LES ANCIENNES FORGES DE TAIZÉ-AIZIE


Saint-Simon ayant obtenu du roi Louis XV l'autorisation d'établir des Forges sur la rivière Charente, en 1731, envoya un ingénieur architecte nommé Auguste Rousseau pour s'occuper de la construction des bâtiments et des fourneaux à proximité du village d'Aizie. L'usine proprement dite fut établie dans le lit même de la rivière, sur un terre-plein que l'on y forma avec des matériaux pris au pied du coteau d'Aizie. Les eaux ainsi retenues dérivèrent ; celles qui ne servirent pas à alimenter les coursiers formèrent un canal qui donna naissance à un bras de la Charente. Au moyen d'un barrage mobile placé sur ce canal, on put maintenir l'eau au niveau désirable et former un petit courant latéral servant au lavage du minerai. Les eaux d'amont refluèrent du fait du barrage à près d'un kilomètre et inondèrent une vaste étendue de prairies. Ces prairies devinrent les marais de la Forge ...

 

Taizé-Aizie anciennes forges z

Les forges n'eurent jamais une grande importance ; elles n'occupèrent durant longtemps qu'une douzaine d'ouvriers : fondeurs, marteleurs et valets d'affinerie. Le fer fabriqué était vendu et utilisé dans la région.

En 1769, Mme de Valentinois, petite fille de Saint-Simon, vendit le marquisat de Ruffec, y compris les forges de Taizé au comte de Broglie. Ce dernier obtint de l'administration de la marine un contrat d'une durée de six années par lequel tout l'acier provenant de la forge de Taizé devait être livré aux ports de Rochefort, Brest et Toulon, la quantité devant être fixée chaque année suivant les demandes des intendants desdits ports. L'acier fourni devait être payé à raison de douze sols la livre et un sol d'augmentation pour celui livré à Toulon.

En 1792, les de Broglie ayant émigré, leurs biens furent confisqués. La forge de Taizé devint domaine national. Le 5 mars 1793, une adjudication de la forge ayant eu lieu à Ruffec, le citoyen Lenoble fut adjudicataire. Le bail de la ferme fut passé le 11 mars devant Me Ballaud, notaire à Ruffec, et un inventaire complet de la forge fut fait en présence de François Guyot, enregistreur des domaines à Ruffec, Charles Bouïn-Beaupré, maire de Taizé, Louis Perrein, marchand à Ruffec, et Jean Hilger, officier municipal à Taizé.

Dans cet inventaire, on constate que la forge est en fort mauvais état et que partout des réparations urgentes sont indispensables. On y trouve ce qui suit :

Il y a dans les deux halles 3400 pipes de charbon valant 3435 livres. Au lavage du minerai on trouve 7036 pieds cubes de minerai provenant de Mayret, de Montalembert et du Peux. On trouve aussi au même lieu 2234 pieds cubes de minerai lavé provenant de la Gaillarderie, de Châteaurouet et de Montalembert. - La pipe (un peu moins d'un mètre cube) du minerai de Mayret coûte brute, rendue à la Forge, 4 livres 10 sols ; celle de Châteaurouet revient à 4 livres 13 sols ; celle du Peux à 55 sols et celle de la Gaillarderie à 3 livres et 1 sol. 375 pipes de charbon déposées dans la cour furent estimées 928 livres ...

Au mois d'avril 1793, la Forge avait reçu de la Convention nationale l'ordre de fabriquer neuf mille boulets. La municipalité écrit qu'on en coule 300 par jour.

En janvier 1794, le Comité de Salut public demanda par lettre plusieurs renseignements sur la forge. La municipalité répondit :

1° qu'il existe à la forge deux fourneaux pouvant produire environ 80.000 kilogr. de fonte par mois ;

2° que la fonte produite par ces fourneaux est soufreuse et rarement cuivreuse, que le fer forgé qui en résulte est doux ;

3° qu'il fut coulé il y a environ douze ans des canons de calibre de 12 et 18 livres de balles qui n'ont pu résister aux épreuves ;

4° qu'il n'y a point dans cette commune d'ouvriers exercés à la moulure du canon ;

5° qu'il n'y a point de forerie ; il serait cependant facile d'y en établir une si on voulait supprimer une fonderie qui deviendrait absolument inutile si on ne forgeait plus ;

6° qu'il existe une forerie dans la commune de Ruelle distante de cette commune de 14 lieues de poste environ.


Le Comité de Salut public avait nommé le citoyen Châteauneuf commissaire chargé de la surveillance de la fabrication des armes. Celui-ci écrivit aux officiers municipaux de Taizé pour les inviter à seconder les intentions du Comité de Salut public qui demande que l'on dispose le plus promptement possible du fourneau de Taizé-Aizie pour fabriquer des boulets.

Le commissaire Châteauneuf vint à la Forge. Il réquisitionna, en conformité du décret de la Convention du 2 avril 1793, tous les jeunes gens de 18 à 25 ans pour le service de la forge, tant pour l'exploitation des bois que pour toutes autres manoeuvres.

Le 17 prairial an II (juin 1794), le citoyen Hérhart fut envoyé par le représentant du peuple Romme pour visiter la fonderie de Taizé et y établir une "activité révolutionnaire".

Le 14 juin 1809, la Forge fut vendue pour 127.000 francs à Adélaïde-Charlotte de Broglie, épouse de Nicolas Enée de Marcieu. Depuis elle changea plusieurs fois de propriétaire.

En 1860, M. Alphonse Martin acheta la Forge. Il y fit ses expériences et inventa le procédé Martin pour fabriquer des aciers. Il mit l'usine en société anonyme en 1876, et l'on y fabriqua des canons de fusil pour la manufacture de Châtellerault.

M. Martin, plus industriel que commerçant, passa une partie de sa vie à faire des essais sans songer à exploiter son procédé qui est devenu d'un usage courant dans tous les grands établissements métallurgiques du monde.

En 1882, la Société Martin et Cie, ne pouvant plus lutter contre la concurrence française et étrangère, dut renoncer à l'exploitation de la Forge. Un propriétaire agriculteur en fit l'acquisition et la transforma en exploitation agricole. Les conditions si favorables à l'établissement de la Forge à l'époque de Saint-Simon, étaient devenues des plus mauvaises en 1882 par suite de l'exploitation des mines de houille dans d'autres régions et par suite de la construction des chemins de fer loin de cette localité.


Extrait de la Monographie de Taizé-Aizie, par J. Cornaud, instituteur - Études locales : bulletin de la Société charentaise - octobre 1924