LA GRANDE PEUR DANS LA CREUSE

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Un extrait des délibérations communales de Felletin (Creuse), reproduit dans le rapport de M. Autorde, archiviste de la Creuse, sur l'inspection des Archives communales en 1907 - 1908, nous donne de curieux renseignements sur la "grande peur" dans ce coin de France.

(Août 1789). "Relation des évènements du 30 juillet, dressée en présence des officiers municipaux réunis à l'Hôtel de Ville, du marquis de Sarrazin, ancien lieutenant-colonel de dragons, commandant de la milice bourgeoise de Felletin, et de plusieurs autres citoyens distingués."

Le jeudi 30 du mois dernier, arrivèrent à trois heures du matin deux courriers dépêchés par M. le maire d'Aubusson, qui annoncèrent l'effrayante nouvelle qu'une troupe de quatre mille hommes était aux environs de la Souterraine, dans la Basse-Marche, où elle mettait tout à feu et à sang, et que ce maire prévenait son confrère de Felletin de prendre les précautions qu'une circonstance aussi alarmante devait lui prescrire pour la sûreté de ses concitoyens.

Le maire de Felletin, après en avoir conféré avec ses collègues et le sieur marquis de Sarrazin, se détermina sur-le-champ à aller à Aubusson prendre des informations précises sur le fait annoncé ; arrivé dans cette ville, son confrère lui communiqua une lettre qu'il avait reçue à onze heures du soir, du maire de Guéret, qui confirmait la fâcheuse nouvelle apportée par les courriers à Felletin, et leur livra ladite lettre qu'il revint communiquer à ses collègues assemblés. Alors on sonna le tocsin, on fit battre la générale, le peuple s'arma en diligence et forma tout de suite une troupe d'environ six cents hommes ; quoique mal armée, elle témoignait la meilleure volonté.

La noblesse de la ville et des environs se présenta sur la place d'armes, proposa de monter à cheval et de former un escadron de soixante hommes.

Pendant qu'on prenait ces précautions à Felletin, il fut dépêché des courriers à Aubusson, et même au delà, pour aller à la découverte. Il fut en même temps écrits des lettres circulaires à la noblesse éloignée et aux paroisses de la montagne pour leur annoncer le danger que couraient les villes et leur demander des forces ; mais ces courriers, mal informés par ceux d'Aubusson, revinrent promptement et publièrent que l'ennemi était à Chénérailles, petite ville à trois lieues d'Aubusson et à cinq de Felletin, où ils saccageaient tout. Ils ajoutèrent que celle d'Aubusson allait être attaquée et qu'ils demandaient avec instance d'être secourus, surtout quelqu'un en état de commander la milice, qui était composée d'environ mille hommes.

Alors les habitants de Felletin se déterminèrent à aller secourir leurs voisins et à réunir leurs forces pour être plus en état de résister et de repousser les brigands. L'infanterie partit dans le meilleur ordre possible et fut distribuée sur différents postes, pour être à portée d'agir suivant les circonstances. La troupe à cheval se porta en avant et arriva à Aubusson où elle prit les dispositions convenables pour arrêter et combattre l'ennemi.

De seconds courriers qu'on avait envoyés à Chénérailles, moins (sic) informés, arrivèrent et annoncèrent que l'ennemi était loin et n'était pas encore arrivé à Guéret, mais qu'il y dirigeait sa marche. Pour lors les troupes de Felletin se replièrent sur cette ville jusqu'à nouvel ordre et restèrent cependant sous les armes. Il était alors trois heures après midi ; il était déjà arrivé et arrivait à toute heure des renforts considérables, composés de gens de la campagne, les uns à pied, les autres à cheval, les uns armés de fusils, les autres de fourches de fer, de haches et toutes autres espèces d'armes offensives. Ces nouvelles troupes furent formées en compagnies pour porter du secours aux premiers endroits de la province qui seraient véritablement en danger.

Pour ne négliger aucune précaution, on avait envoyé par des chemins de traverse, dès les dix heures du matin, des exprès à Guéret. Ils rapportèrent que cette ville était dans la plus grande alarme, mais qu'on n'y savait pas précisément où étaient les brigands, qu'ils n'avaient encore fait aucun mal à la ville de la Souterraine, et qu'il s'était rassemblé plus de vingt mille hommes armés sur différents points de la province.

Ce dernier rapport, qui annonçait au moins que l'ennemi, s'il existait réellement, était éloigné, détermina les officiers municipaux de Felletin et M. le Commandant à licencier tous les manoeuvres qui avaient abandonné les travaux de la moisson, ainsi que tous les gens de la campagne, jusqu'à nouvel ordre, en leur prescrivant de se tenir prêts à marcher au premier avis.

Pendant que les choses se passaient ainsi à Felletin, il arriva un courrier de la ville de Meymac, en Limousin, qui annonça que plusieurs endroits de cette province avaient été désolés par une troupe nombreuse de brigands, sans doute les mêmes dont on craignait l'approche, qui s'étaient rejetés sur le Limousin, d'après la connaissance qu'ils avaient des forces qu'ils auraient à combattre dans la Marche ; que ces brigands, joints à d'autres bandes, s'étaient portés au-devant de Tulle et qu'ils faisaient un corps de quinze mille hommes. Pour vérifier les faits et tranquilliser les citoyens, on envoya à Tulle et même plus loin, s'il était nécessaire, trois personnes intelligentes, qui, à leur retour, ont rapporté que dans tous les endroits où ils avaient passé, on parlait de cette troupe, mais qu'on ignorait où elle était actuellement, qu'on n'en avait eu aucun indice et qu'il n'y avait aucun délit constaté. Quoi qu'il en soit, tous les habitants des villes et campagnes sont en armes et se tiennent sur leurs gardes.

La maréchaussée de Felletin, dont on ne peut trop louer la vigilance et l'autorité, fait des patrouilles nuit et jour dans les campagnes.

De tout quoi nous avons dressé le présent procès-verbal, pour certifier la présente relation et constater les faits y contenus, lequel présent procès-verbal sera envoyé aux supérieurs et partout où besoin sera.

Signé : ROY DE PIERREFITE, maire, etc., etc., etc.

La Révolution française : revue historique - janvier 1909 - p. 144 à 146