LA PETITE CHAPELLE SAINT-MICHEL

Mortain l'Hermitage z


Le modeste édifice gothique situé sur la plate-forme de l'ancien Ermitage date seulement de 1852 ; c'est l'aumônier de l'Hospice, l'abbé Gervais, qui le fit bâtir avec l'argent recueilli par une souscription publique.

Des ermites avaient planté dès le XIVe siècle leur cabane et leur oratoire sur cette extrémité de la chaîne de rochers qui s'est toujours appelée la Montjoie, Mons gaudii, parce que de ses hauteurs, on aperçoit le Mont Saint-Michel au péril de la mer ...

Les ermites pouvaient n'être pas des prêtres : ils étaient alors enrôlés dans le tiers-ordre de Saint-François ; c'étaient des volontaires de la prière, du recueillement et de la mortification dans la solitude.

Dès 1333, il y eut un ermitage sur le rocher de la Montjoie. En 1543, nouvelle mention de cet ermitage : Guillaume Bernard, clerc de l'évêché de Chartres, se présente devant le bailly de Mortain, et expose l'intention qu'il a de vivre "de vie austère et de contemplation, pour faire prières et oraisons, en état et habit d'ermite, à l'endroit du lieu anciennement nommé l'Hermitage.

Le 25 juillet 1613, Mgr de Péricard, évêque d'Avranches, pour remplacer l'ancienne chapelle détruite par les Protestants, gravit la montagne et consacre une nouvelle chapelle que la comtesse de Mortain dote de 60 livres tournois de rente et des revenus d'une foire, dite de Saint-Michel, octroyée par le roi Louis XIII, en juillet 1615 ; cette foire se tenait, au pied même du rocher, dans la lande, au mois d'octobre, le jour de l'octave de la fête de saint Michel.

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De 1613 à 1787, douze ermites se succédèrent dans les pauvres bâtiments qui attenaient à la chapelle.

Le frère Nicolas décéda en 1626 ; l'inventaire qui fut dressé après sa mort signale deux chemises de sillisses avec deux disciplions, le tout en crin.

Le frère François Collet était le fils d'un bourgeois de Caen ; il arriva à l'Ermitage de Mortain de la part du promoteur du diocèse, le 11 mars 1694, et le tribunal ecclésiastique de l'Officialité prononça contre lui une sentence de prise de corps ; il fut condamné à 8 jours "de séminaire" chez le curé de Barenton, "afin d'y apprendre les devoirs et obligations de son état". Le 11 avril 1695, Daniel Huet, évêque d'Avranches, "en explication des règles prescrites à frère François Collet, lui permet de donner à disner les fêtes et dimanches au chapelain qui célébrera la messe, avec la modération requise, ainsi que de donner par honnêteté et charité quelques verres de cidre ou autres liqueurs aux personnes qui, par piété ou en payant, iroient visiter le dit Ermitage, "frugalement néantmoins et sans intempérance" ... Nous permettons à François Collet d'aller à la foire de Guibray, d'y séjourner 2 jours seulement, et lui défendons d'entrer dans les cabarets pendant son séjour dans la foire, ni dans la ville de Falaise pour y mendier, sous les peines portées par nos ordonnances".
Le frère Dolithée Quentin fut donné comme compagnon au frère Collet, pour le surveiller probablement, car il devait aimer boire, et "parce que sans doute, vaut-il mieux, par rapport aux lois de la bienséance, qu'un religieux particulier ne demeure pas toujours seul. En 1704, le frère Collet quitta, non sa vallée de larmes, mais sa bonne Montjoie, "où il avait permission de vendre aux étrangers qui visitaient son oratoire, du lait, du beurre, des fruits et divers produits pour une légère collation, mais avec "défense de distribuer aucunes liqueurs fortes ou fermentées". Et l'inventaire qui fut dressé après son décès signale que "deux chevaux de poil brun furent trouvés dans un petit bâtiment au bout de l'Ermitage". Le frère Collet n'était évidemment pas un pauvre va-nu-pieds ; il avait du foin dans ses greniers.

En 1718, après la mort du frère Dolithée Quentin, successeur du frère François Collet, on trouva, dans les locaux de l'Ermitage, "deux mousquets et un fusil", ce qui autorise à penser que l'ermite Quentin avait été probablement à l'armée, et qu'il était fort disposé à se défendre en cas d'attaque ; le fusil permet de penser aussi qu'il avait quelque goût pour la chasse.

Le frère Jacques Auger, qui mourut en 1726, devait avoir du goût pour la lecture et l'étude ; il avait en effet, dans un petit appartement, cent livres ou volumes, couverts en veau ou vélin.

Le frère Cuvillon, religieux laïc de l'ordre des Frères Mineurs, s'adjoignit comme compagnon le frère Gaillard ; un Carme, du nom de Lemonnier, originaire de Villedieu, vint résider avec eux ; ils se trouvèrent donc trois ensemble, au moins pendant quelque temps.

Le frère Pierre Gaillard est le plus connu (peut-être parce qu'il est le dernier et le plus près de nous), de tous les ermites qui plantèrent leur tente à la Petite-Chapelle ; au commencement du XIXe siècle, de nombreux vieillards du Mortanais se rappelaient encore cette originale figure d'ermite quêteur ; la mère d'Hip. Sauvage se souvenait "du bonhomme ermite qui apportait en ville des oiseaux dans de petites cages en bois, et qui remportait dans sa besace du pain et du beurre".

Pierre Gaillard était né le 24 novembre 1702, en la paroisse du Rocher ; il était fils de Jean Gaillard, couvreur en essentes, et de Anne Coubré. Il se maria en 1725, à 23 ans, et, par son acte de mariage, on sait qu'il était tisserand.

Dès 1731, il habite avec le frère Cuvillon ; la perte de sa femme sans doute, des malheurs de famille peut-être, le goût de la solitude, de l'amitié pour l'ermite Cuvillon, sont les motifs probables qui le décidèrent à embrasser l'état religieux.

Par la mort de son prédécesseur, arrivée en 1755, il devint ermite titulaire ; et lorsqu'il meurt à son tour, en 1774, il y a 43 ans qu'il habite l'Hermitage. On trouva dans le gousset de sa culotte un liard et un écu de trois livres, plus deux écus de six livres. Mais dans une bourse, il possédait 13 louis d'or de 24 livres chacun, plus 9 louis de chacun 48 livres. Comme vêtements, il laissait une paire de culottes de cuir, une veste d'étoffe brune et une soutane de drap noir ; le surplus des hardes avait été mis en terre avec le défunt, selon l'usage.

Dans la chapelle était un calice d'argent, qui remplaçait un ancien calice en étain, et une montre en cuivre ; une cloche "de métail" garnissait le petit clocher.

Lorsqu'on voulut creuser le sol de la chapelle pour y ensevelir l'ermite petit capitaliste, on constata que le roc était à peine à deux pieds de profondeur ; il fallut alors jeter de la chaux sur son cadavre, et l'on se rappela que le même moyen avait toujours été employé pour hâter la disparition des restes de ses prédécesseurs.

Le frère Gaillard était gai, aimable, bon vivant ; il prolongeait peut-être plus que de raison ses quêtes à la ville et à la campagne ; il souriait sans doute trop à l'argent, comme en témoigne le magot d'or trouvé dans sa cabane ; il ne détestait pas le bon cidre et ne refusait pas la forte goutte de bonne eau-de-vie qui réchauffe les vieillards ...

Hippolyte Sauvage (juge de paix et historien) se porte garant que les personnes qui lui en ont parlé, avaient conservé le souvenir d'un brave homme, de bonne réputation, que le nom seul avait prêté à la plaisanterie, mais jamais sa conduite ...

1774, c'est l'époque où toutes les générosités s'unissent pour fonder, à Mortain, un hospice-hôpital. Du consentement de l'évêque d'Avranches et des Ducs d'Orléans, comtes de Mortain, l'Hermitage, devenu vacant par la mort du frère Gaillard, et les 42 vergées de terre qui en dépendent, sont réunis à l'hôpital.

Dès lors, c'est l'abandon et la ruine complète du petit sanctuaire Saint-Michel et des cabanes des ermites ; et, lorsque la chouannerie arriva, vingt ans plus tard, pour ne pas fournir aux brigands des abris utilisables,
La prudence abattit d'un effort nécessaire


Les vieux restes de la chaumière.
On détruisit autel, cuisine et sanctuaire ;
On n'y reconnaît que le seuil ;
Ce petit coin est tout en deuil.
On brisa sans pitié marmites et clochettes,
Le pot au feu, puis les burettes,
Et le calice et le chaudron.
La tristesse est dans le canton ...
(Louis Dubois).


On comprend que rien ne restait de l'antique Ermitage, lorsqu'en 1850, le cimetière fut aménagé sur le côteau ... ; l'idée vint à beaucoup de Mortainais d'édifier une chapelle dans le nouveau champ de repos ; mais l'abbé Gervais, aumônier de l'hospice, se fit le propagandiste de la résurrection de la chapelle Saint-Michel sur son ancien emplacement, gigantesque piédestal d'où elle protégerait le champ des morts, son voisin, rayonnerait sur tout le pays, et attirerait sur cette extrémité de la Montjoie les pélerins modernes, joyeux comme ceux d'autrefois, d'apercevoir dans les lointains du soleil couchant le mont de l'archange saint Michel.

En 1852, la chapelle était construite et consacrée ...

Mortain chapelle St-Michel vue 5

Extrait : Le Vieux Mortain - 2ème volume - 1930 - par Victor Gastebois

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Mortain chapelle St-Michel 6 z

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Mortain chapelle St-Michel intérieur z

Mortain chapelle St-Michel gardienne z