Par une de ces destinées aussi étranges qu'inexplicables, la maison d'Urfé, l'une des plus anciennes, des plus nobles, des plus puissantes de France, qui pendant trois siècles avait jeté un vif éclat en Forez, disparut, en 1794, d'une façon tragique et douloureuse.


En dehors de son véritable berceau sur lequel planera toujours une certaine obscurité, cette grande famille eut son heure d'éblouissante lumière. La fortune sembla longtemps sourire à toutes ses entreprises. Elle dut surtout son éclatante autorité à la valeur, aux talents, aux qualités maîtresses d'un grand nombre de ses membres qui occupèrent, au XVIe et au XVIIe siècles, les plus hautes dignités dans l'armée, le clergé, la magistrature, les lettres et la politique.

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NOBLE ET RÉPUBLICAIN

Au début de leur mariage, les époux du Chastellet étaient venus habiter le château de la Bastie ... Ils n'étaient pas riches, et le jeune ménage débutait dans une situation financière des plus critiques. Mlle de la Rochefoucauld apportait à son mari le peu qui lui restait de l'héritage de son père, dont elle avait dissipé la plus grande partie, quelques propriétés ne produisant plus aucun revenu à cause des substitutions dont elles étaient chargées, et enfin la somme rondelette de près de 200.000 livres de dettes contractées du 2 septembre 1751 jusqu'au jour de son mariage

La position du marquis du Chastellet n'était pas meilleure. Il avait, solidairement avec sa première femme, pris de nombreux engagements et ses dettes atteignaient le chiffre de 213.580 livres.

BASTIE z

Ils eurent trois enfant qui tous naquirent à la Bastie :

1° Alexis-Jean-Camille du Chastellet de Lascaris d'Urfé, né le 19 avril 1755, mort le 29 novembre 1756 ;

2° Arnulphe-Robert-Marie, né le 26 août 1756, décédé le 2 janvier 1757, dont il a été impossible de retrouver les actes baptistaires dans la paroisse de Saint-Etienne-le-Molard ;

3° Achille-François, né le 3 novembre 1759 dont voici le texte intégral de son acte de baptême :

"4 novembre 1759, Baptême d'Achille-François, né la veille, fils naturel et légitime de très haut et très puissant seigneur Alexis-Jean de Lascaris d'Urfé, marquis de Châtelet, gouverneur de Bray-sur-Somme, seigneur du Châtelet en Artois, seigneur châtelain de la châtellenie de la Ferté-les-Saint-Ricquier, Gromot, Jeanville, Maison-Rolland, seigneur haut-justicier dans les provinces de Picardie et d'Artois, entre les rivières de Somme et d'Authrie, seigneur de la châtellenie de Vermanton-en-Bourgogne, et de très haute et très puissante dame, Mme Adélaïde-Marie-Thérèse de Lascaris de la Rochefoucault d'Urfé, dame marquise de Bagé-en-Bresse, marquise d'Urfé, Rochefort, comtesse de Saint-Just-en-Chevalet, la Bastie, Saint-Etienne-le-Molard, comtesse de Bussy, Saint-Sulpice, Sainte-Foy, Saint-Sixte, Cezay, Allieu, Saint-Martin, Saint-Laurent, Saint-Didier, Saint-Thurin, Champoly, Juré, Chérier, Sainte-Agathe-en-Forez, marquise de Langeac, Arcet, comtesse de Saint-Ilpize en Auvergne, baronne des Essards en Bas-Poitou ;
Parrain : messire Félicien de Mons de Savasse, chevalier de Malte et commandeur de l'Aumuse-en-Bresse, pour et au nom du très haut et très puissant seigneur Jean-Baptiste du Châtelet, lieutenant général des armées du Roi, grand-croix et cordon rouge de l'ordre militaire de Saint-Louis ;
Marraine : Demoiselle Marie-Thérèse Vuillermoz, pour et au nom de très haute et très puissante dame, Mme Françoise de la Rochefoucauld, marquise de Gondras, épouse de très haut et très puissant seigneur messire de la Rochefoucauld, marquis de Rochebaron, commandant de Lyon.
VUILLERMOZ, curé."

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La venue de cet enfant vivement désiré combla de joie les seigneurs de la Bastie, qui avaient eu la douleur de perdre leurs deux premiers fils, et pouvaient craindre que leur nom ne s'éteignit faute de descendance mâle.

Le petit orphelin, si l'on en croit la légende, fort exacte sur d'autres points, qui s'était formée à son sujet sur les bords du Lignon, avait eu un bras démis par sa nourrice. Mal soigné, il était resté estropié. Cet accident ne l'empêcha d'ailleurs pas d'embrasser l'état militaire.

L'enfance d'Achille du Chastellet n'offre aucune particularité remarquable, aucun fait saillant ne s'en détache ... Ce que l'on sait, c'est qu'il passa sa première jeunesse au château de la Bastie. Quoique à regrets, ses parents durent quelquefois le confier à la garde de serviteurs dévoués pendant le temps qu'ils étaient obligés de quitter le pays ...

Le marquis du Chastellet avait combattu avec énergie contre l'adversité, mais il fut vaincu par elle ; et la mauvaise fortune fut plus forte que son courage ; l'heure de la désespérance sonna pour lui, il comprit qu'il fallait bientôt succomber. Le désordre de ses affaires était à son comble ; poursuivi de toutes parts, il vit ses créanciers faire saisir réellement tous ses biens, le château de la Bastie avec les propriétés sises en Forez, ses terres de Picardie, sa propre maison de la maison de la rue Saint-Guillaume.

Près de trois ans encore, il continua la lutte, chaque jour, mais sans succès, à la recherche de quelque nouvel expédient.

Meurtri, brisé par ces tortures morales, qui frappent plus sûrement qu'une balle de plomb, il mourut subitement le 29 avril 1761.

Nous trouvons la date exacte de son décès, dans un arrêt du Parlement de Paris en date du 1er décembre 1769, qui indique l'ordre et la distribution des sommes provenant des biens saisis au préjudice de Jean-Alexis de Lascaris d'Urfé, marquis du Chastellet et de Adélaïde-Marie-Thérèse de Lascaris de la Rochefoucauld d'Urfé tous deux décédés ...

Madame du Chastellet, qui restait veuve avec un fils n'ayant pas encore deux ans, fut inconsolable du coup qui la frappait, et l'on pu craindre un instant pour sa raison. La mort de son mari, qui aurait dû, ce semble, avoir pour résultat d'effectuer un rapprochement avec sa famille, de jeter un voile profond sur le passé, ne fit que raviver des haines mal éteintes et voir se continuer les procès engagés ...

Succombant sous le poids des épreuves, lassée de la vie, découragée par les injustices dont elle était victime, la marquise du Chastellet se retira dans une maison de religieuses, à Conflans, près de Charentone. Il serait très difficile de préciser l'époque de sa mort.

Achille du Chastellet passa son enfance au château de la Bastie ; on comprend très bien que ses parents ne pouvaient l'emmener avec eux à Paris, où ils étaient absorbés par leurs affaires ; mais loin de l'abandonner à des soins mercenaires, ils l'avaient confié à des personnes dévouées qui veillaient sur lui avec la plus grande sollicitude.

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Les religieuses de l'abbaye de Bonlieu, qui devaient aux d'Urfé une si profonde reconnaissance, pour les bienfaits qu'elles en avaient reçus, lui servaient tour à tour de mère, veillaient sur ses premiers pas, et entouraient cet enfant, unique espoir de sa race, des soins les plus assidus ...

La première instruction d'Achille du Chastellet fut des plus soignées ; plus tard, il reçut une éducation conforme au grand nom qu'il portait. Il eut d'abord pour instituteur M. Pochon, commissaire aux terriers de Bonlieu. Il profita de ses leçons pour se préparer à cette vaste et solide instruction qu'il devait acquérir par la suite ...

On ne saurait préciser l'époque exacte à laquelle il quitta le Forez, mais ce dut être au moment où les propriétés d'Urfé, comprenant le château de la Bastie, furent vendues, c'est-à-dire vers 1768. Il nous est permis de croire qu'il fut alors accueilli et élevé à Lyon, par sa marraine Mme Françoise de la Rochefoucauld, marquise de Gondras, épouse de messire de la Rochefoucauld, marquis de Rochebaron, commandant cette ville. Gâté par sa famille paternelle qui l'avait adopté et le traitait en véritable fils, il grandit au milieu de ses cousins et cousines, n'ayant rien à désirer, voyant ses moindres caprices toujours satisfaits. Il se lia surtout très intimement, pendant ses divers séjours en Auvergne, avec Annet-François de Lastic, de même âge que lui, petit-fils de Madeleine-Hélène de Pontcarré, soeur de sa grand-mère. Ils embrassèrent plus tard la carrière des armes, et nous retrouvons de Lastic capitaine de cavalerie à vingt ans, qui épousait, en 1779, Mlle de Montesquiou.

Lorsqu'il fut devenu jeune homme il connut et comprit toute l'étendue des folies commises par son aïeule qu'on lui avait jusque-là soigneusement cachées. Il eut honte de ces sottises, qu'il estimait dans sa loyauté faire tache sur sa famille. Alors, il éprouva presque de la haine pour son aïeule, qui avait causé la mort prématurée de ses parents, par son criminel égoïsme, un manque absolu d'affection, son refus de les aider dans des circonstances difficiles, les tortures morales qu'elle leur avait fait subir, les procès ruineux qu'elle leur avait suscités.

En somme, personne ne saurait le condamner. Les réflexions qu'il se fit décidèrent sans doute de son avenir, elles eurent, en tous cas, une immense influence sur les évènements qui marquèrent sa trop courte existence ...

Ce fut la première révolte qui se produisit dans son esprit contre la hautaine arrogance de cette classe privilégiée ; il est utile de constater, car elle marque nettement l'heure où les idées de liberté et d'égalité commencèrent à germer dans son coeur, pour y sommeiller quelques années encore, avant de se traduire par des actes. Elles se développèrent avec une incroyable intensité et quand le moment fut venu, quand sonna l'heure des revendications sociales, elles en firent un véritable apôtre qui embrassa avec enthousiasme les doctrines de la Révolution de 1789, lesquelles agitaient déjà la société depuis le XIVe siècles ...

Du Chastellet fut un convaincu loyal et désintéressé qui sut être à la fois "noble et républicain", sans sacrifier jamais la moindre des traditions qu'il avait reçues de l'illustre famille à laquelle il appartenait, et dont il était le dernier représentant.

A peine âgé de 17 ans, il entra, le 9 février 1777, dans un régiment d'infanterie du Roi, avec le titre de second sous-lieutenant surnuméraire sans appointements. Deux ans et demi après, il était capitaine au régiment de Touraine (1er décembre 1780).

BOUILLÉ MARQUIS DE zzZZZ


MARQUIS DU CHASTELLET ACHILLE-FRANÇOIS

- Second sous-lieutenant surnuméraire et sans appointements au régiment du Roy (Infanterie), le 9 février 1777.
- Capitaine attaché à l'Infanterie, le 6 novembre 1779.
- Capitaine attaché au régiment de Touraine (Infanterie), 1er décembre 1779
- Aide de camp du général Bouillé, en Amérique (sans date).
- Mestre de camp en 2e régiment des Vosges, le 21 août 1787.
- Attaché au régiment des chasseurs de Lorraine, le 27 mars 1788.
- Colonel du 10e régiment de chasseurs à cheval, le 25 juillet 1791.
- Maréchal de camp, le 19 mars 1792.
- Employé à l'armée du Midi, le 27 mars 1792.
- Employé à l'armée du Rhin, le 5 mai 1792.
- Employé à l'armée du Nord, le 21 mai 1792.
- Employé à l'armée du Centre, le 20 juillet 1792.
- Lieutenant-général, le 7 septembre 1792.
- Employé à l'armée des Ardennes, le 31 mai 1793.
- Démissionnaire le 12 septembre 1793.
Campagnes
1780, 1781, 1782, et 1783, Amérique.
1792 et 1793, armées du Midi, du Nord, du Centre et des Ardennes.


Quelques années avant la révolution, du Chastellet se rendit à la Bastie. Des hommes de loi lui avaient fait espérer qu'il lui serait possible, moyennant quelques sacrifices pécuniaires, de rentrer en possession d'une partie des biens territoriaux de sa famille, qui avaient été vendus à vil prix. Ce projet de revendication n'eut pas la suite heureuse qu'on lui avait fait entrevoir. Il dut cependant éprouver une bien vive satisfaction de ce voyage, partout il fut accueilli avec la plus vive sympathie où se mêlait le respect que commandaient à ses compatriotes les glorieux souvenirs que les d'Urfé avaient laissés en Forez. Ce fut alors qu'il provoqua M. de Simiane. S'il faut en croire une tradition orale, le duel eut lieu derrière les jardins du château, sur l'emplacement même de l'ancien couvent des Cordeliers. Du Chastellet fut blessé par son adversaire, peu grièvement sans doute au bras droit.

Au dernier combat qui avait eu lieu sous les murs de Courtrai [les 10 et 11 mai 1792], le maréchal de camp avait reçu une grave blessure.

Des sources officielles en donne le récit :

D'abord l'extrait d'une lettre du camp de Courtrai en date du 24 juin 1792.

"Ce matin, à 3 h. 1/2, M. Achille Duchâtel, maréchal de camp, a eu le mollet de la jambe gauche emporté d'un boulet de canon. Cet officier si distingué par ses talents de toute espèce, et par son zèle pur pour la liberté, laisse dans notre état-major un vide qui n'est pas facile à combler".

Le Moniteur du 29 juin 1792 publiait cette partie du journal de l'armée du Nord.

"Le 24 juin, à la pointe du jour, les bataillons ont reçu l'ordre de quitter le camp et de se rendre à Courtrai, parce que les postes avancés de cette ville avaient été attaqués. M. Achille du Châtelet, qui avait momentanément remplacé M. de Valence à la réserve, s'est porté en avant fort près du poste ennemi, pour le reconnaître. Le premier coup de canon tiré par les Autrichiens a fracassé les deux cuisses à un belge, cassé une jambe à un tambour, et emporté le mollet de la jambe gauche du général du Châtelet.
Les grenadiers, qui étaient derrière ce brave officier, lui donnèrent dans cette circonstance malheureuse avec leurs soins et leurs preuves d'attachement des marques de leur affliction ; mais il chercha à les consoler en les remerciant aussi ..."

Grâce aux bons soins dont fut l'objet A. du Chastellet, sa blessure n'eut pas la suite fâcheuse que l'on avait d'abord semblé redouter. Moins d'un mois après, un mieux sensible s'était produit dans son état, ainsi que nous l'apprend une correspondance de Lille, du 18 juillet 1792 (Moniteur du 23 juillet 1792).

"La plaie de M. Achille Duchâtelet commence à devenir vermeille, les accidents ont été d'autant plus graves, qu'on ne s'est aperçu que très tard de la fracture du péroné dans son entier. Les douleurs ont été considérables, des frissons convulsifs et la fièvre qui a changé plusieurs fois de nature ont prodigieusement fatigué le malade. Il souffre porté sur un brancard hors de cette ville, dont l'air pourrait contrarier encore sa guérison, et d'aller chercher un séjour plus agréable et plus sain."

Achille du Chastellet était un vrai croyant, ayant soif de liberté, il avait appris dans sa jeunesse ce qu'il fallait penser au juste de l'aristocratie dont il était issu. Il croyait surtout aux instincts généreux du peuple, à l'honnêteté publique. Il dut être singulièrement désabusé quand il vit la tournure que prenaient les évènements qu'il avait désirés, et qui devaient aboutir à de sanglantes représailles. Riche avec son coeur, obéissant à l'impulsive générosité de son esprit, il se jeta sans réserve dans la tourmente révolutionnaire sans même se demander s'il n'y laisserait pas le peu de fortune qu'il possédait, sa position militaire, sa liberté avec la vie.

La vie politique d'Achille du Chastellet fut courte et très peu remplie, elle dura quatre ans à peine, alors qu'elle s'annonçait comme devant être des plus brillantes.

Seuls trois évènements semblent y tenir une place remarquable.

Ils se produisirent chacun à deux années d'intervalle en 1789-1790, 1791 et 1793 et peuvent être ainsi résumés :
1° Ses relations politiques avec les marquis de Bouillé et de La Fayette.
2° Son adresse aux Français.
3° Sa candidature au ministère de la guerre.


ADRESSE AUX FRANÇAIS
"Frères et citoyens, la tranquillité parfaite, la confiance mutuelle qui régnaient parmi nous pendant la fuite du ci-devant Roi, l'indifférence profonde avec laquelle nous l'avons vu ramener, sont des signes non équivoques que l'absence d'un Roi vaut mieux que sa présence, et qu'il n'est pas seulement une superfluité, mais encore un fardeau très lourd qui pèse sur toute la nation.
Ne nous laissons point tromper par des subtilités, tout ce qui concerne cet homme se réduit à quatre points :
1° Il a abdiqué, il a déserté son poste dans le gouvernement. L'abdication et la désertion sont caractérisées non par la longueur de l'absence, mais par le seul acte de la fuite. Ici l'acte est tout, le temps n'est rien.
2° La nation ne peut jamais rendre sa confiance à un homme qui, infidèle à ses fonctions, parjure à ses serments, ourdit une fuite clandestine, obtient frauduleusement un passe-port, cache un Roi de France sous le déguisement d'un domestique, dirige sa course vers une frontière plus que suspecte, couverte de transfuges, et médite évidemment de ne rentrer dans nos états qu'avec une force capable de nous dicter des lois.
3° Sa fuite est son propre fait ou le fait de ceux qui sont partis avec lui. A-t-il pris sa résolution de lui-même, ou la lui a-t-on inspirée ? Que nous importe qu'il soit imbécile ou hypocrite, idiot ou tyran ; il est également indigne des fonctions de la Royauté.
4° Il est par conséquent libre de nous, comme nous sommes libres de lui ; il n'a plus d'autorité, nous ne lui devons plus d'obéissance, nous ne le connaissons plus que comme un individu dans la foule, comme Louis de Bourbon.
L'histoire de France n'offre qu'une longue suite des malheurs du peuple dont la cause remonte toujours aux rois : nous n'avons cessé de souffrir pour eux et par eux. Le catalogue de leurs oppressions était plein, mais à tous leurs crimes la trahison manquait. Aujourd'hui il ne manque plus rien ; la mesure est comble ; ils n'ont plus de nouveaux forfaits à commettre ; leur règne est fini.
Qu'est-ce, dans un gouvernement, qu'un office qui ne demande ni expérience ni habileté ? un office que l'on peut abandonner au hasard de la naissance ? qui peut être rempli par un idiot, un fourbe, un méchant comme par un sage ? un tel office est évidemment un rien ; c'est une place de représentation et non d'utilité. Que la France parvenue à l'âge de raison ne se laisse plus imposer par des mots, et qu'elle examine si un Roi insignifiant n'est pas en même temps fort dangereux.
Les trente millions qu'il en coûte pour maintenir un roi avec l'éclat d'un luxe insensé nous présentent un moyen facile de réduction dans les impôts, qui ne tend pas seulement à soulager le peuple, mais à diminuer la corruption publique, et à fermer une source empoisonnée qui menace les premiers organes de la constitution. La grandeur de la nation ne consiste pas, comme disent les rois, dans la splendeur du trône, mais dans un sentiment énergique de sa propre dignité, et dans le mépris de ces folies royales qui jusqu'à présent ont ravagé l'Europe. Quant à la sûreté individuelle de M. de Bourbon, elle est d'autant plus assurée que la France ne se déshonorera pas par un ressentiment contre un homme qui s'est déshonoré lui-même. Quand on défend une grande cause, on ne veut pas la dégrader, et la tranquillité qui règne partout démontre combien la France libre se respecte elle-même.
Achille DUCHASTELLET."


Du Chastellet échappa à une arrestation immédiate, grâce aux efforts de Chabroud, qui fut obligé de plaider les circonstances atténuantes, de traiter d'insensé un acte qu'ils savait très bien lui et ses collègues de la gauche avoir une immense portée, et devoir produire ses fruits à bref délai.

CANDIDATURE AU MINISTÈRE DE LA GUERRE :

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Le lieutenant-général du Chastellet avait été profondément affecté de l'échec qu'il venait de subir, il n'avait pas prévu tout d'abord les nombreuses compétitions qui allaient se faire jour. Désillusionné il renonça définitivement à la vie publique, et se retira à Auteuil pour y recevoir les soins constants qu'exigeait sa santé.

Tels sont dans leur ensemble les faits principaux de la vie politique du marquis de Chastellet qui, à raison de leur importance, eurent un grand retentissement en France.

M. du Chastellet, devenu simple citoyen, se trouvait le 15 septembre 1793 à Aire, ville située sur la Lys, petite place de guerre sans grande importance, à 17 kilomètres de Saint-Omer. C'était non loin de là, qu'était situé le fief du Chastellet, berceau de ses ancêtres qui en avaient pris le nom. Il s'y était rendu, suivant toute probabilité, pour surveiller des affaires d'intérêt, car il lui restait encore quelques lopins de terre de la fortune paternelle.

Tout à coup, sans s'y attendre, il fut déclaré suspect par le comité de surveillance de cette ville, et mis en état d'arrestation ...

Aussitôt après son arrestation, fier de son ancienne situation militaire, ne méritant aucun reproche, croyant dans sa naïveté à une simple erreur, le marquis du Chastellet adressa aux membres du comité de Sûreté générale de la Convention nationale la lettre pleine de dignité et de courage qu'on va lire :

Aire, le 16 septembre, l'an II
CITOYENS REPRÉSENTANS,
Lorsque le Roy était puissant j'ay osé faire afficher qu'il fallait abolir la royauté et lorsqu'il m'a offert des faveurs je les ai repoussées avec dédain.
Au commencement de la guerre mon sang a coulé pour la Patrie. Après treize mois de souffrance et avec une playe encore ouverte j'ay demandé à venir reprendre mon poste à l'armée et je n'ay demandé ma retraite que lorsque j'ay vu par mon expérience que j'étais trop estropié pour remplir mes devoirs et que ma playe s'empirait de la manière la plus dangereuse.
Après cette conduite, j'ay quelque lieu d'être surpris de me trouver mis en état d'arrestation par le comité de surveillance de la ville d'Aire, sans qu'il m'ait été possible d'obtenir de savoir les motifs.
J'aurais peut-être droit à quelque faveur sous le gouvernement républicain ; je n'en demande aucune, mais je réclame justice. Je vous prie donc de vouloir bien prendre connaissance des motifs de ma détention, de me faire punir promptement si je suis coupable ; et si je ne le suis pas de permettre que je puisse être transporté chez moy à Auteuil pour y recevoir les secours de l'art dont j'ay le plus grand et le plus pressant besoin.
Salut et fraternité.
A. DUCHASTELLET.

Du Chastellet signature


La réponse ne se fit pas longtemps attendre. Il fut définitivement maintenu en état d'arrestation, le 30 septembre 1793 sur mandat signé des commissaires Lavicomterie, Panis et Lebas faisant partie du comité de surveillance de la Convention nationale, et sur les conclusions de Antoine-Quintin Fouquier-Tinville, accusateur public.

Le mandat d'arrêt fut lancé contre Chartier et Duchastellet, ce dernier : "âgé de 33 ans, natif de la Bastie, ci-devant général de division, demeurant à Auteuil. Taille 5 pieds 7 pouces, cheveux et sourcils noirs, cause non expliquée - mort le 21 germinal (10 avril 1794)".

Ces renseignements se trouvent inscrits sur un registre conservé aux archives de la Préfecture de police, à Paris ; un carton qui contenait un grand nombre de documents relatifs à cet ancien officier général a été brûlé sous la commune, en 1871.

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Il avait été ramené depuis quelques jours à Paris. Il fut, sans aucun retard, conduit à la Force ... Achille du Chastellet fut installé dans une chambre qu'il occupa seul depuis, où son domestique fut admis à panser sa blessure et où il partageait son temps entre les soins qu'exigeait son état de santé, et l'étude à laquelle il se livrait avec une remarquable ardeur. Sa détention se prolongeait, il ne lui était plus possible de conserver la moindre illusion sur le sort qui l'attendait ...

Achille du Chastellet était privé de la liberté depuis cinq mois et demi. Mars commençait, rien cependant ne laissait prévoir son élargissement prochain. La terreur battait encore son plein ...

Depuis quelque temps il vivait le plus souvent seul, complètement retiré, tout à ses pensées, redoutant la justice des hommes, croyant à peine en celle de Dieu.

Ses souffrances physiques s'augmentaient aussi avec ses peines morales, sa santé déclinait à vue d'oeil, elle exigeait des soins que ses compagnons lui prodiguaient jour et nuit.

Achille du Chastellet mit à exécution son funeste projet le 20 mars 1794. Vers six heures du matin, pendant que le député Chastellain, qui avait passé la nuit à son chevet, prenait un peu de repos, il s'empoisonna.

Vers huit heures, Miranda et Champagneux se rendirent auprès de lui ; on crut d'abord qu'il sommeillait, mais le doute ne fut plus permis, quand on trouva, sur son oreiller, une petite boîte ouverte et vide. Il respirait encore faiblement ; on aurait pu penser qu'il était plongé dans un état de léthargie. Il succomba sans douleur vers midi, et Trouillet ne put que constater la mort ...

Ainsi mourut, à 34 ans, Achille-François de Lascaris d'Urfé, Marquis du Chastellet, lieutenant-général des armées de la République. Avec lui disparaissait pour toujours cette puissante Maison d'Urfé, dont il était le dernier représentant, qui, pendant plusieurs siècles, fut célèbre en France et illustra surtout le Forez. Il emportait aussi dans la tombe le nom de la famille du Chastellet de Picardie.

 

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Achille-François de Lascaris d'Urfé, marquis du Chastellet, lieutenant-général des armées de la République - 1759-1794 - par A. David de Saint-Georges

Jacques Casanova, Vénitien, une vie d'aventurier au XVIIIe siècle - Charles Samaran - 1828

AD42 - Registres paroissiaux de Saint-Etienne-le-Molard