LA VIE DRAMATIQUE DE M. DE CHAUMAREIX

En 1816, l'opinion publique fut profondément passionnée par la perte de la frégate La Méduse et les récits impressionnants des tortures endurées par les victimes et les survivants de ce sinistre maritime.

Après le jugement de l'auteur responsable du naufrage (1817), le silence se fit peu à peu sur ce drame et l'émotion était à peu près calmée quand, au Salon de 1819, fut exposée la Scène de Naufrage du jeune peintre Géricault. Sous ce titre, imposé par la censure préalable, le peintre représentait les passagers d'un radeau en perdition faisant des signaux à un navire qu'ils aperçoivent à l'horizon. La critique, en général, blâma le choix d'un tel sujet. Nul n'ignorait que Géricault s'était inspiré des rapports et des récits faits par les survivants du radeau de La Méduse. Le tableau n'eut aucun succès auprès du public ; il fut même écarté des propositions d'achat pour le Musée du Luxembourg. Il fut plus tard, exposé à Londres avec plus de succès, mais n'y trouva point d'acquéreur. En 1824, Géricault venait de mourir, des spéculateurs voulaient acheter "le Radeau de la Méduse" pour le "dépecer" : un ami du peintre réussit à le leur racheter, au moyen d'une enchère dont il fut remboursé par le Directeur des Musées royaux.

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La perte de La Méduse serait depuis longtemps oubliée comme tant d'autres sinistres de même nature, si le premier chef-d'oeuvre de la peinture romantique n'en conservait le souvenir.

La vie même de l'infortuné commandant du navire n'est connue que par de courtes notices biographiques ...

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Il était originaire de Vars (Corrèze), petit bourg très pittoresquement situé sur une des collines aux pentes raides qui soutiennent le plateau calcaire d'Ayen et bordent, à l'Ouest la riante vallée du Roseix, petit affluent de la Loyre d'Objat ...

Une maison, construite au début du XVIIIème siècle, remplaça le château devenu inhabitable ; elle est la plus belle du village avec son corps central assez étroit et ses deux pavillons latéraux, aux toits élancés, et son jardin qui la sépare de la route.

C'est là qu'habita la vieille famille limousine de Chaumareys anoblie sous Louis XIII.

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Et c'est là que naquit le 20 décembre 1763, Hugues Duroy de Chaumareix et qu'il passa ses premières années. Il fut envoyé au collège et devint officier de la Marine royale, vers 1783, au moment où la guerre d'Amérique développait dans la jeunesse française le goût des voyages aventureux.

Il servit jusqu'à la Révolution. En 1790, il émigra comme la plupart des officiers de marine et passa en Angleterre. On le retrouva à Quiberon, dans le corps des émigrés capturé par le Général Hoche.

Il fut le premier à donner une relation de cette affaire de Quiberon, dans une plaquette qui fut imprimée à Londres, dès 1795, et que nous connaissons grâce à une étude de M. de Saint-Germain : M. de Chaumareix à Quiberon. Il marqua ainsi lui-même la première étape de sa vie.

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On sait que le corps d'émigrés débarqué, le 27 juin 1795, sur la presqu'île de Quiberon, se proposait de rejoindre les royalistes bretons insurgés. Ce corps était dans une situation très critique et venait de perdre le fort Penthièvre, enlevé par les républicains, quand, le 21 juillet, une nouvelle attaque du Général Hoche l'obligea à capituler.

M. de Chaumareix faisait parti d'un des premiers régiments mis à terre et qui portait le nom du chef d'escadre Comte d'Hector. Les officiers de ce corps appartenaient tous à la marine royale.

Les prisonniers furent conduits à Auray. Sur 575 officiers, 150 furent dirigés sur Vannes, le 31 juillet, et enfermés dans l'église du Séminaire, jusqu'au 3 août, en attendant leur comparution devant la Commission militaire, Chaumareix était de ce nombre. C'est dans l'église qu'il reconnut un de ses condisciples qui était parmi les "bleus". Celui-ci le renseigna sur le sort qui l'attendait :

"Nous combinâmes les réponses que je ferais lorsque je paraîtrais à être interrogé le premier et que je prendrais le nom de ... (vraisemblablement le nom de Duroy) sous lequel je n'étais pas connu, mais qui permettrait de me faire reconnaître de ma famille si le sursis m'était accordé".

Interrogé, Chaumareix déclare qu'il n'a point émigré, qu'il est sorti de France "avec la Révolution", mais n'a point porté les armes contre la République, n'étant point employé militairement dans le rassemblement de Quiberon.

Je suis sorti de France, en 1789, dit-il, pour aller faire un recouvrement de fonds au nom de la Maison de ..., dont les biens étaient à Saint-Domingue. Je m'embarquais à Nantes au mois de mai. J'entrai chez un négociant appelé Everevenden, j'y restai longtemps. Cet homme qui m'a tenu lieu de père, ayant éprouvé une banqueroute, fut obligé d'aller en Écosse ... Je n'ai pas voulu rentrer en France sous le régime de Robespierre. Me trouvant à Londres, sans ressources, le quartier-maître du régiment français m'offrit de tenir ses comptes, je m'attachai à lui. Lorsque nous sommes partis, j'ai cru qu'on allait à Jersey : je me suis trouvé à Quiberon et je me disposais à rentrer en Angleterre au moment où le fort a été pris."

"Soyez tranquille, on vous rendra justice" lui avait dit le Président avec douceur : son conte fut admis et Chaumareix obtint le "sursis". La justice républicaine avait été singulièrement clémente pour lui, car 28 émigrés sur 40 furent condamnés à mort ce jour-là.

Chaumareix fut enfermé dans la tour de Vannes. Le 30 Août, grâce à la complicité des soldats de garde, il réussit à s'évader. Il se cacha dans la ville pendant 17 jours et, le 20 septembre, il parvint à rejoindre la flotte anglaise qui croisait toujours au large et le ramena en Angleterre. C'est alors qu'il publia à Londres le relation dont nous avons extrait les renseignements qui précèdent.

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Les traités de Paris (1814-15) avaient rendu à la France ses possessions de la côte occidentale d'Afrique : la colonie du Sénégal dont les Anglais s'étaient emparés en 1758. Les évènements avaient retardé la prise de possession de ce territoire par le gouvernement français. Au printemps de 1816, une expédition fut organisée pour transporter au Sénégal les administrations civile et militaire qui devaient en assurer l'occupation, avec un bataillon de trois compagnies de 100 hommes.

 

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Quatre navires furent désignés pour cette expédition : La Méduse, frégate armée en flûte avec 14 canons, et la gabarre La Loire, armée de même, du port de Rochefort ; le brick Argus, du port de Brest et la corvette Écho, du port de Lorient.

Le commandement de cette flotille de transport fut confié au capitaine de frégate Duroy de Chaumareix qui était resté éloigné du service à la mer pendant vingt-cinq ans ...

Chaumareix dirigea les préparatifs, rassemblé les vaisseaux en rade de l'Île d'Aix et, le 17 juin, à 8 heures du matin, donna le signal du départ à sa flotille.

Les navires marchaient à des vitesses différentes et, dès le premier jour, la Méduse fit route sans que son commandant parut se préoccuper de rester en liaison avec les autres navires. Le 23 juin, un mousse, tombé à la mer, fut abandonné sans que les efforts nécessaires à son sauvetage fussent ordonnés. Le 26, les autres navires avaient disparu de l'horizon ; la Méduse voguait seule, passait à 30 milles trop à l'Ouest de Madère, sans s'y arrêter pour attendre les autres vaisseaux.

Le 28, on repère les Salvages et le Pic de Ténériffe. L'Écho rejoint la Méduse dans la baie de Santa-Cruz, mais on est sans nouvelle de l'Argus et de la Loire.

Après Ténériffe, en raison des tempêtes fréquentes, il eût été prudent de gouverner à l'Ouest, pour ne pas être rejeté vers la terre. Au contraire, on se rapproche de la côte qui est bientôt en vue. Ceux qui connaissent les parages ne cachent pas leur inquiétude ; ils redoutent l'échouement. Le commandant ne semble pas voir le péril : la sonde n'accuse-t-elle pas un fonds de 90 brasses ? Pourtant, les fêtes préparées pour le passage de la ligne du tropique parviennent à peine à faire oublier le danger que présente le voisinage de la côte et des brisants du Cap Barbas.

Le 2 juillet, avant l'aube, l'officier de quart de la Méduse aperçoit des signaux : c'est l'Écho qui s'est rapproché et indique à la Méduse qu'il navigue à l'Ouest pour doubler le Cap d'Arguin. Au jour, on voit encore la corvette, mais sa manoeuvre n'est pas comprise ; le commandant de la Méduse, ignorant les signaux perçus dans la nuit, continue sa route périlleuse. Et le même jour, vers trois heures de l'après-midi, par temps très calme, à peine à 18 lieues de la côte du Sénégal, la Méduse s'échoue sur les rochers du banc d'Arguin.

M. de Chaumareix rassure les passagers, prend des mesures pour tenter de dégager la frégate. Mais ces mesures se révèlent inefficaces ; le sort du navire paraît compromis et on songe à l'évacuer. Le colonel Schmalz, commandant supérieur de la colonie, émet l'idée de gagner la côte à l'aide des canots du bord et d'un radeau. Le commandant adopte l'idée de son passager et décide la construction du radeau (après-midi du 3).

Avec les moyens du bord, le radeau est établi le 4. Il a 20 mètres de long sur 7 de large.

Une nouvelle tentative pour sauver la frégate reste infructueuse. Dans la nuit, le navire est horriblement secoué. Les passagers s'affolent ; les soldats commencent à s'ameuter et sont difficilement calmés. Le commandant s'énerve. Une voie d'eau s'est ouverte, les pompes sont insuffisantes. Le 5, le commandant fléchit et donne l'ordre d'évacuer la Méduse.

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Six embarcations mises à la mer sont envahies précipitamment par les passagers et l'équipage. Le radeau, surchargé d'hommes et de vivres, s'enfonce. Une soixantaine d'hommes, ivres et surexcités par le danger, restent sur la frégate, insultent et menacent le Commandant qui semble hésiter à abandonner la Méduse. De Chaumareix s'y décide pourtant et, saluant d'un geste large, monte à bord du canot-major, sous les huées des marins qui ont refusé de quitter le navire. Les amarres sont larguées. Les embarcations s'éloignent à sept heures du matin, le 5 juillet 1816.

Nous ne retracerons pas les péripéties lamentables de la tragique odyssée de ces embarcations. Il faut cependant rappeler que les canots, après avoir assuré pendant quelques temps la remorque du radeau surchargé, abandonnèrent l'esquif à ses propres moyens. - volontairement, dirent les uns ; par suite de la rupture des amarres, dira le commandant.

Quand les autres navires atteignirent Saint-Louis du Sénégal, leur surprise fut grande de n'y pas trouver la Méduse. Les canots n'accostèrent que le 9 juillet, après cinq jours de très pénible navigation.

Le radeau ne paraissant pas, l'Argus partit à sa recherche. Quand, au bout de huit jours, il le rencontra, il ne restait plus que 15 passagers, tous dans un état effrayant de misère et de souffrances.

 

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Il faut bien reconnaître que les mesures prises à terre par M. de Chaumareix pour secourir les naufragés, réduisirent au minimum les pertes de ces malheureux. Pourtant quand le drapeau de la France fut hissé à Saint-Louis, le 25 janvier 1817, à midi, il n'y avait autour de lui que 18 soldats valides ; c'était tout ce qui restait des 300 hommes du Commandant Poincignon !

Des membres de l'expédition, rescapés de cette tragique aventure, rentrèrent bientôt en France et firent, des souffrances qu'ils avaient endurées, des récits dont la presse et l'opposition gouvernementale s'emparèrent. Par ordre du Roi en date du 7 janvier 1817, le Commandant de la Méduse, responsable du désastre, fut traduit devant le Conseil de guerre maritime.

Convoqué par le Contre-Amiral de Mourville, major général commandant par intérim, le Conseil de guerre, composé des membres suivant :

Contre-Amiral Anne de la Tullaye, Président ;
Capitaines de vaisseau : E.M.J. Bonsmy ; E. Halgan ; L. Tourneur ; Baron J.J. de Rotours ; C.J.V. de Clairon Morville ; A. Piret ; Comte de Blosseville ; J.B. de la Salle d'Harader ; Rapporteur, Procureur du Roi : A.J. Le Carlier d'Herlye ; Greffier : F. Belenfant,

se réunit le 3 mars 1817, à 10 heures, dans la grande chambre du vaisseau amiral, en rade de Rochefort, pour juger M. Hugues Duroy de Chaumareys, capitaine de frégate, ci-devant commandant de la Méduse, échouée le 2 juillet 1816, vers 3 heures après-midi, sur le Banc d'Arguin, côte occidentale d'Afrique, et entièrement perdue, le 5 suivant, vers 5 heures du matin.

Deux chefs d'accusation étaient relevés contre le Commandant de Chaumareix : Perte du navire par impéritie et abandon du navire avant l'évacuation complète du personnel.

Les débats furent très longs. Ils mirent en fâcheuse lumière les nombreuses fautes commises par le Commandant, tant au cours du voyage de la flotille qu'au moment de l'échouage du navire - fautes en raison desquelles le Procureur du Roi demanda que le coupable fut cassé de son grade, déclaré incapable et condamné à cinq ans de prison.

Le Capitaine de frégate Cuvelier et l'avocat Ménard, défenseurs de l'accusé, firent ressortir les antécédents de M. de Chaumareix, sa fidélité et son dévouement à la cause royale pendant l'émigration, sa conduite irréprochable après son débarquement au Sénégal.

L'arrêt fut rendu à 11 heures du soir. De Chaumareix était reconnu coupable, à l'unanimité, de l'échouage et de la perte de la Méduse et, en conséquence, rayé de la liste des officiers de marine avec défense de servir. Pour avoir abandonné son navire et le radeau, il était condamné à 3 ans de prison, par 5 voix sur 8.

Après la lecture du verdict, l'amiral fit comparaître le condamné dans sa cabine et lui enleva les insignes des décorations qu'il portait : la croix de chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur.

La justice royale s'était montrée moins crédule et moins clémente que la justice républicaine dont M. de Chaumareix avait jadis subi l'épreuve à Vannes.

Au fort de Ham, prison d'État où un modeste maçon du nom de Badinguet devait un jour trouver une célébrité inattendue, Chaumareix purgea sa peine sans se rendre compte de la bénignité relative de sa condamnation.

Cette juste condamnation, si elle donna satisfaction à l'aposition politique et aux marins, consterna les royalistes anciens émigrés. Dans une relation de l'affaire de Quiberon, publiée en 1824, l'un d'eux, M. d'Autrechaux, écrivait, au sujet de Chaumareix "qui depuis a été si malheureux ... Il a dû regretter de n'avoir pas demandé à subir sa peine dans la tour de Vannes, où il aurait du moins trouvé des amis ..."

Des amis, M. de Chaumareix en retrouva quand il eut payé sa dette à la société. C'est pour effacer jusqu'au souvenir de la perte de la frégate qu'ils essayèrent d'acquérir le Radeau de la Méduse de Géricault, dans l'intention de "dépecer" ce chef-d'oeuvre. Et même ces amis obtinrent, plus tard, de la Royauté, que leur protégé fût admis dans l'administration des finances. L'ancien Commandant de la Méduse exerça peut-être, en effet, les fonctions de percepteur pendant quelques années.

Cette nomination à une fonction publique, constituait une sorte de réhabilitation pour le condamné de 1817. M. de Saint-Germain y voit la preuve que la conduite du commandant de La Méduse n'avait pas "été réellement indigne et criminelle". Mais le verdict du Conseil de guerre maritime vient à l'encontre de cette appréciation. Il semble plus juste de penser que le Roi a voulu donner un témoignage de reconnaissance à l'un de ses partisans qui avait risqué sa vie et sa fortune pour la cause de la Royauté ; peut-être fournir à ce royaliste dévoué le moyen de vivre. Certes, le sort de M. de Chaumareix était digne de la pitié royale, mais pour que cette pitié l'emportât sur l'affligeant souvenir de La Méduse, il fut sans doute nécessaire que s'exerçassent les puissantes interventions des ultra-royalistes.

Réhabilité aux yeux de ses amis, M. de Chaumareix ne le fut jamais à ses propres yeux. Son nom évoquait dans tout le pays un drame qu'il ne pouvait oublier. Et, retiré dans la demeure familiale de sa mère, au milieu des paysans et des artisans d'un petit bourg de la Haute-Vienne, où il aurait voulu vivre paisiblement, où il pouvait rendre de multiples services par ses connaissances et ses relations, il eut à supporter les pénibles conséquences de l'animadversion de ses concitoyens.

"A chacune de ses sorties, il était hué par les paysans, et les enfants le suivaient en lui lançant des pierres. Aussi, bientôt, se confina-t-il dans son château sans jamais en sortir".

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Son château de Lachenaud, avec ses dépendances : le jardin au jet d'eau entouré d'un bassin, le parc avec sa pièce d'eau et ses allées bordées de grands arbres et serpentant autour des pelouses, eût permis au vieillard de s'isoler et de fuir les insultes et les gamineries méchantes. Mais il était veuf et la santé de son fils Charles lui causait des soucis (Son fils, Charles, refusa de se marier pour que le nom s'éteigne avec lui et se fit sauter la cervelle dans ledit château) ... M. de Chaumareix vivait un présent inquiétant. Il vivait surtout dans le passé. Et ce passé l'accablait.

Il n'avait pas su réussir dans une mission très simple dont Louis XVIII l'avait jugé le plus digne, au moment où la Marine royale recouvrait la liberté des mers. Il avait perdu sans gloire cette belle frégate La Méduse qu'il commandait : cette frégate qu'un autre commandant voulait héroïquement sacrifier, en 1815, pour que l'Empereur put échapper à la flotte anglaise.

Sans doute, il avait subi les déshonorantes conséquences de son incapacité, mais le chrétien qu'il était ne pouvait se croire libéré envers les victimes de ses fautes. Les imprécations des malheureux qu'il avait laissés sur la Méduse, celles des mourants du radeau et du désert, retentissaient toujours à ses oreilles. Les images épouvantables du désastre se reformaient sans cesse sous ses yeux : il ne pouvait chasser de sa vue l'effrayant spectacle des infortunés, abandonnés, abîmés dans les flots ou n'atteignant la terre des Maures que pour y mourir dans des souffrances indicibles.

Cet homme, harcelé par le remords, "couchait sur des sarments de vigne pour expier ses fautes" (Recueilli par M. le Capitaine Vacher). Il traîna pendant vingt-cinq ans le boulet sinistre du naufrage de La Méduse n'en fut délivré que par la mort, le 23 novembre 1841.

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Dans les annales maritimes et dans son pays natal, Hugues Duroy de Chaumareix n'a laissé d'autre souvenir que celui d'une incapacité professionnelle notoire et d'une impéritie tristement exemplaire.

Dans le pays où il mourut, la tradition s'est conservée du mépris sous lequel le commandant de La Méduse termina sa vie dramatique.


J. BREILLOUT
Bulletin de la Société des lettres, sciences et arts de la Corrèze - 1933

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Il avait épousé, en Allemagne, Sophie-Élisabeth, baronne de Dahsunkamps, aliàs d'Azinkampf, fille du général de ce nom. Elle décéda au château de Lachenaud, à l'âge de soixante-dix ans, le 30 juin 1837. L'année suivante, en août 1838 (le 1er), il perdit son fils Louis.

Trois ans après la mort de Hugues, son fils, Charles, décéda (par suicide) également au château de Lachenaud, à l'âge de 43 ans, le 15 juin 1844 et la femme de celui-ci, Euphémie-Louise du Garreau, le 15 octobre suivant. Les quatre enfants qu'ils ont laissés, trois filles et un fils, ont ensuite quitté le pays et le château de Lachenaud fut vendu judiciairement. (Bulletin de la Société archéologique et historique du Limousin - 1935) [- Un autre drame fut à déplorer : l'accident mortel de son petit-fils, un enfant de dix ans, tombé du perron élevé donnant accès au vestibule.] (Extrait - Le radeau de la Méduse par Michel Bourdet-Fléville - Revue "Le miroir de l'Histoire" - Bibliothèque numérique du Limousin)


 

UN GRAND PROCÈS MARITIME
par Jean Douyau


Il s'agit ici du procès en Conseil de Guerre Maritime que subit, le 24 février 1817, Hugues Duroys, vicomte de Chaumareys, capitaine de frégate ci-devant commandant la Méduse, échouée, le 2 juillet 1816, sur le banc d'Arguin (côte occidentale d'Afrique), crevée et entièrement perdue le 5 suivant. Cet officier avait également à répondre sur les faits qui avaient précédé, accompagné et suivi la perte de ladite frégate.

Le tribunal siégeait dans la grand'chambre du vaisseau-amiral, à Rochefort, un ponton amarré à quai, sur la Charente. Le roi Louis XVIII avait chargé, par ordonnance du 7 janvier précédent, le contre-amiral Bidé de Mourville de convoquer ce Conseil.

Ils étaient dix en grand uniforme. Au centre, le président, contre-amiral de La Tullaye ; puis les capitaines de vaisseau Bonamy, Halgan, Tourneur, des Rotours, de Cairon-Merville, Poret, de Blosseville et de la Salle d'Harader. Le rapporteur et procureur du Roi était M. le Carlier d'Herlye.

Ce procès venait à la suite d'un scandale auquel la presse parisienne, puis la londonienne et enfin celle du monde entier avaient donné des proportions impressionnantes. L'honneur de la Marine française y était engagé et les faits qu'il avait à juger défiaient le sens, faisaient douter de l'homme.

L'accusé, de belle taille, portant ses cinquante et un ans avec prestance, paraissait assez peu accablé par le remords et levait un menton lourd de dignité satisfaite. Il n'était visiblement pas de ceux que le scrupule habite et un irréductible orgueil de caste le soutenait. Fautes professionnelles, vies sacrifiées, honneur du pavillon compromis : tout cela lui semblait devoir le céder à son ancienneté nobiliaire, à ses vingt-cinq ans d'émigration et à la solidarité de ses pairs. Il se savait l'enjeu d'une lutte entre deux mondes maritimes : les marins de la Révolution et de l'Empire, d'une part, et, de l'autre, ceux qu'on appelait "les rentrants". Du prodigieux scandale suscité par sa lamentable aventure il comptait bien ne point faire les frais.

Et les débats de s'engager, ressuscitant un désastre où la nature tropicale alluma des fureur sans nom, où les âmes abdiquèrent, où le gorille primitif se déchaîna.

Le célèbre tableau de Géricault résumait nos connaissances sur le drame de la Méduse. Nous nous en tenions à peu près tous au radeau et à ses scènes de cannibalisme. M. Armand Praviel a jugé avec raison que l'heure était venue de nous révéler l'affaire dans toute son ampleur.

Le capitaine Duroys de Chaumareys avait été mis à la tête d'une expédition qui devait aller réoccuper nos possessions du Sénégal à nous rétrocédées par les Anglais. Elle comprenait quatre navires et portait un bataillon destiné à l'occupation du territoire, plus tout un état-major militaire et civil. La Méduse, sous les ordres du capitaine de Chaumareys, touchait, le 2 juillet, à 3 heures de l'après-midi, le banc d'Arguin et s'échouait. Après de vains efforts pour la redresser, la décision était prise de la quitter. On mettait cent quarante-sept soldats sur un vaste radeau et les chaloupes du bord chargées du reste des passagers les remorquaient vers la terre. Ici se plaçait une abdication collective de l'honneur : les câbles étaient mystérieusement coupés et les bataillonnaires abandonnés sur leur radeau à la dérive ... Allégées, les chaloupes abordaient à la côte et leurs occupants, par groupes successifs, prisonniers des Maures, n'atteindraient Saint-Louis qu'au prix d'indicibles souffrances ... Quant aux soldats, le navire de secours ne les trouverait, deux semaines après leur abandon, qu'au nombre de quinze !

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M. Armand Praviel a su traiter ce sujet terrible avec la froideur et la sobriété d'un juge. Il a voulu et su faire nu, direct, judiciaire. Il nous clarifie les archives de Rochefort et du Sénégal, nous ordonne les mémoires des survivants. Pas une once de littérature, pas un atome de romanesque. Il a senti que des faits de cette tragique ampleur se suffisaient à eux-mêmes. Il nous les évoque, à travers les débats du Conseil de Guerre du 24 février 1817 : au son des formules de procès-verbal, la lointaine tragédie tropicale se précise, effroyable ...

Les débats sont longs.

Le procureur du Roi, l'accusé et ses deux défenseurs, M. Cuvelier, capitaine de frégate, et Me Mesnard, avocat à Rochefort, engagèrent un duel d'une rigueur et d'une âpreté faciles à comprendre.

Hugues Duroys, vicomte de Chaumareys, fut condamné, par cinq voix contre trois, à être rayé de la liste des officiers de la Marine ; ceci sanctionnait l'échouage et la perte de la frégate. Le tribunal lui infligeait en outre, par le même nombre de voix, trois ans de prison militaire, en punition de l'abandon du radeau. Il devait encore supporter les frais de la procédure et ceux de l'impression du jugement.

A l'issue de l'audience, en présence de M. le Carlier d'Herlye, l'amiral de La Tullaye lui arracha sa croix de la Légion d'honneur et sa croix de Saint-Louis.

Justice était faite. Mais quelle faible sanction aux monstrueuses horreurs suscitées, dans la fournaise africaine, par l'impéritie et la légèreté d'un officier de Cour !


Extrait : La France judiciaire - 20 décembre 1931


 

Après avoir été condamné pour son indigne conduite lors du naufrage de la Méduse ..., M. de Chaumareys ne craignit pas d'adresser au roi une requête pour le supplier d'annuler la partie du jugement qui le déclarait indigne de porter les ordres de Saint-Louis et de la Légion d'honneur. Dans ce placet, conservé aux archives de la marine, il s'exprime dans les termes suivants : "Mes titres pour obtenir cette justice sont mes services et combats sous les ordres immédiats des amiraux Guichen, La Motte Piquet et d'Orvilliers, mon oncle." (Dossier La Chaumareys. Archives de la Marine).

(La Marine de guerre ... par M. Gougeard - 1877)