CHARVET Z

 

Jean-Gabriel Charvet, peint par Donatien Nonotte

 

JEAN-GABRIEL CHARVET naquit à Serrières, le 18 juin 1750, du mariage de Jean-François Charvet et de Madeleine Raoux.

 

Charvet naissance z

 

Il fut de bonne heure destiné au commerce, la nature, dont les ordres sont irrévocables, l'appela à la peinture. Dès l'âge de douze ans, M. Gabriel Raoux, négociant à Lyon et son oncle maternel, l'avait attiré vers lui et mis en pension. Ce fut là que se développa cette ardeur pour le dessin qui fit le charme de toute sa vie. Sans autre maître que l'impulsion instinctive, le jeune Charvet se mit à barbouiller des esquisses de paysages, des caricatures grotesques ; tous ses professeurs furent par lui traduits sur ses cahiers d'écriture et transformés de la manière la plus bouffonne. C'est alors que M. Raoux le plaça chez M. Nonotte, peintre distingué, frère de cet abbé Nonotte qui rompit tant de lances avec Voltaire ; il sut profiter avec avantage des leçons de cet artiste et de celles qu'il puisait dans les cours de l'école publique de dessin.

Donatien Nonotte z

Donatien Nonotte

 

M. Raoux destinait Charvet au commerce : plusieurs fois, il l'avait sollicité de suivre cette carrière, mais elle n'avait point d'attraits pour le jeune homme.

Effrayé de la vie si positive dont le menaçait son oncle, Charvet, en 1765, s'engagea dans les dragons. C'était une folie de jeunesse qu'il expia par quelques semaines de service. Comme il n'avait pas l'âge exigé par les ordonnances, il fut aisé de l'en retirer. Cependant, l'année suivante, il s'engagea de nouveau dans le régiment d'Aquitaine ; son régiment fit les expéditions de Corse et de Tunis ; Charvet y servit pendant quatre années. En 1770, M. Raoux, qui lui portait toute l'affection d'un père, acheta son congé et l'appela auprès de lui à Paris, où il faisait la banque.

M. Raoux était un de ces négociants à vastes vues et de haute portée ; il avait mûrement calculé tous les avantages que la Guadeloupe pouvait, à cette époque, fournir aux transactions commerciales, et le projet qu'il avait long-temps médité de nouer des relations dans cette partie des possessions françaises, il le mit à exécution en 1773, en y dirigeant son neveu chargé de le représenter dans cette tentative de négociations.

Les sauvages de la mer Pacifique z

 

Plus tard, par des raisons qui lui furent particulières, M. Raoux abandonna son entreprise. Réduit alors à ses propres ressources, Charvet, avec l'insouciance de l'artiste, revint à ses pinceaux ; il les utilisa pour la première fois de sa vie en s'occupant à faire une collection de dessins coloriés de plantes qu'il destinait au jardin et au cabinet d'histoire naturelle de Paris. Il fut aussi chargé par M. Barbotteau, habitant de Port-Louis, connu par un ouvrage intéressant sur les fourmis, de terminer avec beaucoup de soin les dessins de différentes espèces de poissons qu'il adressait à M. Duhamel, son correspondant. Plusieurs de ces dessins ichthyologiques ont été gravés dans le "Traité général des Pesches".

PORT LOUIS z

Charvet accomplissait le rêve de toute sa vie. Seul au milieu des forêts vierges de l'île, il s'égarait dans leur profondeur, cherchant les plantes inconnues ou mal décrites dont il enrichissait son portefeuille ; et quand, après de pénibles courses, las du soleil des savanes, il lui fallait de l'ombrage et du repos, il allait sous le wigan des Caraïbes, où la reconnaissance pour quelques services rendus lui faisait trouver l'un et l'autre. Ces insulaires l'aidaient dans ses recherches ; ils le conduisirent un jour vers une partie de l'île appelée "la Porte-d'Enfer" : ce fut là que Charvet trouva un poisson jusqu'alors inconnu des naturalistes, et qu'il nomma "le teinturier", à cause de la faculté qu'avait cet animal, lorsqu'il était inquiété, de répandre par le dos une liqueur d'un pourpre vif. M. Lacépède, sur les notes et le dessin fournis par Charvet, en a publié la notice dans son Histoire naturelle des Poissons. Il lui écrivait à cette occasion le 2 brumaire an IV :

"Citoyen, mes confrères viennent de me renvoyer à la campagne, où je suis venu passer quelques jours après la fin de mon cour d'ichtyologie, le dessin, la lettre et le mémoire que vous avez eu la complaisance de m'adresser. Votre dessin est très-bien fait, votre lettre très-flatteuse et votre mémoire très-intéressant. Je ne connais aucune espèce de poisson à laquelle on puisse rapporter celui qui a été l'objet de vos observations à la Porte-d'Enfer de la Guadeloupe, et il est d'autant plus fâcheux qu'un ami de l'histoire naturelle tel que vous n'ait pas pu dans le temps faire une description et un dessin complets du "teinturier", que le phénomène qui a excité votre attention est un des plus dignes des recherches des naturalistes. Ne pourriez-vous pas joindre à ce que vous avez eu la bonté de m'écrire à ce sujet quelques détails de plus relatifs à la manière dont ce poisson de la Guadeloupe fait jaillir la liqueur colorée en rouge qu'il répand par le dos, etc., etc.

Je vais écrire à la Guadeloupe pour engager ceux qui s'occupent d'observer la nature à faire des recherches relatives à votre "teinturier" et à compléter vos intéressantes observations sur la faculté propre à cet animal et sur l'usage que l'on pourrait en faire dans les arts. Quel que soit à cet égard le succès des travaux de ceux qui veulent bien correspondre avec moi dans nos colonies occidentales, je ne manquerai pas d'enrichir l'Histoire naturelle des Poissons, qui sera incessamment sous presse, de votre dessin et de votre mémoire, et de vous y donner un témoignage public de ma reconnaissance, etc., etc."

Cependant l'oeuvre de l'artiste avançait ; déjà plus de 300 dessins coloriés reproduisaient fidèlement des plantes, des animaux inconnus, lorsque le fameux ouragan qui ravagea la Guadeloupe en 1776 vint détruire le fruit de toutes ses veilles. Le pavillon qui lui servait de laboratoire fut renversé, ses dessins noyés et mis en pâte, et lui, forcé de rester pendant plus de douze heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, renversé contre une haie de citronniers qui, tout en le protégeant contre la tempête, le déchirait de ses longues épines, fut atteint d'une fièvre si violente que les médecins lui commandèrent d'aller respirer l'air du continent. Il quitta donc l'Amérique et revint en France en 1777.

La traversée fut des plus pénibles : une tempête épouvantable assaillit le vaisseau monté par Charvet, et le battit si violemment que le capitaine ordonna de mettre la barre du gouvernail à Saint-Pierre-de-Paradis. Le péril cependant finit par se dissiper, et il fut permis au bâtiment d'aborder aux rives de France.

De retour au pays natal, Charvet se remit bien vite de ses fatigues. Il fut peu de temps après nommé inspecteur des mines et forges de la Bourgogne, grâce encore à M. Raoux, qui y avait un fort intérêt. La mauvaise conduite des affaires, ou plutôt le mauvais plan sur lequel on avait basé l'édifice de cette entreprise immense et coûteuse, occasionna parmi les associés des troubles, qui dégénérant en aigreur, amenèrent la dissolution de la société.

Ce fut à cette époque que Charvet revint à Serrières. Le 19 juillet 1784, il y épousa Mlle Catherine Lesoing, fille de M. Lesoing, officier de la légion royale. Un an après, cédant aux sollicitations des principaux habitants d'Annonay, il vint dans cette ville fonder une école de dessin qu'après cinq années de succès, il fut obligé de fermer à cause des évènements politiques.

Charvet vit venir avec joie la révolution, cette grande oeuvre de la régénération moderne ; il salua son aurore avec enthousiasme, et quand, plus tard, le sang et l'orgie firent taire la raison et la justice, lui, pur de tout excès, s'abrita sous sa conscience et se raidit pour empêcher le mal. Dans un discours qu'il prononça, le 18 juin 1791, à l'assemblée politique des Amis de la Constitution d'Annonay, il s'éleva contre la confusion étrange où des têtes ardentes poussaient les esprits.

"Comment, s'écriait-il, a-t-on compris le mot patrie jusqu'à présent ? Quel est-il ? ... Le mot patrie doit inspirer le sentiment d'un devoir sévère, d'une économie partagée, d'un amour sans condition pour l'ordre et la justice, d'une vertu austère et d'un dévouement sans bornes et sans restriction ; le mot patrie doit fournir à l'âme l'idée d'une vaste famille dont tous les membres, unis par les liens de la fraternité, sont impérativement subordonnés les uns aux autres par état, par devoir et par intérêt, pour l'avantage de tous en particulier, et pour la gloire et la prospérité de la famille en général ; le mot patrie, dans le sens que le prenaient les Grecs et les Romains avant le moment de leur décadence, était comparé aux devoirs d'un fils envers sa mère. Ce qu'on possède, ce qu'on obtient, les entreprises les plus difficiles ne doivent avoir d'autre stimulant que l'amour de la patrie ; elle est tout pour les belles âmes, elle n'est rien pour les coeurs corrompus. Sitôt qu'un homme peut dire : Que m'importe ? en parlant de la patrie, il n'y a plus de lien, et c'est alors qu'on ne doit pas s'étonner si les intérêts particuliers dictent des lois inégales."

Dans ce discours, que son étendue ne nous permet pas de citer en entier, Charvet soutenait que la France était composée de trois classes de citoyens. Cette distinction fut mal reçue de l'assemblée ; quelques murmures accueillirent l'orateur, et l'on fut jusqu'à l'accuser de vouloir rappeler l'ordre de la noblesse. Pour se disculper, Charvet fit imprimer son discours, et fournit à cette occasion divers articles au Babillard, journal qui se publiait alors à Annonay.

Afin de se reposer de ces luttes parlementaires, toujours incessantes, souvent pleines d'acrimonie, Charvet publia, sous le nom de M. Suleau, une brochure de 160 pages in-8°, intitulée : "Voyage en l'air". Dans cet opuscule, l'auteur fait un voyage dans la lune, dont il représente les habitants sous la forme de pots, de cruches, de sucriers, etc., etc. On y trouve des idées originales, des situations plaisantes, des épigrammes pleines de sel.

Mais l'ouvrage auquel Charvet donna le plus de prix, et que l'économie de nos propriétaires réclamait depuis long-temps, fut son "Précis d'éducation sur les vers à soie". "Une saine et abondante nourriture, des soins et de la propreté", telle fut l'épigraphe de son livre et la maxime qu'il y développa. Il traite, dans la première partie, "de la magnanière ou magnanerie". Dans la seconde, il parle "du choix de la feuille et de la quantité relative au nombre de vers qu'on se propose d'élever". Dans la troisième, il s'occupe "de la manière de se procurer une bonne espèce de graine et du choix qu'il en faut faire". La quatrième a trait à "la manière de faire éclore la graine de ver à soie". A la cinquième, il est question de "la conduite qu'on doit tenir pendant les trois premiers âges des vers". Enfin, dans la sixième partie, l'auteur examine "la brife ou quatrième mue jusqu'à la montée".

L'art du magnanier a pris de si grands développements, surtout dans le département de l'Ardèche ; grâce aux travaux des Dandolo, des d'Arcet, et de tant d'autres économistes célèbres, que les observations de M. Charvet se trouvent aujourd'hui presque oubliées ; elle ne méritaient pas cependant cette indifférence. Les grands principes sur lesquels est basée l'éducation de ces insectes précieux se lisent à chaque page du livre que nous mentionnons ; et certes, s'il est glorieux pour l'Ardèche de revendiquer les savantes recherches d'Olivier de Serres, nous devons tenir compte aussi des tentatives nombreuses d'autres compatriotes qui ont fait également progresser cette riche industrie.

voyage du capitaine Cook z


Charvet vint de nouveau se fixer à Serrières, et reprit ses pinceaux ; il travailla pour diverses fabriques de papier peint, et sut se distinguer dans cette partie si ingrate de la peinture. L'on cite encore son beau paysage intitulé : "Le Voyage du capitaine Cook", dans lequel il reproduisit, avec la plus grande vérité, les arbres et les fleurs qu'il avait étudiés sous les tropiques.

Charvet Le soing Catherine décès

 

A la mort de sa femme, arrivée le 22 septembre 1810, Charvet s'établit à Tournon-sur-Rhône, où il mourut le 16 janvier 1829, entouré de l'estime générale, aimé de tous ceux qui l'avaient connu, regretté des artistes et de ses nombreux amis.

 

 

Charvet décès

 

 

Jules Rousset - L'Annonéen, écho de l'Ardèche - 24 novembre 1842 (A1, N46)

AD07 - Registres paroissiaux de Serrières

AD07 - Registres d'état-civil de Tournon-sur-Rhône