1793-1794
QUELQUES LETTRES DE SOLDATS RÉPUBLICAINS EN VENDÉE

Bleus 3z


Le 27 mai 1793, LEROY, sergent au 4e bataillon des canonniers du Loiret, écrit, de Marans (Charente-Inférieure), à sa femme, cuisinière, place du Nartray à Orléans :

"Nous sommes arrivés le 24 (mai) à Fontenay-le-Peuple (Vendée), sur les neuf heures du soir, bien fatigués de la route. Le lendemain, à onze heures, on bat la générale ; nous laissons notre soupe trempée sur la table et nous volons au combat comme des lions. Nous attaquons les brigands (Vendéens), à midi, avec un front qui n'a pas d'exemple, quoique n'étant qu'environ quatre à cinq mille hommes, et eux étaient au nombre de vingt à trente mille. Le combat a duré trois heures. Nous leur avons tué plus de trois mille hommes avec le canon ; mais la cavalerie, qui était à l'aile gauche, s'est enfuie, et nous avons été obligés, restant seuls et quasi bloqués par les brigands, de chercher nos jambes pour nous sauver. Il ne fallait pas avoir les gouttes. Nous nous sommes sauvés à Marans, d'où je t'écris, mais nous n'y serons pas longtemps. Ils nous ont pris tout notre butin, mais pour cela je ne renonce pas à la guerre, parce qu'il faut que je ratrappe mon sac ou davantage. Je ne crains plus la mort, car après un but semblable on ne peut pas mourir. A la pièce de canon où j'étais, deux de mes camarades sont tombés et je repris leur poste aux deux fois. S'ils nous avaient pris, nous aurions été coupés, car c'est nous qui avons fait leur mal. Nous leur avons tiré plus de cent coups de canon à mitraille à moins de cent pas ; et si la cavalerie nous eût secondés, quoique bien inférieurs en nombre, nous aurions remporté une victoire complète. Ils m'ont arraché une de mes épaulettes, qui a coûté cher à celui qui me l'a ôtée, car d'un coup de sabre je lui ai fendu la tête en deux. Nous avons tué cinq à six de leurs chefs, quoique nous retirant en désordre. Le bataillon d'Orléans était à la tête. Je ne te dirai pas le monde que nous avons perdu, car il n'y a que la déroute qui est l'auteur de notre mal. Je n'ai point reçu de tes lettres, je suis bien persuadé que ce n'est point de ta faute. Console-toi, ma chère et tendre amie, et moi je vais combattre pour me consoler et tâcher de ravoir mon butin. Fais bien des compliments à mon oncle et à ma tante, ainsi qu'à tous nos amis, à qui je souhaite une bonne santé. Je me porte bien, Dieu merci. Je souhaite de tout mon coeur que tu sois de même. Le canon m'a rendu un peu sourd, mais ce ne sera rien ; il vaudrait mieux être sourd qu'aveugle. Je finis avec toutes les tendresses possibles.
Ton fidèle époux."


Le 18 juin 1793, LOUIS LAROUSSE mande, de Niort, à son père, qui demeurait à Orléans :


"J'ai reçu votre lettre en date du 15 juin, ce qui m'a fait un sensible plaisir d'apprendre de vos nouvelles, ainsi que de mon oncle Gagneux et autres. Nous sommes toujours à Niort bien tranquilles, et nous attendons de jour en jour des nouvelles pour en sortir. Au sujet des nouvelles de la Vendée, je ne vous en marque pas, parce vous les savez mieux que nous. Sitôt la présente reçue, je vous prie de me marquer des nouvelles de ceux qui sont tondus (par les Vendéens) s'il faut qu'ils repartent absolument. Je vais vous dire comment les choses se sont passées à l'assaut que nous avons eu à Fontenay. - Nous sommes arrivés en cette ville le 24 mai, qui était un vendredi. Le samedi, 25 mai, à midi, la générale a battu. Nous sommes partis pour faire face à l'ennemi. C'est notre bataillon qui a commencé le feu. Nous nous sommes battus pendant une heure et demie. Nous ne pouvions pas résister, parce que l'ennemi était aux environs de vingt-cinq mille hommes, tandis que nous étions environ six mille. L'ennemi nous a repoussés plus de trois lieues, j'ai perdu mon sac et tous les effets qui étaient dedans ; je n'ai sauvé que ce que j'avais sur moi. A Niort, on nous donne quelques chemises pour nous changer ; j'en avais bien besoin. - Rien autre chose de nouveau. Je suis toujours en bonne santé. Bien des compliments de ma part à toute la famille. Vous ferez bien des compliments aux citoyens Lemesle de la part du citoyen Gallinand, capitaine dans la 6e compagnie. - Adieu, je vais me promener avec ma maîtresse. Portez-vous bien."


Le 10 septembre 1793, AIGNAN DELARUE, sergent au 7e bataillon, formation d'Orléans, écrit, de La Rochelle, à son frère, commis, rue Baunier, à Orléans :


"Je ne puis vous écrire ces mots sans verser des larmes sur la trahison que nous n'avons malheureusement que trop éprouvée le 5 septembre à six heures du soir, entre Chantonnay et Saint-Vincent. L'ennemi nous a surpris de toutes parts sans que personne ne nous ait prévenu. Aussitôt que nous avons entendu tirer ses avant-postes, on a fait battre la générale. Nous sommes partis sur le champ, mais il n'était plus temps. L'ennemi nous chargeait de toutes parts. A peine les canonniers ont-ils eu le temps de mettre leurs chevaux à leurs pièces. Quel terrible spectacle pour de braves républicains de se voir cernés de toutes parts, sans pouvoir battre en retraite que dans le pays de ces brigands, sans pouvoir sauver aucun équipage ! L'armée a tout perdu, caisse, voitures, tentes, bidons, marmites, enfin tout le nécessaire qu'il faut dans une armée. Toute l'armée est en déroute. Nous ne pouvons savoir combien il nous manque de monde. Chacun s'est sauvé par où il a pu. Pour moi, je me suis trouvé dans la déroute tout seul ; mais, grâce à Dieu, je n'ai pas perdu la tête. Après avoir perdu mon butin, il me restait un assignat de dix livres. Après avoir marché toute la nuit sans savoir où j'allais, j'ai trouvé un brigand. Déterminé à la mort, je me suis approché de lui, un pistolet d'une main et mon sabre de l'autre : Il faut que tu me vendes tes habits. Il me dit qu'il le voulait bien. Aussitôt il se déshabilla, et j'ai mis ses vêtements sur moi. J'ai fais un petit paquet de mes habits et de mon casque dans un vieux morceau de toile. Je lui dis : Tiens ! voilà dix livres que je te donne, et mets-moi dans le chemin de la Roche, où est le camp des Sables. Il me dit : Mon ami, le voilà, et que Dieu vous conserve ! J'ai trouvé mon chemin sans parler à personne. Avant d'arriver à La Roche, j'ai remis mes habits. Voilà comment je me suis sauvé des mains des brigands. Jamais Dieu n'abandonne les braves guerriers. Quatre chevaux m'ont passé sur le corps et je crache le sang. J'ai pris un billet d'hôpital, où je suis maintenant. Voilà le moment de m'envoyer des secours ; j'ai tout perdu, et je n'ai pas un sou. Je suis dans la dernière des misères."


Le 29 janvier 1794, GUÉRIN, canonnier au 8e régiment d'artillerie, en détachement aux Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire), écrivait, de cette ville, à la veuve Guérin, sa mère, rue du Colombier, à Orléans :


"Je prends la liberté de vous écrire pour m'informer de l'état de votre santé. A l'égard de la mienne, elle est assez bonne, Dieu merci. Je vous prie de m'excuser si j'ai été si longtemps à vous écrire, mais la guerre de la Vendée en est le sujet. Depuis dix mois, nous sommes presque toujours en marche après les brigands. Jamais je n'ai été un mois stable dans aucun endroit. C'est pourquoi, j'ai différé si longtemps. Avant le commencement de cette guerre, j'espérais toujours obtenir un congé de semestre pour aller vous voir, mais je n'ai pu venir à bout de mes désirs. Mais aujourd'hui voici les brigands presque détruits, je me vois aux Ponts-de-Cé pour y passer mon quartier d'hiver, sans pouvoir néanmoins obtenir la permission d'aller vous voir. C'est ce qui me chagrine le plus, mais que faire ? Il faut obéir, un soldat n'est pas son maître. - Je me suis trouvé à l'attaque d'Angers (3 et 4 décembre 1793) ; nous nous y sommes battus contre les brigands pendant trente-deux heures ; nous en avons tué considérablement, et nous les avons forcés à se retirer d'une telle sorte qu'ils ont perdu autant de monde qu'à l'attaque. Il y en avait qui n'avaient pas mangé depuis trois jours et n'attendaient que la prise d'Angers pour se restaurer ; mais ils ont mangé la poussière. Ils croyaient tellement y entrer, que les vieillards qui ne pouvaient presque pas marcher, ont suivi l'armée. Vous pouvez vous imaginer que ces derniers n'ont pas échappé à nos coups. On estimait l'armée à plus de cent mille hommes, mais depuis ce temps ils sont bien diminués. On en guillotine tous les jours à Angers cinq à six depuis l'attaque, et ce ne sont que des chefs, car pour les simples brigands on les fusille ; et en voici, tant pour la part d'Angers et des Ponts-de-Cé, au moins douze mille ; on dit quinze mille à Nantes et autant à Saumur. Ainsi, en y allant de ce train, on espère qu'avant un mois il n'en restera plus que le souvenir, et c'est facile à croire, car il y a environ soixante mille hommes qui marchent sur quinze colonnes pour purger le reste et brûler leurs tavernes, qui ne pourraient servir qu'à faire des refuges à voleur, car il y en aura toujours quelques-uns qui échapperont, mais ils seront obligés de crever de faim. Nous avons beaucoup de canonniers de tués de notre régiment, mais, Dieu merci, je n'ai rien attrapé. Nous avons eu beaucoup de misère, nous avons été trois mois couchés à la belle étoile et nous sommes encore maintenant couchés sur la paille. Cependant on nous fait espérer qu'avant quinze jours on nous logera chez le bourgeois. J'espère bien après ce temps, car voici près de cinq mois que je n'ai pas couché trois jours de suite dans un lit. Aussi je suis bien défait par la misère. La paye n'est pas assez forte. Dans ce pays, on paie tout hors de prix. A peine on peut avoir des légumes pour mettre dans le veau. C'est pourquoi, ma chère maman, s'il était possible que vous puissiez m'envoyer quelqu'argent, vous me rendriez grand service. Vous voyez que c'est la grande nécessité qui seule me force à vous faire cette demande, car depuis que je suis soldat je ne vous ai pas beaucoup importunée pour ce sujet. - Je finis en vous embrassant de tout mon coeur et vous prie de m'envoyer de vos nouvelles, le plus tôt possible et me recommande à vos bontés. Je vous prie de faire bien mes compliments à mes deux frères, à qui je souhaite une bonne santé, ainsi qu'à tous les voisins. - Vive la République et les bons républicains ! - Votre très humble et très obéissant serviteur."


Le 10 mars 1794, JEAN DAGNIAUD, de la compagnie franche de Saint-Jean-d'Angély, dite de Clerjeaud, en détachement à Luçon, écrit, de cette ville, à sa mère, domiciliée à Angély-Boutonne (Charente-Inférieure) :


"Je vous écris celle-ci pour vous donner de mes nouvelles. Grâce à l'Être suprême, je me porte bien. Je n'ai pu vous écrire plus tôt, parce que nous avons toujours été dans le Bocage. J'ai été au feu deux fois, à Saint-Fulgent et aux Quatre-Chemins. Dieu merci, je n'ai point eu de mal, mais j'ai eu le malheur de perdre mon sac, pour mieux dire tout mon butin. Je suis presque nu, vu que nous sommes ici en détachement en attendant notre capitaine, qui est à 3 lieues des Sables. Je vous prie de faire mes compliments à tous mes parents et amis. - Le 2 mars, on a mis le feu dans Chantonnay. Le peu de patriotes qu'il y avait se sont réfugiés à Luçon. On ne veut pas les laisser de vingt lieues à la ronde de ce coquin de pays de brigandage (arrêté du 20 février 1794). - Je finis en vous embrassant de tout coeur."


Le 11 avril 1794, FRANÇOIS BEAUCHESNE écrit, de Noyers (Martigné-Briand, département de Maine-et-Loire), à son père, sabotier, au bas de l'Académie, à la Basse-Chaîne, à Angers :


"Depuis que je suis au détachement, je n'ai eu que du contentement. J'ai été deux jours à Doué et ensuite à Thouarcé. J'étais chez un citoyen d'Angers, qui s'appelle Boileau, où j'avais tout ce que je voulais. Les brigands ont passé le Layon en un village qu'on appelle Mâchelles. Toute la troupe s'est mise en marche pour leur faire repasser la rivière ; et eux avaient déjà repassé. Ils sont venus attaquer à Thouarcé la garde que nous y avions laissée. Au village des Noyers, les brigands ont pris quatre particuliers de l'endroit ; ils les ont menés sur le pont ; ils les ont fusillés tous quatre et les ont jetés dans l'eau. On a fait partir notre détachement pour les Noyers, village qui est de ce côté-ci du Layon. De l'autre côté est Mâchelles. Il n'y a que la rivière entre les deux et nous. Nous gardons le pont et nous sommes dans le château du citoyen La Besnardière. Dans ce village nous sommes on ne peut plus heureux. Tous les habitants nous chérissent comme leurs enfants, et ils sont bien charmés d'avoir notre détachement pour les garder. Nous ne leur faisons pas de tort du tout. Aussi nous ne manquons de rien. Je ne suis pas mal couché. Nous ne buvons que de bon vin, point d'eau ; du beurre, des oeufs, enfin de tout en abondance. Je vous embrasse de tout mon coeur."


Nouvelle lettre du même, le 25 mai 1794 :


"Vous me marquez que les brigands sont venus cinq mille à Nueil, proche Doué. Cela est très faux, car il n'y a que quelques brigands égaillés de côté et d'autre dans les fermes de ce côté-là. Quand nous faisons des sorties le jour, nous n'en voyons pas un ; mais nous les prenons la nuit tout endormis. Il y a aujourd'hui huit jours, nous avons été à Gonnord ; nous en avons tué cinq et amené onze, tant femmes qu'enfants, et nous amenons leurs boeufs, leurs vaches et leurs moutons. Bien mes compliments à mon parrain et à ma marraine."


A la fin de juillet ou au début d'août 1794, DUPAIN, du 14e régiment de chasseurs à cheval, en détachement à Thouars (Deux-Sèvres), écrit à sa mère domiciliée à Saint-Jean-d'Angély :


"Le lendemain de ma dernière lettre, nous sommes partis pour aller moissonner. Nous partîmes environ cent hommes tant cavalerie qu'infanterie, avec un bataillon de moissonneurs. On nous plaça au-delà du village pour protéger ceux qui moissonnaient par derrière. Mais au moment où nous y pensions le moins, les brigands nous surprirent et nous forcèrent de battre en retraite. Je fus surpris seul et je manquai d'être pris, mais heureusement je me suis sauvé. Il n'y avait que moi et Delastre, de Saint-Jean-d'Angély. Il manqua d'être pris aussi, parce que son cheval s'abattit sous lui. Le lendemain nous y retournâmes en force, mais nous ne les trouvâmes point. Nous leur reprîmes les boeufs et les voitures qu'ils nous avaient pris la veille, et en tuâmes environ 20 qui étaient à moissonner. Le surlendemain, nous y retournâmes pour attaquer. Nous y allâmes 200 hommes de cavalerie et 1500 d'infanterie. Nous les surprîmes à notre tour dans leur retraite, où nous leur donnâmes la déroute : nous en avons tué 300. Pendant que nous les amusions par devant, une autre colonne les prit par derrière et en fit une boucherie. Nous ne perdîmes pas un seul homme, ni tué ni blessé. Nous leur prîmes environ 300 paires de boeufs et 3000 moutons ; j'en eus 3, que je vendis. Je vous jure qu'il y avait de quoi monter un troupeau."


F. UZUREAU
Annales historiques de la révolution française - Tome douzième - Juillet-Décembre 1917