scène changea alors tout à coup, sans qu'il fût possible à l'Électeur de se rendre compte comment. - Des cierges de cire jaune brûlaient sur l'autel, les murailles étaient tendues de draperies noires, des voix graves et solennelles entonnaient un Dies irae ; on célébrait un service mortuaire. Les officiants se pressèrent autour du cercueil, et quand il se fit un petit interstice entre eux, l'Électeur put s'apercevoir lui-même étendu dans ce cercueil, revêtu de ses ornements épiscopaux et la mitre en tête. Quand on enleva le cercueil, on le descendit dans un caveau latéral au choeur, et on jeta dessus des armoiries brisées. C'est alors seulement qu'il lui sembla perdre connaissance.

Quand il revint enfin à lui, il se trouva complètement seul, et se traîna péniblement vers sa chambre à coucher, où il passa une très mauvaise nuit. Le lendemain, il sonna son valet de chambre. Celui-ci, s'étant approché de son lit, trébucha, se baissa, et ramassa une bague qu'il présenta à l'Électeur. C'était l'anneau nuptial de sa mère, qu'il regrettait d'avoir perdu depuis plus de vingt ans. D'ailleurs, l'Électeur ne mourut que dix ans après cette scène, mais dix ans juste, jour pour jour.

Cet Électeur de Trèves (Jean-Hugues) était le fils de Guillaume d'Orbeck de Vernich, lieutenant-colonel au service de l'Empereur, et de Marie-Catherine de Leyen, soeur d'un autre évêque de Trèves.

On fait les plus grands éloges de son caractère. Né en 1634, il avait étudié à Cologne et à Mayence, puis au collegium Germanicum à Rome, d'où le général des Jésuites, le P. Oliva, écrivait à son sujet : "Quand ce jeune homme sera plus avancé en âge, il n'aura guère son pareil en Allemagne, et il me paraît fait pour devenir le successeur de Son Éminence (l'Électeur Charles-Gaspard)". Il quitta Rome en 1655, alla encore étudier à Paris et à Pont-à-mousson, fut admis en 1657 au chapitre de Spire, et en 1658 au chapitre de Trèves. En 1660, il devint doyen du chapitre du Spire, fut nommé en 1672 coadjuteur de son oncle, puis élu en 1676 évêque de Spire. Le 9 juillet de cette même année, il prit les rênes du gouvernement dans le pays électoral, qui venait d'avoir horriblement à souffrir des dévastations de la guerre. Par la sagesse de ses mesures administratives, il y ramena bientôt la prospérité, et y fonda une organisation civile qui resta à peu près sans modification jusqu'en 1794. Ses profondes connaissances en droit lui valurent en 1677 sa nomination aux fonctions de membre de la Chambre impériale ; et il en fit surtout preuve dans les soixante-six excellentes ordonnances qui réglèrent désormais la législation de l'Électorat.

Le réfugié français Blainville dit de lui, dans sa Relation de voyage (tome Ier, p. 129) : "Jean-Hugues, de la maison des barons d'Orbeck, est le dernier de sa race, et âgé bientôt de soixante-douze ans. Il est de mine agréable et d'une bienveillance qui le fait adorer de tout le monde. Ennemi déclaré de l'injustice et de l'oppression, il a la plus tendre et la plus active sympathie pour ceux de ses sujets qui ont pu souffrir des maux de la guerre, et il aime mieux se contenter de revenus médiocres que de les accabler d'impôts. En un mot, on peut dire qu'il est vraiment le père de ses États. Sa cour, qui l'a pris pour modèle, est incontestablement la plus régulière qu'il y ait en Allemagne. Elle se compose d'hommes vraiment sages, qui préfèrent l'honneur et la probité à toute autre chose. Ici, la justice se rend impartialement, et on ne voit pas de ces exemples d'orgueil, de mépris de la vertu et d'impiété, qui scandalisent tant dans la plupart des autres cours".

Il mourut le 6 janvier 1711, au château de Coblence. Le souvenir de la nuit des Rois de 1701 s'était si vivement conservé dans l'esprit de l'Électeur, qu'il eut toujours dès lors une dévotion particulière pour les trois Rois mages, en l'honneur desquels il fit élever dans la cathédrale un autel particulier ; et il voulut être enterré au pied de cet autel. Comme il était le dernier de sa race, on brisa son écu lors de ses funérailles et on en ensevelit les fragments avec lui, ainsi qu'il l'avait vu faire dix années auparavant dans son rêve, et comme il savait d'ailleurs parfaitement à l'avance qu'il lui arriverait.

Au reste, les histoires de revenants dont la Philippsburg, d'Ehrenbreitstein, avait été le théâtre, déterminèrent le dernier Électeur de Trèves, Clément-Wenceslas à s'établir d'abord au Dicastère, et ensuite au nouveau château de Coblence.

Jean-Hugues 3

 


Personnages énigmatiques, histoires mystérieures ... - tome 3 - par Frédéric Bulau - trad. de l'allemand par W. Duckett - 1861