LA FÊTE DES MÉGISSIERS A ANNONAY

Annonay z


On ne peut assigner une date fixe à l'origine de la fête des ouvriers mégissiers. Les documents authentiques nécessaires aux recherches sur l'antiquité de cette cérémonie manquent totalement, et l'on ne peut être guidé que par les seuls récits de quelques vieux ouvriers qui répètent ce qu'ils ont vu dans leur jeunesse ou entendu dire à leurs devanciers. Cependant l'histoire nous apprend que, dans les temps anciens et surtout dans le moyen-âge, toutes les corporations d'artisans choisissaient pour patron le saint du calendrier qui, par sa profession antérieure ou par quelque particularité de sa vie, avait plus ou moins d'analogie à leur genre de travail, et qu'ils en célébraient la fête périodique chaque année. On peut donc supposer avec quelque raison que les mégissiers, qui descendent des chamoiseurs, ont continué la fête de ces derniers, qui eux-mêmes l'avaient sans doute reçue des parcheminiers, premiers fondateurs de l'état.

N'ayant pu nous procurer aucune pièce historique et digne de foi sur la vérité de ces assertions, nous ne remonterons que vers le commencement du XVIIIèmpe siècle, époque à où les premières peaux d'agneaux et de chevreaux se sont fabriquées à Annonay. Des ouvriers de la Saintonge apportèrent cette nouvelle industrie dans la ville ; on y établit aussi un atelier de ganterie, et les gants, fabriqués avec le produit de nos premières fabriques, étaient envoyés à Grasse, chez le parfumeur du roi ; ils sortaient de ses mains parfumés des odeurs à la mode et partaient pour la cour, qui seule alors consommait ce nouvel article de toilette.

Mégisserie 4z

 

Le nombre des fabriques de mégisserie augmenta rapidement à Annonay, et, vers les premières années de 1700, les ouvriers de cet état formèrent un corps et firent leur fête.

Ils avaient choisi pour patron saint Jean-Baptiste, par la raison qu'il vécut dans le désert habillé de peaux. L'église a fixé l'anniversaire de ce saint au 24 juin ; ce fut pendant longtemps l'époque invariable de la fête des mégissiers ...

Ne possédant pas encore de drapeau en soie, ils avaient pour bannière une peau blanche fixée au bout d'un bâton et sur laquelle on avait grossièrement figuré l'image de saint Jean-Baptiste vêtu de pelleteries ; un jeune enfant, les épaules couvertes d'une peau d'agneau en poil, portait cet étendard, armoiries parlantes et naïve expression de l'état.

Depuis 1700, la fête des mégissiers eut son cours périodique chaque année. En 1742, les compagnons du devoir, après une altercation survenue entre eux et les maîtres, "damnèrent" les fabriques de peaux à Annonay, et suspendirent la célébration de la fête. En 1784, quelques jeunes de la ville s'étant décidés à faire l'apprentissage de l'état, les fabriques se rouvrirent, et la fête fut reprise et fixée au 6 du mois de mai, contrairement à l'ancienne coutume. Voici les raisons qui motivèrent ce changement de date. L'anniversaire de la Saint-Jean-Baptiste arrivant le 24 juin, à cette époque les eaux sont très-basses, les grandes chaleurs commencent à se faire sentir, et les peaux ont besoin d'être travaillées sans interruption. Dans ce temps, il n'était pas rare que dans le nôtre de voir une certaine quantités d'ouvriers prolonger la fête pendant un ou plusieurs jours de la semaine suivante, et, le travail cessant, les peaux se gâtaient et occasionnaient d'assez fréquentes pertes aux fabricants.

Les ouvriers eurent le bon esprit de comprendre que leur intérêt doit toujours se trouver lié à celui du maître ; ils fixèrent donc leur fête à l'époque où, le travail pressant moins, son interruption ne nuirait pas à la fabrication.

Après avoir parcouru le calendrier, on choisit le jour de saint Jean l'Évangéliste, surnommé "saint Jean Porte-Latine", à cause du martyre qu'il subit à Rome devant la porte de ce nom. Les ouvriers d'alors, prêtant au surnom de leur nouveau patron une assez burlesque étymologie, consacrèrent en quelque sorte le sens qu'ils lui donnaient en faisant porter par deux petits anges qui embellissaient le cortège de la fête un petit vase en carton doublé de taffetas rose. Ils s'imaginaient que ces mots : "Porte-Latine", signifiaient que saint Jean portait un tonneau de vin ; et cette explication bachique dut leur sourire d'autant plus ; qu'alors la plupart d'entre eux ne dédaignaient pas la liqueur contenue dans le vaisseau vulgairement appelé "tine" dans le pays.

A cette fête célébrée pour la première fois le 6 de mai en 1784, après la messe chantée dans l'église des Cordeliers où le pain bénit fut distribué aux assistants selon les anciens us et coutumes, les ouvriers mégissiers portèrent chez tous les maîtres un petit pain jaune vulgairement appelé "corne". Ce nom lui vient de sa forme recourbée aux deux extrémités ...

Nous ferons remarquer en passant que l'usage du pain bénit remonte au commencement de notre ère. Les premiers chrétiens l'ont emprunté aux Grecs et aux Romains, qui dans leurs sacrifices envoyaient à leurs parents et amis des parcelles de la victime. Cette cérémonie se nommait "eulogie", et le christianisme a conservé cette coutume : il a seulement changé la forme en substituant le pain bénit. Ces distributions, qui se sont perpétuées jusqu'à nous dans toutes les fêtes d'ouvriers, semblent confirmer nos assertions sur leur antiquité.

Nous ne mentionnerons pas les diverses interruptions que la fête éprouva depuis cette époque jusqu'à nos jours ; nous constaterons seulement qu'en 1789 les mégissiers firent confectionner un drapeau en soie. Les maîtres, accompagnés des ouvriers, assistèrent à la bénédiction qui se fit aux Cordeliers. Après la messe, les ouvriers firent flotter leur nouvel étendard dans toutes les rues d'Annonay, et l'honneur de le porter fut décerné au plus ancien d'entre eux.

En 1822, le drapeau de 89 étant usé, on le remplaça ... Il est en taffetas blanc ; au milieu des deux faces est peint un saint Jean l'Évangéliste ; l'aigle, son attribut ordinaire, est à ses pieds ; au-dessous sont deux couteaux en croix, l'un "de chair" et l'autre "de fleur", et dans les deux coins inférieurs, on remarque aussi deux "palissons", l'un "ardent" et l'autre "mou" : ce sont tous des instruments de travail nécessaires à la fabrication de la peau.

Au-dessus de la tête de saint Jean se déroule une banderole portant cette devise : "Honneur à la peau blanche !" et tout au bas de la bordure formée par une frange, on voit la date de 1822 écrite en chiffres d'or. Comme le précédent, son bois et surmonté d'un fer de lance.

Jusqu'en cette année de 1842 la fête s'est continuée avec quelques interruptions de deux à trois années au plus ; elle suivant les variations du commerce de la mégisserie. Nous sommes arrivés à l'époque où notre récit présentera des détails plus circonstanciés et plus authentiques. Nous allons raconter ce dont nous venons d'être les témoins oculaires.

Cette année (1842), la fête des mégissiers fut décidée par les ouvriers longtemps à l'avance, et fixée, comme d'habitude, au 6 du mois de mai. On voulait la célébrer avec toute la pompe et l'éclat convenables ; tous furent donc invités à s'y préparer de leur mieux. Les jours qui la précédèrent, les rues de la ville furent sillonnées dans tous les sens par les ouvriers qui couraient dans les divers ateliers afin de hâter la confection de leur toilette. On les voyait, aux heures des repas et après la journée, se rassembler par groupes à la porte des fabriques, et le motif de ces conciliabules, c'était la fête, toujours la fête, et tous individuellement faisaient des voeux pour qu'aucun orage ni incident fâcheux ne vint troubler le plaisir qu'ils se promettaient.

Enfin le jour tant désiré arriva, et chaque ouvrier, de grand matin, se prépara gaîment à se revêtir de ses plus beaux habits. Dès la veille ils avaient vidé tous les cartons des marchands de fleurs et de rubans pour en parer leurs boutonnières. Pendant qu'ils font leur toilette, nous reviendrons sur nos pas pour faire le récit de quelques coutumes préliminaires qu'ilf est assez important de connaître.

Environ un mois avant le 6 mai, les ouvriers de la peau blanche, avaient nommé sept commissaires ou "syndics" (c'est le nom qu'ils leur donnent) pour régler les cérémonies de la fête et se charger de tout ce qui peut y avoir rapport. Ces syndics étaient choisis parmi eux et représentaient les divers quartiers de la ville. Huit jours après leur nomination, ils se rassemblèrent tous les sept et commencèrent ce qu'ils appellent le "rôle". Ils visitèrent chaque fabrique de mégisserie et communiquèrent au maître fabricant la décision prise par les ouvriers ; ils enregistrèrent l'étrenne que chaque bourgeois donna comme marque de son adhésion à la fête. Les ouvriers qui désiraient coopérer à cette solennité payèrent chacun 60 centimes, et ceux qui voulaient en outre assister au banquet furent inscrits sur une liste à part. Ce dîner était fixé à 3 fr. 25 c. par tête.

Les syndics, dépositaires des finances, étaient chargés de commander le pain bénit, la messe, le banquet et tous les accessoires de la fête ; ils devaient tout surveiller, régler tous les comptes et maintenir le bon ordre partout. La décence et la belle tenue qu'ils ont fait régner dans tout le cours de cette brillante fête leur méritent de justes éloges.

Saint Jean Porte Latine z

Cette année (1842) l'anniversaire de Saint-Jean-Porte-Latine se trouvait un vendredi ; la fête des mégissiers fut donc renvoyée au dimanche suivant, 8 mai. Le samedi, les syndics, accompagnés d'une assez grande quantité d'ouvriers, furent donner une aubade à la porte de tous les maîtres. Pendant que les tambours battaient en leur honneur, ils se distribuait quelques bouteilles de vins qui circulaient à la ronde parmi les ouvriers stationnant dans la rue.

Le lendemain dimanche, dès les huit heures du matin, les travailleurs de la peau blanche avaient achevé leur toilette, et débouchaient de toutes les rues de la ville pour se rendre à la place du Collège, lieu destiné à la réunion générale. Quand ils furent tous réunis, les syndics les rangèrent sur deux files, et les tambours en tête, battant la marche, ils allèrent prendre leur drapeau ; après l'avoir salué d'un roulement de tambour, il fut remis entre les mains d'un ancien ouvrier qui avait l'honneur de le porter depuis nombre d'années, puis ils continuèrent leur marche vers l'église paroissiale.

En passant dans chaque quartier, de petites troupes d'enfants figurant des anges se joignirent au cortège ; ils étaient vêtus de robes de gaze et de soie ornées de guirlandes de fleurs, et autour de leur cou brillaient des chaînes d'or et des colliers de perles. Quatre de ces enfants conduisaient en laisse, au bout de rubans roses, un petit agneau blanc, et le plus grand de ces anges, costumé à peu près comme saint Jean-Baptiste, marchait en tête, tenant une croix de bois entourée de rubans ; deux autres portaient le simulacre du martyre de saint Jean l'Évangéliste : c'était la "Porte-Latine" figurée en bois peint, au-dessous de laquelle pendait une petite chaudière en carton, où l'on voyait la statuette du saint patron, le tout orné de rubans et de fleurs.

On remarquait au milieu du cortège un élégant brancard porté par quatre jeunes ouvriers mis avec élégance et les mains couvertes de gants blancs. Arrivé devant la porte du boulanger héritier de père en fils de la clientèle de la fête, le pain bénit y fut déposé ; on prit aussi chez le confiseur des corbeilles pleines de gâteaux de Savoie, et l'armée des ouvriers reprit sa marche triomphale. Il ne faut pas oublier le tambour-major qui marchait en tête de tous, balançant fièrement son grand panache tricolore et se pavanant sous ses habits galonnés, ni les officiers appelés "canneurs", qui parcouraient les rangs armés de cannes entourées de rubans de toutes couleurs.

Un immense concours de peuple, attiré par la beauté du spectacle, encombrait les rues et les places de la ville, les fenêtres étaient pavoisées de brillantes toilettes, et toute cette foule, émerveillée de la pompe de ce nombreux cortège, concourait à son embellissement et encadrait admirablement l'ensemble du coup d'oeil. C'est que jamais (exceptée l'année 1838 où la fête fut aussi très brillante) les Annonéens n'avaient vu dans leurs murs une aussi grande quantité d'ouvriers tous costumés avec goût et même avec élégance ; on en comptait près de cinq cents.

Parvenus dans l'église paroissiale, ils se placèrent au milieu de la nef avec ordre et sans rompre leurs rangs, une messe pompeuse fut chantée avec accompagnement d'orgues, et le pain bénit fut distribué par eux aux assistants. Après la messe, ils défilèrent, dans le même ordre qu'auparavant, par toutes les rues d'Annonay, afin de remettre, suivant l'antique usage, une brioche de "pain jaune" à chaque fabricant. Le maire, le curé et tous les commissionnaires vendeurs ou acheteurs de peaux reçurent en outre un gâteau de Savoie ; cadeau un peu intéressé de la part des ouvriers et qui leur vaut en étrennes une somme assez considérables.

Quand ces distributions furent terminées, les ouvriers qui avaient souscrit pour le banquet s'acheminèrent vers la salle du festin. Le dîner se passa sans aucun trouble ni désordre ; toutes les figures étaient rayonnantes de plaisir, les joyeux propos s'échangeaient à la ronde, et la grosse gaîté de ces festoyeurs, légèrement électrisés par le jus de la treille, s'exhalait en rires bruyants ; mais chaque ouvrier, convaincu qu'il devait conserver sa dignité jusqu'à la fin, se comportait avec décence et ne buvait qu'avec modération. Au dessert, tout le monde fit silence, et les belles voix furent invitées à se faire entendre. Après chaque chanson, les tambours battaient en l'honneur des chanteurs, et les convives témoignaient leur satisfaction par un ban fortement appuyé.

Enfin, après deux ou trois heures de séance, un roulement de tambour annonça la fin du banquet ; les ouvriers mégissiers descendirent tous sur la place du Collège, le drapeau fut replacé au milieu d'eux, et ils recommencèrent une promenade digestive autour de la ville. Quand ils arrivaient devant un café, deux des syndics se détachaient du cortège et faisaient placer des tables à la porte ; on les couvrait de bouteilles de bière, et quand elles étaient bues, on se remettait en marche.

Les syndics payaient la dépense avec une partie de l'argent provenant des étrennes des fabricants et commissionnaires.

A la tombée de la nuit, ils allèrent déposer le drapeau, puis, revenus à la place du Collège, ils rompirent les rangs, et chaque ouvrier se retira joyeux et content d'avoir dignement célébré cette fête mémorable.

Mégisserie z


L'Annonéen, écho de l'Ardèche - 11 mai 1842 (A1, N18)