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LA GAZETTE NATIONALE OU LE MONITEUR UNIVERSEL

Quintidi 5 fructidor, l'an 3e. (Samedi 22 août 1795, vieux style)

Au Rédacteur.


Je suis persuadé que les comités de gouvernement n'aiment pas les terroristes ; mais en même temps je suis convaincu qu'une foule de brigands caméléons assiègent sans cesse le comité de sûreté générale, et sollicitent la mise en liberté de ces bourreaux qui sont gorgés de sang, de boue et de rapines ; il n'est pas étonnant que la religion de quelques membres soit surprise, car il existe une si prodigieuse quantité de scélérats, qu'il est impossible de se rappeler leurs noms et leurs forfaits.

Le nommé GRIGNON, marchand de boeufs et général de brigade dans la Vendée, vient, dit-on, d'être mis en liberté ; mon coeur bondit au souvenir de toutes les horreurs que cet homme a commises ; je me rappelle qu'immédiatement après le siège d'Angers, Rossignol lui dit devant moi (suspendu par Bouchotte comme modéré) : "Ah ça, Grignon, le v'là général de brigade ; tu vas passer la Loire, tue tout c'que tu rencontreras, c'est comme ça qu'on fait une révolution". - Je jure sur mon honneur que ce sont ses propres expressions. Grignon a si bien profité de la leçon, qu'après avoir tué impitoyablement hommes, femmes et enfants, et des municipalités en écharpe ; qu'après avoir pillé l'argenterie des églises, et fait filer les bestiaux des morts dans ses métairies, il a couronner sa carrière révolutionnaire en donnant son avis pour faire fusiller son beau-père ; il existe mille témoins de ces faits.

La mise en liberté d'un nommé BOULAND, adjudant général à Ernée, venait d'être signée, lorsque, fort heureusement, le comité de sûreté générale apprit que ce Bouland donnait aux soldats 20 liv. par paire d'oreilles humaines, qu'il s'amuser à clouer dans sa chambre. Le fait est tellement positif, que ce Bouland présenta à un député un mémoire de 800 liv. à ordonnancer pour le paiement de 80 oreilles. Cette pièce a été entre les mains de Laignelot.

Le général THUREAU écrit qu'il est en prison depuis huit mois, et demande une décision. Malheureux ! tu ferais mieux de demander la mort, qu'on a donnée par tes ordres à des enfants qu'on portait au bout des baïonnettes.

Un nommé VACHOT, protégé de Bouchotte et de Xavier Audouin son parent, est le pendant du coupeur d'oreilles ; il est, je crois, destitué, et demeure rue Thomas-du-Louvre, maison de France ; il était jadis général en chef des troupes dirigées contre les chouans ; c'est pour cela qu'à force d'injustices et de crimes il en fit naître partout, afin d'agrandir son commandement ; il pouvait poursuivre un chouan jusqu'à Constantinople, et ne connaissait, disait-il en mauvais gascon, que Dieu et le comité de salut public (de Robespierre). Qu'on interroge à son sujet les députés de la Mayenne.

Le salut de la république dépend de l'épuration de l'armée ; la guerre de la Vendée et celle des chouans n'existeraient point sans l'ignorance et la cruauté inouïe des anciens chefs. Voilà deux ans que je tiens ce langage partout où j'ai passé.

Les gens que je désigne répondront tout ce que bon leur semblera ; mais, et j'en atteste ici tous les habitants de la Mayenne, des Côtes-du-Nord, du Morbihan, ils ne m'ôteront jamais la gloire d'avoir su conserver, au milieu des égorgeurs et au péril de ma tête, des sentiments d'humanité qui ont sauvé de leur rage bien des victimes.

Le général de brigade commandant à Rouen,

AUG. DANICAN.