NANTES - 1755

Nantes vue z

Cette année 1755 fut fameuse en événemens.

1° - La guerre s'allume au Canada entre les colonies Angloises et les nôtres ; or, comme l'avantage étoit de notre côté, la marine d'Angleterre usa d'un procédé inouï et contraire au droit des gens, ce fut de s'emparer de tous les navires françois dont elle put approcher dans toutes les mers où il s'en rencontra, et ce sans déclaration de guerre. Le commerce de Nantes y perdit considérablement et les Colonies d'Amérique en souffrirent beaucoup.

2° - Les tremblemens de terre se firent sentir d'un pôle à l'autre et dans les quatre parties du monde et ils y causèrent la ruine de plusieurs villes riches et peuplées, entre autres de Lisbonne qui fut presque entièrement engloutie avec ses trésors le jour de la Toussaint, de sorte que son Roy & ses habitans échappés au péril furent obligés de demeurer sous des tentes dans la rase campagne pendant tout l'hyver, qui heureusement ne fut pas rude cette année. Cadix souffrit aussi de la part de la mer enflée qui manqua la submerger. Miquenez au Royaume de Maroc fut ensevelie dans les entrailles de la terre comme Lisbonne. Des isles et des montagnes d'un poids énorme disparurent, se brisèrent par quartier et tombèrent à la mer. Les fontaines en plusieurs lieux cessèrent de couler ou ne donnèrent que de l'eau écumante, rougie, ou noircie à proportion de la nature du terroir de leurs fonds. Vous jugerez par là de la violence des secousses internes, occasionnées, sans doute, par les fermentations des liqueurs, des sels, des souffres, des bitumes et autres matières combustibles dont le sein de la terre est rempli ; fermentations qui dûrent étrangement dilater l'air contenu dans les cavernes et sur les fleuves et eaux coulantes ou dormantes sous cette surface du globe que nous habitons, et enfin produire les funestes effets dont nos voisins ont été les témoins et les objets infortunés. La France, par une protection singulière du Tout Puissant, n'a rien éprouvé de fâcheux de la part des tremblemens ; c'est pour nous un motif d'actions de grâces.

3° - Quand à notre ville de Nantes en particulier, on y a fait plusieurs travaux & plusieurs démolitions. Je ne vois rien de fini que le pont du port commune eau qui traverse l'Erdre et au dessous des Cordeliers pour conduire à St-Similien, et au-dessus duquel on pratique actuellement un chemin qui sera la route de Rennes au moins pour l'intérieur de la ville de Nantes. On continue de bâtir partout dans ses fossés, d'en abbattre les murs, d'en détruire les tours, dit-on, pour l'embellir mais j'aurai toujours regret aux superbes tours qui gardoient la porte de la Poissonnerie. Cette porte fut ôtée et le chemin du Poitou ouvert, même pour la nuit, le 10 avril 1756. Et au moment que j'écris, on achève de démolir par de grands efforts ces deux tours, deux ornemens dont le Duc Jean Le Conquérant paroît avoir été le fondateur, car son écusson aux armes pleines de Bretagne sans mélange, étoit au-dessus de la porte en pierre de Grisonfin (?). J'ai ouï dire que les gens du corps de ville avoient fait conduire cet écusson à l'hôtel commun, vulgairement appellé maison de ville.

On vient aussi d'ouvrir le mur près du château pour y faire une communication avec la Motte St-Pierre, promenade ordinaire des citoyens. Il se fait bien d'autres particularités dont l'histoire ne manquera pas de vous instruire, car on doit bientôt mettre au jour le manuscrit qu'a laissé sur l'antiquité de notre ville le célèbre Travers, prêtre originaire de Nantes, y inhumé à Sainte-Croix il y a deux ou trois ans ; manuscrit que la ville fait corriger et mettre au net et auquel elle fera sans doute ajouter ce qui se passe de nos jours par rapport à Nantes.

Arrêté ce jour, 1er may 1756.
Dupas, docteur en théologie, vice gérent de cette église Saint-Vincent, originaire de Saffré en ce diocèze.
Priez Dieu pour lui.


AD44 - Registres paroissiaux de Nantes - Saint-Vincent - 1756