LA CONTRIE 4 z

 

La Contrie, c'est le château familial des Charette. Il est situé au bourg de Couffé, près d'Ancenis (Loire-Inférieure). Ce jour-là, 27 août 1896, on y célébrait le centième anniversaire de la mort de François-Athanase Charette, l'un des plus fameux héros des guerres de Vendée, le généralissime de l'armée catholique et royale, fusillé le 29 mars 1796, à Nantes, sur la place Viarme, pour son Dieu et son Roi.

 

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C'était le grand-oncle du général de Charette, ancien colonel des Volontaires de l'Ouest, le héros de Loigny.

Le programme de la fête de La Contrie comportait un service funèbre pour le repos de l'âme du héros vendéen et de tous ses compagnons d'armes, son oraison funèbre par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, puis un de ces banquets comme on n'en voit qu'en Bretagne, et auquel prirent part plus de quatre mille personnes, enfin l'inauguration de la statue du généralissime..

La statue dressée dans le parc de La Contrie représente Athanase de Charette au moment où, debout devant les fusils placés en joue, il découvrait sa poitrine et disait aux soldats républicains, en leur montrant son coeur : "Ajustez bien ! C'est ici qu'il faut frapper un brave !"

La bannière de Loigny était là flottant au vent, portée par M. de Traversay qui, le cinquième, au soir du 2 décembre 1870, après Verthamon, après Fernand de Bouillé, après Jacques de Bouillé, après Cazenove de Pradines, la porta et la sauva, teinte de sang. Je l'ai observée de près, et j'ai parfaitement remarqué que le sang des Zouaves Pontificaux, tombés dans la plaine entre Villepion et Loigny, s'y voit toujours en marques d'un rouge jaunâtre. Je ne dirai pas tachant, mais plutôt glorifiant la soie blanche.

A côté de la bannière de Loigny, du drapeau de Charette de 1870, on avait arboré le drapeau de l'autre Charette de 1793-96, retrouvé dans un bourg de ce qu'on appelle le "Marais" vendéen. Le drapeau de 1793 est en soie blanche ; il porte aux quatre angles quatre couronnes royales, et au centre un médaillon où on lit ces mots qui formulaient les revendications des héroïques insurgés : "Justice. Liberté. Religion. Propriété." La bannière de Loigny est aussi en soie blanche. Elle porte l'image du Sacré-Coeur et ces mots : "Coeur de Jésus, sauvez la France !" Et il me semblait qu'à cent ans de distance, sous des termes divers, ces deux bannières signifiaient et disaient la même chose.

Au pied de la statue de son grand-oncle, Charette donna un fac-simile de sa bannière de 1870 à Mgr Augouard, vicaire apostolique de l'Oubanghi, au centre de l'Afrique. Mgr Augouard est un ancien Zouave Pontifical, et, après avoir combattu les Prussiens, il continue là-bas à si bien faire aimer l'Église et la France que le gouvernement de la République a placé sur sa soutane de missionnaire la croix de la Légion d'honneur.

D'ailleurs des rubans de la Légion d'honneur et des décorations pontificales il y en avait à foison, à La Contrie, le 27 août. C'est que tous les anciens zouaves étaient là, autour de leur chef, c'est-à-dire tous les gentilshommes de la Bretagne, de l'Anjou, du Poitou, de la Vendée et d'ailleurs.

On reconnaissait la camaraderie militaire à la vigueur des poignées de main, à des tutoiements presque étranges, à ce quelque chose de roulant dans l'allure, qu'on reprend malgré soi en retrouvant le compagnon de régiment. Des noms célèbres, noms d'hommes et noms de lieux, se répétaient dans les groupes, erraient naturellement comme des syllabes familières sous les ombrages de La Contrie ; Castelfidardo, Mentana, Loigny, Bouillé, Cazenove, Verthamon, Charette ...

Charette, il était là, toujours vibrant, toujours électrisant, tel que le représentent les fresques de l'église de Loigny et les tableaux du salon de La Contrie. A le voir si plein de vie, malgré les soixante ans passés, entouré de tous ces gentilshommes, de tous ces fils de paysans, avec lesquels, lui aussi, il a écrit à Rome et en France une épopée digne des géants de 1793-96, on se demandait si cette fête du 27 août n'était pas, plutôt que la fête du passé, la fête du présent et la fête de l'avenir.

Le général de Charette est de taille moyenne ; ses épaules sont un peu voûtées par l'âge ; les cheveux sont d'un blond grisonnant, ainsi que les moustaches et la grosse impériale ; le front se creuse par moments d'un gros pli ; les yeux sont d'un bleu clair et tendre. Tout cela fait une belle figure de Celte, qui sourit parfois d'un sourire naïf de jeune fille, et qui d'autres fois, comme devant un ennemi présent, lance des éclairs.

Il faut l'entendre parler. C'est sonore, c'est vibrant comme le clairon de la charge : "Chers camarades, cinq ils étaient à la garde du drapeau ; quatre ont déjà reçu leur récompense. C'est la gloire du régiment ... J'ai foi dans l'avenir ... Criez tous avec moi : Vive le Sacré-Coeur de Jésus !"

Et l'on applaudissait, et l'on criait : "Vive le Sacré-Coeur de Jésus ! Vive la France ! Vive Charette !" On ne s'étonne pas qu'un tel homme ait obtenu de ses soldats tant d'héroïsme. L'héroïsme, il le sème, il le distille, il l'inspire par sympathie. On se sent meilleur et plus fort rien que sous sa poignée de main, rien que sous son regard.

Il allait ainsi, sous les ombrages de La Contrie, au milieu de la foule des gentilshommes, des grandes dames, des paysans et des paysannes, et de beaucoup de prêtres, ayant à son bras droit Mgr de Cabrières, et à son bras gauche Mgr Augouard.

Et mes yeux allaient du monument du grand Charette à ce groupe à la fois idéal et vivant : le général entre les deux évêques.

Mgr de Cabrières z

La distinction ronde et militaire de Charette ne m'étonnait pas ; elle est de race. Celle de Mgr de Cabrières, non plus : la vertu achève plus facilement ce que la naissance a commencé. Mais en Mgr Augouard, le fils du menuisier poitevin, le missionnaire familier des hippopotames, des crocodiles et des anthropophages africains, peut-être eût-on pu retrouver quelque chose - honni soit qui mal y pense ! - de la première et plébéienne origine, ou de la longue fréquentation des climats et des hommes encore neufs. S'il y avait de la distinction, chez lui ce devait être une conquête. Eh bien ! la distinction il l'avait conquise, comme tant d'autres choses. Et peut-être même n'a-t-il conquis le reste que par elle. Dans cette belle physionomie s'harmonisait à merveille l'esprit alerte et primesautier, l'intrépidité apostolique, la noblesse épiscopale.

Et c'était comme une vision rétrospective et grandiose. On eût dit deux archevêques Turpin pour encadrer Roland. On eût dit - à double exemplaire - ce docteur et ce chevalier que, par une inspiration géniale, Chapu a placés à la cathédrale d'Orléans, montant une garde éternelle près du tombeau de Mgr Dupanloup, de celui qui a dit, parce qu'il en savait quelque chose : "Pour être un vrai prêtre, il faut être né grand - ou le devenir".

L'éducation selon l'Évangile - abbé Sylvain Verret.