Rochechouart croix Blancharaux z

La commune de Rochechouart renferme un village nommé Roumagnac. Dans ce village habitait une famille courant en loup-garou de père en fils. Pour taire le nom de ces gens, nous les appellerons Léonard, ou, comme on dit dans le pays, Linard.

Linard courait donc en loup-garou ; il avait reçu du grand Lucifer la mission de tourmenter les habitants des communes de Rochechouart et de Biennac, de leur causer le plus de frayeur possible. Tous les soirs donc, pendant l'Avent et le Carême, Linard parcourait les alentours de Biennac. Très souvent il se rendait au village de Lavalade, où il faisait mille tours. Il avait un plaisir malin à venir gratter dans le trou de la bassie ; les métayers sortaient aussitôt ; mais effrayés en voyant cette grosse bête, ils rentraient bien vite. Comme ces petits ébats du loup-garou se renouvelaient souvent, les métayers projetèrent de prendre cette sale bête et de la tuer. Le soir, le loup-garou revient gratter comme à l'ordinaire ; les métayers et leurs voisins, armés de faulx, de bâtons, de fourches, voire même de fusils, sortent avec précipitation ; le loup-garou saute dans le pré, ils y sautent après lui ; on le cerne, on le presse ; au moment où l'on croyait le tenir, le loup-garou s'enlève et disparaît dans les airs, en poussant de grands éclats de rire : Au rochonavo. Le loup-garou devait parcourir neuf paroisses avant de se coucher.

Enfin Linard tomba gravement malade. Il paraît que les hommes loup-garou ne pourraient mourir tranquilles s'ils n'avaient fait présent à quelqu'un de leur peau de loup-garou. Ce pauvre homme souffrait, se tordait, poussait des hurlements affreux ; il ne pouvait mourir, parce qu'il avait sous le chevet de son lit sa peau de loup-garou, et qu'il ne savait à qui la donner. Enfin il lui vint une idée ; il avait un sien neveu, son filleul ; il le fait venir et lui dit : Mon neveu, je t'affectionne beaucoup, tu le sais ; je ne veux point mourir sans te faire un cadeau. Prenant alors la peau, qui était pliée avec soin : Tiens, dit-il, prends cette bourse, cache-la, ne la fais voir à personne. Maintenant, n'aie plus d'inquiétude, tu vivras tranquille. Il est tard, sauve-toi. Adieu !

Le filleul, croyant emporter un trésor, sort assez mystérieusement et s'en va. Il était nuit close. Impatient de connaître ce qu'il emportait, il déploie avec précaution le susdit trésor. Aussitôt la peau saute sur ses épaules et s'adapte sur tout son corps ; et lui de s'enfuir à toutes jambes ! Bien essoufflé, il arrive à la croix de Blancharaux, où, ce soir même, se tenait le sabbat. Tous les loups-garous lui font bon accueil ; Satan lui accorde l'accolade post-facienne en signe de bienvenue, et lui donne pour mission de turlupiner la jeune fille qui, à minuit, viendra à la croix de Blancharaux.

Dans le village de Babaudus, près de Rochechouart, vivait une famille dont l'aïeul était loup-garou. Cet homme avait une petite-fille âgée de dix-huit ans, recherchée en mariage par un jeune homme qui lui plaisait beaucoup. Le grand-père ne voulait pas entendre parler de cette union. La jeune fille insistait avec tant de force que le grand-père, voulant sans doute la détourner de cette inclination, lui promit que si elle voulait aller seule à la croix de Blancharaux, à l'heure de minuit, pendant une nuit qu'il lui désignait, il consentirait au mariage. Le vieux loup-garou avait l'intention de l'arrêter sur le chemin.

Une pareille condition effraya la jeune fille ; son coeur en était bouleversé ; elle se lamentait, pleurait ; c'était à en devenir folle. Sa répugnance augmentait tous les jours. Pendant la dernière semaine, on avait les tailleurs à la maison, les plaisanteries allaient leur train ; les mieux avisés l'encourageaient à s'exécuter de bonne grâce, l'assurant que rien de fâcheux ne lui arriverait.

Le jour qui précéda la terrible visite, cette fille va aux champs garder ses brebis ; comme elle avait beaucoup de piété, elle se met en prières. Tout à coup une dame vêtue de blanc se présente à ses yeux. Ne crains rien, mon enfant, lui dit-elle, ne crains rien ; je te prends sous ma protection. Vas cette nuit à la croix de Blancharaux ; il ne te sera fait aucun mal, je te garderai. Avant de partir tu mettras dans ton tablier le chat de la maison, que tu emporteras avec toi. Tu verras beaucoup de choses extraordinaires à cette croix ; mais ne t'effraie de rien. Dis ton chapelet et mets-toi sous la protection de la Sainte-Vierge. Surtout, prends bien garde, en revenant, de détourner la tête pour regarder en arrière. Et la dame disparut. La jeune fille, un peu rassurée, fit ses prières du fond de son coeur et se mit sous la protection de la Sainte-Vierge.

Blancharaux croix z

De retour au logis, elle paraissait plus gaie, mais ne disait mot. Les personnes de la maison et les tailleurs la plaisantaient. Eh bien ! j'irai, dit la jeune fille. - Je parie que tu n'iras pas, dit le maître tailleur. - Je parie que si, répond la jeune personne. - Je parie que non, reprend le tailleur. - Vous êtes à faire une robe, répliqua la fille, eh bien ! la robe perdue. - Va pour la robe, cria-t-on de toutes parts ; le pari est fait.

Vers minuit la jeune fille prend dans son tablier le chat de la maison, sort et marche le chapelet à la main. La nuit était sombre. Cette pauvre fille s'avance à travers l'obscurité, arrive et monte sur le pied de la croix. "Sai fillio souletto à lo croux de Blanchoreux, uno ve !" cria-t-elle (elle devait prononcer trois fois ces paroles). "Sai fillio souletto à lo crou de Blanchoreux, doua ve ! Sai fillio souletto à lo crou de Blanchoreux, trei ve !" A peine eut-elle prononcé ces mots qu'un grand bruit se fit entendre ; il y eut comme un tremblement de terre, auquel succéda un profond silence ; puis une voix lui dit : "Si tu n'ovias pas lou chat minau din toun davantau, tu ne t'in erias pas intau."

La réunion du sabbat se tenait cette nuit-là, et c'était notre jeune loup-garou qui venait de prononcer ces paroles. Sur-le-champ deux écailles tombent des yeux de cette jeune fille, et elle voit distinctement tous les loups-garous, les sorciers, les diables et toutes les horreurs du sabbat. Au pied de la croix étaient trois jeunes vierges vêtues de blanc qui éloignaient les loups-garous qui voulaient la dévorer. Notre villageoise s'en retourne alors, suivie de plusieurs loups-garous prêts à la mettre en pièces si elle avait eu le malheur de tourner la tête. Arrivée sur le seuil de sa porte, impatiente de voir ce qui la suivait, elle jette le chat et tourne la tête. A l'instant elle se sent mordue au talon et tombe à la renverse en dedans de la maison ; si elle fut tombée en dehors, les loups-garous l'eussent dépecée.

Après avoir ainsi mordu la jeune fille, le jeune loup-garou parcourut neuf paroisses, et au chant du coq rentra chez lui bien fatigué. Aussitôt il va trouver son parrain et lui dit : Cher parrain, je vous rends ce que vous m'avez donné ; je ne veux le garder à aucun prix. - Tu as la peau, répond le parrain, tu la garderas. Puis il meurt.

La jeune fille guérit de sa blessure, mais elle resta boiteuse. Enfin on fit le mariage. Le marié était précisément le jeune loup-garou qui l'avait mordue. On assure que leur union fut très heureuse.

Rochechouart croix de Blancharaux z

Extrait : Rochechouart : histoire, légendes, archéologie - par l'Abbé Duléry, curé de Biennat - 1855