DU MOULIN D'ÉTOURNEAU

et de la tragique histoire de Pierre Léger, meunier au dit moulin, de sa femme et de ses enfants, pendant les guerres qui ensanglantèrent la Vendée.

 

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De la tragique histoire des meuniers d'Etourneau au moment des guerres de Vendée ... selon la tradition familiale.

C'est grâce à quatre récits - le premier né du souvenir de la belle-mère du propriétaire d'Etourneau, les trois autres dus à la mémoire de plusieurs générations de la famille des meuniers - que nous connaissons le tragique destin de la famille Léger lorsqu'en 1793, les passions partisanes et l'atroce répression du pouvoir mue en volonté d'extermination de la rébellion mirent à feu et à sang les régions de l'Ouest.

LE PREMIER RÉCIT :

On peut le lire dans les "Mémoires" de Mme de Sapinaud de Boishuguet dont la fille était mariée à Marie-Magdelon-François Du Vau de Chavagne de la Barbinière. Après la défaite de Cholet le 17 octobre 1793, elle s'était réfugiée, déguisée en vieille paysanne et se faisant appeler "la Fortin", dans le bourg de Saint-Laurent qui eut à subir en fin 93 une première incursion des armées républicaines. Redoutant le retour des Bleus, elle décide de passer la journée à Etourneau. "C'était un moulin, écrit-elle, qui appartenait à mes enfants. Les eaux étaient hautes et l'on ne pouvait passer le pont. Le domestique était absent quand nous arrivâmes ; c'était lui qui était le maître, il n'y avait qu'une servante et une petite fille de neuf ans ; le père et la mère et huit enfants avaient passé la Loire. Le domestique n'était de retour que depuis huit jours, il ignorait ce qu'ils étaient devenus. On lui avait dit que son maître, Beaulieu, avait été massacré au Mans, dans les bras de sa femme, avec ses deux filles, que la femme avait été conduite en prison où elle était morte, le lendemain, de saisissement et de misère ; mais il ne pouvait ajouter foi à ces tristes nouvelles ..."

 

LE DEUXIÈME RÉCIT :

Il a été rédigé à la demande des archivistes du diocèse de Luçon, les abbés Aillery et Boutin par le R.P. Célestin Deval, descendant de Rose Léger, l'une des héroïnes de l'histoire, lorsque celui-ci était supérieur des missionnaires de la Compagnie de Marie de la résidence d'Angoulême, c'est-à-dire entre 1890 et 1895, date de parution des "Chroniques paroissiales du Diocèse de Luçon ..." autrement dit cent ans après les évènements.

Le voici dans sa quasi intégralité :

"La mère de ma mère se nommait Rose Léger, c'est d'elle et des siens que je vais parler : elle avait 14 ans au passage de la Loire.

son père était, je crois, natif de Beaulieu-sous-la-Roche, d'où le nom de Léger de Beaulieu qu'il portait, ou simplement Beaulieu, comme l'appelle Mme de Sapinaud dans ses Mémoires. Il était comme l'intendant des domaines de M. de Sapinaud ; marié à Rose Chaillou, d'une des plus anciennes familles de Saint-Laurent, il habitait le moulin d'Etourneau sur la Sèvre, au-dessous du château de la Barbinière. Il avait huit enfants quand éclata la guerre ...

Après avoir pris part à quelques combats avec ses deux aînés, il partit avec toute sa famille pour passer la Loire. Lors du passage de ce fleuve à Saint-Florent, il y eut une telle précipitation, l'arrière-garde des Vendéens ayant été harcelés par les Bleus, que, sur l'autre rive, la famille ne retrouva plus les deux jeunes garçons, Pierre âgé de 9 ans et Louis qui avait à peine 6 ans 1/2. Cependant, il fallait suivre l'armée dans sa marche en avant, et abandonner les deux enfants qui étaient restés sur l'autre rive de la Loire.

Pierre, après mille péripéties dont je ne me souviens plus, revint à Saint-Laurent où il retrouva son petit trésor, trois écus de six livres, qu'il avait caché sous une tuile dans le jardin de la maison paternelle ; il devint plus tard le père de la famille Léger de Saint-Laurent et mourut vers 1865 ou 1866.

Son frère plus jeune, Louis, fut pris par les Bleus qui en eurent pitié et le conduisirent à Nantes, où il fut donné à une certaine dame, imbue des principes révolutionnaires, qui l'adopta pour son enfant, dans l'intention de faire son éducation, selon l'esprit du jour. Le petit Louis suivit sa nouvelle mère à Nort, petite ville de la Loire-Inférieure, non loin de Châteaubriant. Là, il fut à bonne école, et il apprit bientôt à blasphémer et à crier vive la République, oubliant tout à fait sa famille et son origine vendéenne.

Pendant ce temps, l'armée de la Loire s'avançait toujours : la famille Léger assista au siège de Granville. L'armée vendéenne fut obligée de revenir sur ses pas, et à une grande bataille qui eut lieu près de Laval, je crois, le père de mon aïeule fut tué avec ses deux aînés qui combattaient à ses côtés. La mère restait seule avec quatre jeunes filles et sur le point de mettre au monde son neuvième enfant.

Toutes les cinq furent prises par les bleus, avec un grand nombre d'autres femmes et de vieillards qui suivaient l'armée, et tout ce petit monde fut conduit au Mans et enfermé dans les églises qui servaient de prison. Ce fut dans cette prison que la bisaïeule accoucha de deux jumeaux qui furent baptisés aussitôt et moururent le même jour ...

Tous les jours on faisait sortir de la prison un certain nombre de ces malheureux qui étaient conduits à la guillotine.

Il y avait trois ou quatre semaines que ma bisaïeule et ses quatre filles étaient ainsi prisonnières, quand elles furent appelées à leur tour : ce fut un moment de joie, car la mort était plus désirable que la vie affreuse qu'elles menaient en prison. Comme on les conduisait à la guillotine, ma grand-mère, mourant de faim, supplia une femme qui vendait des pommes, auprès du funèbre échafaud, de lui en donner une pour l'amour de Dieu. C'est en mangeant cette pomme qu'elle vit tomber la tête de sa mère et de ses trois soeurs qui montrèrent un courage surhumain et moururent en récitant leur chapelet. Le tour de Rose était venu ; mais soit que le bourreau fût lassé, soit qu'il fût pris de pitié pour la jeune fille, il prétendit qu'elle n'avait pas l'âge prévu par la loi pour être exécutée. Désireuse de suivre sa famille dans la mort, Rose objecta qu'elle avait l'âge de mourir et qu'elle voulait aller rejoindre au ciel sa mère et ses trois soeurs ainsi que son père et ses frères tombés sur le champ de bataille ; elle fut repoussée brutalement comme une vile brigande dont le sang ne valait pas la peine d'être versé.

Elle fut recueillie par une mégère de la campagne, qui, après l'avoir dépouillée de ses vêtements, la revêtit de vieilles loques et l'envoya garder un vil troupeau. Elle racontait plus tard que la citoyenne, sa dure maîtresse, avait employé son linge de fine batiste pour se faire des coiffes.

Un accident étant survenu à l'un des animaux dont elle avait la garde, Rose prit la fuite de peur d'être battue. Après avoir marché deux jours et deux nuits sans s'arrêter, elle parvint enfin dans une localité dont je regrette de ne plus savoir le nom, et là elle réussit, en déguisant son origine, à se faire admettre comme servante chez M. le Maire.

Comme elle avait reçu une instruction solide à l'école des Soeurs de la Sagesse à Saint-Laurent, elle servit de secrétaire au citoyen maire qui mit bientôt toute sa confiance dans sa jeune servante. Rose en profita pour timbrer du cachet de la mairie de nombreux laissez-passer qu'elle donnait aux pauvres vendéens, débris de la grande armée, qui se trouvaient égarés dans la Mayenne.

Trois ans s'écoulèrent ainsi et enfin, désireuse de revoir sa patrie, elle prit un beau jour le chemin de Saint-Laurent. Hélas ! de toute sa famille, elle ne retrouva au logis paternel que son frère Pierre, qui, avec un vieux domestique, tenait encore le moulin d'Étourneau.

Ce fut alors qu'elle revit la grand-mère de l'abbé Rousselot, Françoise Blanchard. C'étaient deux compagnes d'enfance qui s'aimaient tendrement. Celle-ci apprit à ma grand-mère que son plus jeune frère Louis n'était pas mort, que, n'ayant pu passer la Loire, il avait été conduit à Nantes et de là à Nort où il devait se trouver encore. Rose Léger n'avait alors que dix-huit ans ; mais elle n'hésita pas à entreprendre le long voyage pour retrouver son frère.

Arrivée à Nort et suivant les indications qu'on lui avait données, elle parvint à découvrir son frère chez la citoyenne D. Elle le reconnut aux traits de famille et à une petite cicatrice qu'il avait au front. Elle voulut aussitôt le serrer dans ses bras en l'appelant son frère, mais lui, ne la reconnaissant pas, la repoussa rudement en employant une de ces expressions peu convenables qu'il avait apprises à l'école de la citoyenne D. qui l'obligeait à l'appeler sa mère.

Rose, bien convaincue d'avoir retrouvé son frère, voulut intenter un procès pour revendiquer le droit de l'emmener avec elle ; mais outre que cela lui eût coûté beaucoup d'argent, il lui aurait fallu attendre bien longtemps l'issue d'un tel procès. Elle proposa à la citoyenne D., qui refusait d'abandonner l'enfant, de lui faire faire à ses frais le voyage de Saint-Laurent, accompagnée d'un témoin qu'elle choisirait elle-même ; si l'enfant ne reconnaissait pas le lieu de sa naissance, elle l'abandonnerait à la citoyenne ; si au contraire, il reconnaissait la maison paternelle, elle le garderait comme son frère. La citoyenne D. consentit à la proposition, pensant bien que l'enfant, qui ne reconnaissait pas sa soeur, ne reconnaîtrait pas mieux le pays qu'il avait quitté à l'âge de six ans.

La petite troupe partit donc de Nort et se dirigea vers la Vendée. On avait déjà dépassé Mortagne et l'on se rendait au Moulin d'Étourneau par le vieux chemin qui traverse la rivière de Loing à l'endroit où elle se réunit à la Sèvre. L'enfant n'avait encore manifesté d'aucune manière qu'il reconnaissait les lieux où il se trouvait. On avançait en silence sur ces larges pierres qui semblent avoir été jetées par des géants sur la Sèvre pour servir de pont. C'était alors l'unique chemin de Saint-Laurent à Mortagne.

Tout à coup, l'enfant s'arrête, puis, se frappant le front, il lance un de ces jurons qui lui étaient familiers, en disant qu'il a vu dans ses rêves.

On était arrivés près du moulin, bâti sur un îlot et uni à la rive par un pont de bois : un vieillard, s'avançait à la rencontre des voyageurs, Rose Léger allait le saluer, quand le petit Louis, courant au-devant de lui, s'écria : "Tiens ! voilà le pont d'Étourneau, et le bonhomme Jeaunet de Buchet avec sa mule !" (Buchet est le nom du premier moulin en amont d'Étourneau). A ce moment, ma grand'mère, se retournant vers le témoin de Madame D., lui demanda si la preuve était suffisamment convaincante : celui-ci s'inclina en disant que sa mission était terminée et qu'il déclarerait à Madame D. que l'enfant avait reconnu son pays et qu'il restait avec sa famille.

C'est de la bouche de ce vieux grand-oncle, mort en 1869, à la Garde, de Saint-Hilaire, que je tiens ce récit : ma mère qui l'avait entendu raconter maintes fois à sa mère, Rose Léger, nous le racontait aussi dans notre enfance avec les mêmes expressions."


LE TROISIÈME RÉCIT,

Beaucoup plus bref que le précédent et bien plus tardif encore, est le compte-rendu manuscrit d'une visite faite en 1961 par le Frère Noël Roul, historien de Saint-Laurent, à Mme Arial, alors âgée de 88 ans, descendante de Pierre Léger fils, à qui elle attribue curieusement l'Odyssée arrivée à son jeune frère, selon le récit précédent. Si, par ailleurs, il y a beaucoup de confusion et d'inexactitude (dont il serait trop long de rendre compte) dans la généalogie de sa famille, il est intéressant de noter que la transmission orale des évènements s'est poursuivie grâce à une autre branche de la famille sur plus d'un siècle et demi.

Histoire de la famille Léger du Moulin d'Étourneau.

(D'après Mme Arial, née Léger à Chaussac - 89 ans en 1962 ...) visite de 1961.

Son arrière-grand-père (dit Beaulieu) était venu de Beaulieu-sous-la-Roche attiré par M. Duvau de Chavagnes, seigneur de la Barbinière, et s'établit meunier au moulin d'Étourneau, au bas du Parc du Château.

Il eut 7 enfants : 5 filles dont l'aînée avait 19 ans en 1793, et 2 garçons de 7 à 11 ans.

Beaulieu périt dans les combats d'outre-Loire. Sa femme et quatre filles - sauf l'aînée qui était restée au moulin - avaient suivi l'armée avec les deux garçons. Faites prisonnières, elles furent victime d'une des noyade de Carrier. Les 2 garçons furent épargnés grâce à l'intervention de deux dames qui les prirent à leur charge. L'un dont la tutrice était Nantaise fut mis en apprentissage chez un chaudronnier (Pierre). Au bout de deux ou trois années, il fit la rencontre d'un jeune Vendéen à qui il demanda de prévenir ses parents à St-Laurent - Ce qui fut fait. Sa soeur aînée partit pour Nantes et réclama son frère. On voulut bien le laisser partir, mais avec un témoin pour apporter la preuve qu'il était bien de St-Laurent.

Le plus jeune (Louis) serait rentré plus tard, de lui-même - le Louis resta célibataire, vécut et mourut au moulin de la Garde de Saint-Hilaire de Mortagne.

Pierre fut la souche de tous les Léger de St-Laurent. Il se maria avec Marie Bréaud, fille des meuniers de Chaussac. Il eut 4 garçons qui s'établirent l'un à Milvin, l'autre à Enervain, un troisième à Chaussac, celui-ci marié à une fille Rivière (Louise) et père de Mme Arial née Léger. L'aînée dut rester avec son père à Étourneau.

Avant de partir outre-Loire, les Léger avaient placé leurs petites économies à l'intérieur d'une petite Statue de la Vierge en faïence et l'avaient cachée. Ce trésor fut retrouvé et Mme Arial conserve la statue et me l'a montrée. C'est une de ces Vierges en faïence à la peinture grossière, émaillée de bleu. Elle occupait avant la Révolution la niche d'un arceau près d'Étourneau.


LE QUATRIÈME RÉCIT,

On peut le lire dans l' "Écho de Saint-Gabriel" d'Octobre 1981, sous la signature de Louis Léger, chroniqueur dans cette revue des héros de la Vendée Militaire. Si l'auteur situe admirablement l'évènement dans les différentes phases des faits historiques de la "Virée de Galerne", il s'inspire directement du second récit, celui du R.P. Deval, sans confronter la mémoire familiale à la vérité des documents d'archives.

 

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CE QUE NOUS RÉVÈLENT LES ARCHIVES AU SUJET DE LA FAMILLE LÉGER


PIERRE-LOUIS LÉGER dit BEAULIEU est bien originaire de Beaulieu-sous-la-Roche. Il est né sans doute peu avant 1740. Les archives paroissiales de Beaulieu ne commencent malheureusement qu'à l'année 1740. On ne connaît donc avec certitude que la date de naissance de ses frères et soeurs : 21 janvier 1740, Marie-Magdeleine Geay ; 6 février 1742, Jean-Paul Geay ; 9 mars 1744, Louis-Encise Geay. Comme on peut le remarquer, l'écriture du nom de famille a sensiblement évolué. Sur les registres paroissiaux de Mortagne et de Saint-Laurent, on peut constater en une douzaine d'années l'évolution suivante : Geay, Legeay, Legé, Léger.

Il avait donc près de 55 ans lorsqu'il s'engagea activement dans le conflit des guerres de Vendée. Fils de Pierre Geay et d'Anne Poiraudeau, il est l'aîné d'une famille qui comptait au moins quatre enfants.

Pierre Léger a épousé Modeste Chauveau (et non Rose Chaillou comme le pensait le R.P. Célestin Deval). Il dut s'installer au moulin d'Étourneau de Saint-Laurent après la naissance de sa fille aînée, qui seule ne figure pas aux registres des baptême de la paroisse de Saint-Laurent, c'est-à-dire avant le mois de juillet 1777.

Quant à la raison de cette migration, on est obligé de s'en tenir à l'explication donnée par Mme Arial : il avait été attiré par Marie-Magdelon François Duvau de Chavagnes, seigneur de la Barbinière. Les meuniers des environs aspiraient sans doute à devenir propriétaire de leur exploitation ... Toujours est-il qu'à la suite de Pierre, ses deux frères cadets vinrent s'installer dans la région : Jean-Paul (ou Paul) domestique aux Landes-Génusson puis à Charruau (alors paroisse de Treize-Vents) jusqu'à son décès en 1804 et Louis, domestique à Mortagne.

Pierre Léger et Modeste Chauveau eurent 8 enfants :

- Charlotte-Magdeleine-Perrine, née en 1776
- Pierre-Louis, né le 27 juillet 1777 et décédé aussitôt le 1er août 1777
- Marie-Modeste, née le 14 novembre 1778
- Rose-Véronique, née le 27 janvier 1781
- Modeste-Marianne, née le 10 juillet 1782
- Pierre-Mathurin, né le 11 décembre 1783
- Jeanne-Adélaïde, née le 10 juin 1786
- Louis-Clément, né le 22 novembre 1788.

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CE QU'IL ADVINT DE CHACUN D'EUX PENDANT ET APRÈS LA RÉVOLUTION


Lorsqu'en 1790 on imposa aux prêtres de prêter serment à la Constitution Civil du Clergé, ceux du Bocage vendéen refusent en grand nombre, soutenus en cela par la population qui continue d'assister aux offices des prêtres réfractaires qui ont préféré la clandestinité à l'exil. Sur les 29 prêtres du Canton de Mortagne, 3 seulement prêtent serment. Le Clergé de Saint-Laurent, le Doyen Ambroise-Auguste Brin et son vicaire Pierre Brochu et tous les Mulotins (Pères Montfortains) à la suite de leur supérieur M. Supiot, refusent ce qu'ils considèrent être un schisme.

Mais l'étincelle du soulèvement est provoqué par la levée en masse de 300.000 hommes décrétée par la Convention le 24 février 1793. La Vendée doit en fournir 4.197. Dans la contrée, les habitants de la Verrie et de la Gaubretière se donnent comme chef Louis Sapinaud de Boishuguet, Chevalier de la Verrie. Les hommes de Saint-Laurent les rejoignent. C'est probablement le cas de M. Duvau de Chavagne, seigneur de la Barbinière, marié à Dame Charlotte Sapinaud de Boishuguet, nièce du Chevalier de la Verrie, et de son meunier Pierre Léger. On se bat à Tiffauges, aux Herbiers, à Mortagne (12-13 mars), puis la guerre s'éloigne vers Bressuire, Fontenay-le-Comte, Saumur, Angers ... Pendant ce temps, la défense s'organise : un parc d'artillerie et une fabrique de poudre dans la cour des Bénédictins de Mortagne où travaille Louis Léger, le frère de Pierre, un hôpital militaire à Saint-Laurent dans la grande maison des Mulotins récemment construite où Blancs et Bleus sont soignés par les soeurs de la Sagesse, un lieu de rassemblement à Saint-Malo ... Les échecs de Nantes (28-29 juin) et de Luçon (30 juillet - 14 août) ramènent la guerre dans la région. Le 19 septembre, c'est le sursaut de Torfou où les redoutables Mayençais de Kléber sont mis en déroute. Mais le 17 octobre, c'est l'effondrement des Vendéens à Chbolet et le début de la dramatique "Virée de Galerne", l'exode outre-Loire de 60.000 fugitifs, hommes, femmes, enfants, poussés par un espoir insensé de salut - mais aussi par la terreur répandue par les Bleus. Les massacres, les viols, les incendies - en particulier des moulins, pour affamer la population - ont ce résultat de vider une région entière, de la jeter sur les chemins avec ce seul souci : éviter la mort.

C'est le cas du Doyen de Saint-Laurent, Auguste Brin, des familles Duvau de Chavagne de la Barbinière et Léger d'Étourneau et de bien d'autres encore de cette paroisse, connus ou inconnus ... La mort vient pourtant : en deux mois, elle fauche les neuf dixièmes de ce cortège de misère. Elle vient par les troupes républicaines de Kléber, Marceau et du terrible Westermann ; elle vient par la faim, la fatigue, le froid, la dysenterie, le typhus ... Les prisons rassemblent le reste, préludant aux exécutions et aux noyades de Carrier à Nantes.

Qu'advint-il plus précisément de la famille Léger ?


PIERRE LOUIS LÉGER, LE PÈRE :

- Fut-il "tué à Laval avec ses deux aînés qui combattaient à ses côtés" (24 novembre), comme le croit le R.P. Deval ?

- Fut-il massacré au Mans (12-13 décembre) "dans les bras de sa femme avec ses deux filles" comme l'écrit Mme de Sapinaud ?

Quoiqu'il en soit, le malheureux père ne vit point mourir avec lui deux fils aînés, ceux-ci n'existant pas. Les deux plus âgés de ses enfants étaient des filles qui moururent comme nous le verrons, au terme de la tragique odyssée. Pierre-Louis Léger ne revit jamais Saint-Laurent.


MODESTE CHAUVEAU, FEMME LÉGER, LA MÈRE :

- Fut-elle conduite en prison lors de la défaite du Mans, et "morte le lendemain de saisissement et de misère", selon Mme de Sapinaud ?

- Fut-elle guillotinée au Mans avec trois filles, après un mois d'incarcération et "après avoir mis au monde deux jumeaux morts le jour même", seule Rose étant libérée, selon le R.P. Deval ?

- Fut-elle victime d'une noyade de Carrier avec quatre filles, seule l'aînée étant restée à Étourneau, selon Mme Arial ?

Ce qui est sûr, c'est qu'il ne put y avoir ni trois ni quatre filles à accompagner leur mère dans la mort et que l'aînée n'était sans doute pas restée à Étourneau. Elle non plus ne revint pas à Saint-Laurent.


CHARLOTTE LÉGER, LE PREMIER ENFANT :

Le 8 janvier 1794, elle fut condamnée à mort par la Commission militaire sise à Nantes et présidée par Bignon, puis fusillée le jour même. Elle avait 18 ans. Le même jour, condamnée par la même commission était également fusillée une de ses amies de Saint-Laurent, âgée de 19 ans, Perrine Bourseau.

 

MARIE LÉGER, LE TROISIÈME ENFANT - (le deuxième étant mort à la naissance)

Noyée à Nantes par Carrier, exécuteur des basses oeuvres d'un régime de terreur (sans doute entre le 26 décembre 93 et la mi-janvier 94). Elle avait 15 ans.

 

ROSE LÉGER, le quatrième enfant

Revint à Saint-Laurent. Le 12 février 1806, elle se maria avec Jean-Mathurin Charrier, tisserand au bourg. Elle eut huit enfants et mourut le 28 septembre 1845, à l'âge de 64 ans. Elle est la grand-mère du R.P. Deval qui fit le récit de ses aventures (2e récit).

Léger Rose mariage z


MODESTE LÉGER, LE CINQUIÈME ENFANT

Revint à Saint-Laurent. Le 26 juillet 1808, elle épousa Pierre Gincheleau, marchand au bourg. Elle eut quatre enfants et mourut le 20 novembre 1855, à l'âge de 73 ans. Elle est l'arrière-grand-mère de M. Emile Gincheleau (1878-1959), qui fut longtemps adjoint au maire de Saint-Laurent (de 1921 à 1959), puis élu le 18 octobre 1931 au Conseil d'Arrondissement du Canton de Mortagne et qui fut souvent d'un précieux conseil pour ses concitoyens peu habitués aux formalités administratives (surtout pour "toucher la retraite").

Modeste mariage


PIERRE LÉGER, LE SIXIÈME ENFANT

Revint à Saint-Laurent. Il reprit, avec son jeune frère, l'exploitation du moulin d'Étourneau. Il se maria le 26 novembre 1806 avec Jeanne Barreau et mourut le 5 mars 1866, à l'âge de 82 ans. Il eut quatre garçons :

- Le premier, Pierre (1809-1885), fut meunier à Chaussac et maire de Saint-Laurent de 1868 à 1870, puis quelques mois en 1871. Ce pierre est le grand-père de Mme Arial (conteuse du 3e récit).

- Le second, Louis (1811-1877) prit la succession de son père au moulin d'Étourneau. Son fils, Louis Laurent (1855-1934) fut le dernier meunier d'Étourneau avant de s'installer à Milvin ; et il fut maire de Saint-Laurent de 1904 à 1933.

- Le troisième, Augustin (1813-1892) fut boulanger au bourg de Saint-Laurent.

- Le quatrième, Marin (1815-1882) fut meunier à Encrevier.

Léger Pierre Mathurin décès


JEANNE LÉGER, LE SEPTIÈME ENFANT

Ne revint pas à Saint-Laurent ...


LOUIS LÉGER, LE HUITIÈME ENFANT

Revint à Saint-Laurent. Il se maria le 8 juin 1814 avec sa cousine Pélagie-Charlotte Béraud. Sans enfants. Il travailla avec son frère à Etourneau jusque vers 1830, puis s'installa au moulin de la Garde de Saint-Hilaire de Mortagne. Il mourut le 12 février 1868, à l'âge de 80 ans.

Léger Louis décès

 

Évoquons enfin le sort d'un autre membre de la famille Léger :

 

Legé Geay Louis-Encise

 

LOUIS-ENCISE LÉGER, frère cadet du père, oncle des enfants, parrain du plus jeune, Louis-Clément. Lui aussi était surnommé Beaulieu.

Il était, comme nous l'avons vu, domestique à Mortagne. Dès le début du conflit, il s'engagea à la fabrique de poudre dans l'ancien prieuré des Bénédictins de Mortagne, qui, l'année d'avant, avaient été exilés en Espagne. Il fut arrêté le 27 novembre 1793, interrogé le 28 par le Comité révolutionnaire de Cholet, présidé par Robin de Méricourt et Clémenceau, condamné pour ce motif "ouvrier à la poudre et très scélérat", et enfin envoyé le 9 décembre au commandant de la garnison militaire de Doué-la-Fontaine, sans doute pour y être fusillé.

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L'ABANDON DU MOULIN D'ETOURNEAU


C'est le 31 mars 1884 que la Société Immobilière de Saint-Laurent (c'est-à-dire les Supérieurs de Saint-Gabriel) vend pour 8.000 F. à Louis-Laurent Léger, alors âgé de 29 ans, le moulin de Milvin qu'elle possédait. Quelques jours auparavant (le 18 mars), la Société Immobilière venait de faire l'acquisition du moulin de Chaussac, appartenant à un autre Léger (Pierre-Louis).

Louis-Laurent Léger quitta donc la maison d'Étourneau et ferma les portes du moulin. Pourquoi donc s'installer à Milvin ? C'est sans doute que le moulin d'Étourneau était difficile d'accès. Mais surtout il était encore soumis à un système de banalité hérité de la féodalité : les métairies dépendantes du château de la Barbinière avaient comme clause de fermage l'oblisation de faire moudre la moitié de leur grain de consommation au moulin d'Étourneau. C'était le cas des métayers de la Grande Yvoie, la Petite Yvoie, la Rouillardière, le Bois-Chabot Maty, la Barre, la Petite Barbinière ... Comme les châtelains de la Barbinière ne voulaient sans doute pas vendre cette partie boisée et pittoresque de l'enclos donnant accès à la Sèvre, il fallut bien se résoudre à acheter un autre moulin pour pouvoir faire les transformations qu'exigeait alors la concurrence. En effet, à la fin du siècle dernier, la meunerie familiale était à son déclin, face à la concurrence des minoteries dont l'architecture étagée était bien différente et qui couplaient pour une productivité accrue et plus régulière les rouages à eau avec un moteur supplétif (à vapeur, puis diesel et électrique). De plus, il fallait obtenir une mouture plus fine grâce à des meules moins grossières venues de la Brie et surtout, dès 1880, aux cylindres (broyeurs, convertisseurs, désagrégeurs) qui autorisaient des passages répétés ; puis s'ajouteront les plansichters. Autant de machines qui exigent toujours plus de puissance et que les roues traditionnelles ne peuvent plus entraîner avec la régularité indispensable. Cette mouture plus fine répondait en effet à des changements d'habitudes alimentaires : abandon progressif du pain de seigle pour le pain de blé, le "pain blanc".

 

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Histoire de Saint-Laurent-sur-Sèvre - Bernard Raymond - Noël Roul - 1987

AD85 - registres paroissiaux et d'état-civil de Saint-Laurent-sur-Sèvre et de Beaulieu-sous-la-Roche