BONNIVET_CHATEAU

  

LA MERVEILLEUSE ET TRAGIQUE HISTOIRE DU CHÂTEAU DE BONNIVET EN POITOU


Guillaume II Gouffier z

Le château de Bonnivet en Poitou fut construit par Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet, grand amiral de France, favori de François Ier, frère cadet d'Arthus Gouffier, grand maître de France, qui a commencé la construction du château d'Oiron.

Jean Bouchet nous dit "que le château de Bonnivet était l'un des plus somptueux du royaume de France" et Brantôme "qu'il était le plus superbe édifice qui soit en France s'il était achevé selon son dessein."

Bonnivet est à 16 kilomètres au nord de Poitiers et à 2 kilomètres à l'est de Vendeuvre.

L'amiral était seigneur de Bonnivet ; le connétable de Bourgogne était duc de Châtellerault ; les deux terres se touchaient ; en construisant ce château fastueux et splendide, il eut pour but d'exaspérer son puissant voisin, qui lui avait fait sentir le mépris dans lequel il le tenait, et qu'il savait détesté par le roi et sa mère.


1° - GOUFFIER (1513-1622)

La construction du château commence en 1513, au moment où le goût français, après une lente évolution, abandonne la formule gothique pour se fixer dans une forme nouvelle. La façade de Bonnivet est d'une ordonnance générale rigoureusement régulière, contrastant avec les allures du gothique, pleines de liberté et de fantaisies. Il est ainsi un précurseur, et exerce une influence réelle en donnant un exemple qui sera suivi. - A l'intérieur, la décoration du château, et celle de l'escalier principal en particulier, était d'une richesse inouïe, sur laquelle nous renseignent les nombreux fragments que l'on peut admirer au musée de la ville de Poitiers, au musée de la Société des Antiquaires de l'Ouest, à Cluny et au Louvre. - Sa façade principale avait 100 m de long, 30 m de hauteur, 3 étages de croisées surmontées de hautes lucarnes. Thibaudeau, qui l'a vu avant 1787, nous rapporte dans ses mémoires qu'il avait 365 fenêtres. On comprend qu'il ait séduit l'imagination puissante de Rabelais ; aussi, le prit-il comme modèle dans sa fameuse description de l'abbaye de Thélème.

La construction fut interrompue par la mort de l'amiral, en 1525. Ne voulant pas survivre au désastre de Pavie, dont il était un des principaux auteurs, il leva la visière de son casque, se jeta dans la mêlée et se fit tuer.

Ses descendants se désintéressent du château qu'il leur laissa inachevé. Ils passent d'ailleurs la plus grande partie de leur vie sur tous les champs de bataille, tous vaillants, braves, chevaleresques.

Enfin, son arrière-petit-fils, Henri-Marc, échange en 1622 la terre et le château de Bonnivet à Aymé de Rochechouart contre la chastellenie de Fougerolles près de Remiremont et d'autres domaines en Bourgogne.


2° - ROCHECHOUART-MESGRIGNY (1622-1712)


En 1644, Aymé de Rochechouart donne le marquisat de Bonnivet en dote à sa petite-fille, Éléonore, à l'occasion de son mariage avec Jacques de Mesgrigny. Ce sont eux qui de 1649 à 1672 vont restaurer, orner, et achever le château. Il dut être alors une splendide et princière demeure. La tradition veut que ce soit ce cadre que Perrault ait choisi pour y placer son conte du chat botté. Le château de l'Ogre, que grâce à sa ruse, il donne à son maître, serait Bonnivet ; les vastes propriétés qu'il lui fait attribuer par les faucheurs et les moissonneurs seraient celles des Mesgrigny ; enfin, le nom de Carabas qu'il choisit pour son maître, ne serait autre que celui d'une branche des Gouffiers, les Gouffiers-Caravas.


3° DE CHASTEIGNER (1712-1792)


En 1712, leur petite-fille, Éléonore, épouse Eutrope Alexis de Chasteigner. C'est elle, qui, par ce mariage, apporte Bonnivet dans la famille des Chasteigners, qui vont en être les derniers possesseurs.

Éléonore de Chasteigner survécut à son mari, à ses enfants, à son gendre, et mourut en 1784, âgée de 97 ans, 8 mois et quelques jours, ne laissant après elle que 6 de ses petits-enfants.

Dans les partages de sa succession, Bonnivet échoit à Charles-Louis de Chasteigner, le plus jeune. A ce moment, il a 37 ans ; il n'est pas encore marié : sa part d'héritage est estimée sur les actes à un million environ. Incapable de restaurer le château, et même de l'entretenir, il le vend à un nommé Curieux à condition de le démolir.

En 1792, Charles-Louis émigre. En 1795, ses biens sont vendus comme biens d'émigré. Curieux se fait adjuger aux enchères "l'emplacement du château de Bonnivet".

La démolition avança lentement. Au début, elle est purement utilitaire. On profite de cette merveilleuse carrière de pierres toutes taillées, et de ces bois d'ouvrage secs et équarris pour construire et réparer à bon marché. Ce n'est que plus tard que quelques hommes de goût sauvèrent de la destruction les fragments qui se trouvent aujourd'hui dans nos musées. L'abbé Gibault, conservateur de la bibliothèque de Poitiers, fut un des premiers. Jusqu'à sa retraite en 1830, il donne au musée de la ville la presque totalité des sculptures qui font de ce musée le plus riche en fragments venant de Bonnivet.

Peu à peu d'ailleurs, le goût s'affine, se répand. La Société des Antiquaires de l'Ouest, fondée en 1834, y aide et y contribue. Quelques-uns de ses membres vont sauver les sculptures éparses, et achètent dans les démolitions du château, non plus des matériaux à bâtir, mais des fragments de sculptures sur pierres ou sur bois pour le bonheur délicat de les admirer chaque jour, ou pour les offrir aux musées de la Société, où l'on peut encore les étudier et les admirer.

Enfin quelques fragments quittent notre province pour aller enrichir les grands musées de Paris : Cluny en achète 35 fragments en 1903, le Louvre, 3 en 1906.

Aujourd'hui, il n'existe plus rien de Bonnivet ; quelques soubassements de murs percés et recouverts de ronces et d'épines. A peine peut-on découvrir l'emplacement de ce château qui a été un des plus fastueux de la France.


Lieutenant-Colonel Chevallier-Rufigny
La Grand'goule : les lettres, les arts, la tradition, les sites : revue poitevine ... - janvier 1930


 

Gouffier de Bonnivet z

BONNIVET-GOUFFIER, GUILLAUME, (seigneur de), amiral de France, fils de Guillaume Gouffier de Boissy et de Philippine de Montmorency, fut, dit Brantôme, en bonne réputation aux armées et aux guerres, au delà les monts où il fit son apprentissage ; et pour ce, le roi (François Ier) le prit en grande amitié, étant d'ailleurs de fort gentil et subtil esprit et très-habile, fort bien disant, fort beau et agréable, comme j'ai vu par son portrait".

Le jeune Bonnivet se signala surtout au siège de Gêne, en 1507, et à la journée des Eperons, en 1513. Après le bataille de Marignan, François Ier l'envoya en ambassade en Angleterre, pour corrompre Volsey, ministre de Henri VIII, et pour décider ce monarque à se déclarer en faveur de la France.

L'année suivante, Bonnivet parcourut toutes les cours d'Allemagne pour faire élire François Ier empereur.

Peut-être se serait-il assuré de tous les suffrages, s'il avait su distribuer l'argent avec prudence, au lieu de le prodiguer avec un éclat indiscret ; il gagna quelques électeurs et flatta longtemps François Ier de l'espoir du succès ; mais, à la nouvelle de la proclamation de Charles-Quint, il sortit du château qui lui servait d'asile aux environs de Francfort, et s'enfuit plein de honte à Coblentz. Toutefois, il n'en fut pas moins bien accueilli à la cour ; et à la mort de son frère Boissy, grand maître de la maison de France, il le remplaça dans la faveur du roi ; mais il ne succéda ni à ses vertus ni à ses prudence.

Il fut l'esclave de la duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, et le flatteur de son maître ; soumis à tous les caprices de cette princesse altière, il obtint par son crédit, en 1521, le commandement de l'armée de Guienne, destinée à réparer les fautes et les malheurs de Lesparre dans la guerre d'Espagne. Bonnivet s'empara d'abord de quelques châteaux situés dans les montagnes de la Navarre, menaça ensuite Pampelune, et, par une marche habile, tourna tout à coup vers Fontarabie ; il passa la rivière d'Andaye à la vue de l'armée espagnole, enleva le château de Bohobie, et se rendie maître de Fontarabie, regardée alors comme une des principales clefs de l'Espagne. Au milieu de ces hostilités, des conférences s'ouvrirent pour la paix avec Charles-Quint ; mais le présomptueux Bonnivet, enivré de ses succès, ne fut pas d'avis de restituer Fontarabie, qu'il regardait comme un trophée de sa gloire, et il primit même au roi de faire suivre la prise de cette ville par la conquête de St-Sébastien. François Ier garda Fontarabie, et les hostilités recommencèrent. Mézerai accuse le seul Bonnivet d'avoir fait rejeter la paix. "C'est ainsi, dit-il, qu'un ministre visionnaire et ambitieux jeta son roi et sa patrie dans une infinie de calamités".

Bonnivet revint à la cour, et ne songea plus qu'à jouir de sa faveur ; de tous les amis de François Ier, il fut le seul auquel on donna le titre de favori. Il nourrit et servit la haine de la duchesse d'Angoulême contre le connétable de Bourbon, dont il s'était attiré le mépris. La cour allant au château de Bonnivet, en Poitou, dont l'amiral portait le nom, et où il étalait le plus grand faste, le roi y conduisit Bourbon malgré lui, et, arrivé à Bonnivet, il lui demanda ce qu'il pensait de ce château magnifique : "Je n'y connais qu'un défaut, répondit le connétable ; la cage me paraît trop grande pour l'oiseau. - C'est apparemment la jalousie, dit le roi, qui vous fait parler ainsi. - Moi, jaloux ! répondit Bourbon ; puis-je l'être d'un homme dont les ancêtres tenaient à honneur d'être écuyers de ma maison ?" En effet, la maison de Gouffier était originaire du Bourbonnais.

Devenu dès lors l'ennemi le plus actif du connétable, Bonnivet contribua aussi à la défection de ce grand homme. La duchesse d'Angoulême n'eut pas de peine à persuader au roi que Bonnivet réussirait mieux que Lautrec en Italie. Il eut le commandement de l'armée française, et pénétra, en 1523, dans le Milanais. La plupart des historiens soutiennent qu'il fit une faute inexcusable en ne marchant pas droit à Milan ; il se contenta d'en faire le blocus, dans l'espoir de l'affamer ; mais l'armée impériale vint entreprendre de l'affamer lui-même dans son camp. Bonnivet se retira au delà du Tésin, et, par ses mauvaises dispositions, il fit battre à Rebec le fameux Bayart, qui lui dit : "Vous m'en ferez raison en temps et lieu, maintenant le service du roi exige d'autres soins". Bonnivet ne répondit pas à ce défi, et ne crut pas devoir irriter Bayart, l'oracle de l'armée. Pressé par le marquis de Pescaire, il confia même la retraite à Bayart, qui sauva l'armée à Romagnono, et se fit tuer. L'évacuation du Milanais fut entière. Les historiens voient une nouvelle preuve du crédit excessif de la duchesse d'Angoulême dans l'accueil que le roi fit à Bonnivet au retour de cette campagne malheureuse.

Lorsqu'en 1524, François Ier entreprit en personne la conquête du Milanais, ce fut encore par le conseil de Bonnivet qu'il résolut de faire le siège de Pavie. Bonnivet s'indigna de l'idée d'une retraite, proposée par les généraux les plus expérimentés, et, voulant épargner au roi la honte d'une fuite, il fit dans le conseil, pour déterminer la bataille, une harangue que Brantôme nous a conservée : il eut le malheur de persuader le roi. Voyant ensuite les déplorables effets du conseil qu'il avait donné, et l'inutilité de ses efforts pour arracher son maître aux périls qui l'environnent, il lève la visière de son casque, et, jetant un triste regard sur le champ de bataille, il s'écrie : "Non, je ne puis survivre à un pareil désastre", et court se précipiter au milieu des bataillons ennemis, le 21 février 1525. Le connétable de Bourbon, voyant les restes sanglants de son ennemi, s'écria, en détournant les yeux : "Ah ! malheureux ! tu es cause de la perte de la France et de la mienne !"

 

Gouffier de Bonnivet mort z

 

Ce favori, dont le nom ne présente plus aujourd'hui que l'idée d'un courtisan gâté par la faveur, n'était pas sans mérite ; il avait au moins un grand courage, un caractère ferme et décidé ; il était spirituel et galant ; jamais homme ne fut si téméraire dans ses galanteries. Brantôme assure que la comtesse de Châteaubriant était infidèle au roi en faveur de Bonnivet, et que le roi l'ayant surpris un jour chez elle, il n'eut que le temps de se cacher. Bonnivet aimait la duchesse d'Alençon, soeur du roi, qui, connaissant cette inclination, ne s'en offensait point ; mais ce favori, ne pouvant toucher le coeur de la princesse, s'introduisit pendant la nuit par une trappe dans sa chambre ; la duchesse se défendit avec tant de courage, et fut secourue si à propos par sa dame d'honneur, que Bonnivet se vit contraint de se retirer honteusement. Elle raconte elle-même cette aventure dans l'Heptaméron (4e nouvelle), sous des noms supposés ; mais Dreux du Radier démontre la fausseté de cette anecdote dans un de ses ouvrages manuscrits.


Biographie universelle, ancienne et moderne ... Ernest Desplaces - Louis-Gabriel Michaud - 1834