LÉGENDE :
L'HOMME QUI A UN POIL DANS LA MAIN

I
Gloire et bonheur à l'homme qui travaille !
Honte et malheur à qui n'a rien produit !
Le paresseux finira sur la paille,
Le travailleur mourra dans un bon lit.
Dieu bénit l'homme aussitôt qu'il demande
A son labeur le pain quotidien,
Et, comme dit une vieille légende,
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !

Près de Mareuil, entre plaine et bocage,
Et dans un bourg nommé Château-Guibert,
Vivait jadis un heureux personnage.
Son coffre était à tout venant ouvert.
Plein de mollesse, il agissait en homme
Ayant vassaux et manoirs à foison ;
Quand le village était à la moisson,
Il s'en allait dans les prés faire un somme.

Jacques Thibaut n'avait pas d'ennemi.
Il n'était pas méchant, je le confesse ;
Mais ses voisins, pour sa grande paresse,
Ne l'appelaient que Jacques l'Endormi.
Il était fat et parlait de ses terres
Comme un seigneur très riche et très puissant,
Mangeait le bien amassé par ses pères
Et ne parlait que par mille et par cent.

Or, écoutez tout ce que l'on raconte :
Celui qui vit sans songer à demain,
Le fainéant que l'oisiveté dompte,
Voit croître un poil au milieu de sa main.
On reconnaît à cette flétrissure
Le paresseux qui craint les durs labeurs.
Quand Dieu créa notre humaine nature,
Il dit ces mots : Homme, travaille ou meurs !

Jacques Thibaut voyait dans sa main droite
Croître ce poil lentement, par degrés.
Rien n'habitait dans sa cervelle étroite ;
Et quand le jour il errait dans les prés,
Des ruisselets écoutant les murmures,
Des châtaigniers admirant les ramures,
Ses yeux allaient des cieux, de l'eau, des bois,
A ce long poil qu'il caressait parfois.

Il est si doux, quand on ne sait que faire,
De se coucher à l'ombre des buissons !
Il faut un rien alors pour vous distraire,
Du rossignol vous charment les chansons.
Près des ruisseaux, suivant vos rêveries,
Vous vous moquez de tout le genre humain,
Et, si l'ennui vous prend dans les prairies,
Vous éventez le poil de votre main.

De l'Endormi telle était la posture,
Mangeant le pain qu'il avait sous la dent ;
Mais d'en gagner il n'avait cure.
Pour ce motif, il jeûnait très souvent.
Point ne songeait, oisif dans sa demeure,
Comment l'épi ne pourrit pas en vain ;
Comment le lait peut se changer en beurre,
Et le raisin se transformer en vin.

Plus soucieux des effets que des causes,
Il dédaignait le "comment", le "pourquoi".
Mais le bon Dieu, dispensateur des choses,
Le punissait comme outrageant sa loi.
Jacques devint un gourmand, un ivrogne,
Et tout son bien passait au cabaret ;
De jour en jour s'enluminait sa trogne ;
Il vendait champs, prés et bois sans regret.

Celui qui bois et jamais ne travaille,
Pour l'avenir s'apprête des chagrins.
Déjà Thibaut était sans sou ni maille,
Son ventre creux s'enfuyait vers ses reins.
Lui, si dodu, si replet et si rouge,
Il devint pâle et maigre à faire peur.
Pas un denier ne luisait dans son bouge ;
Alors l'ennui pénétra dans son coeur.

Lui qui jamais, depuis qu'il est sur terre,
N'a médité sur le monde et ses lois,
Il voit soudain changer son caractère ;
Il réfléchit pour la première fois.
Il s'acria : "Je suis un pauvre diable,
Un ignorant qui ne sus jamais rien ;
De mon hameau je deviendrai la fable,
Car j'étais riche et j'ai perdu mon bien.

Dans le pays, il est une sorcière
Qui connaît tout, le passé, l'avenir,
Des trépassés évoque la poussière,
Parle avec eux et les fait revenir.
Des mauvais sorts maîtresse souveraine,
Elle guérit la fièvre et le charbon,
Surveille au loin la Gâtine et la Plaine
De Maillezais à la Roche-Corbaon.

Quand le bétail qui nourrit les familles
Succombe au mal, c'est qu'elle l'a voulu.
Quand un galant arrive aux vieilles filles,
C'est que la chose à la sorcière a plu.
Quand sur le noble et la maréchaussée
Tombe le sort au vilain réservé,
C'est que la vieille en forma la pensée.
Plus d'un manant par elle fut sauvé.

Peut-être encor voudra-t-elle soustraire
Un pauvre diable au sort sur lui lancé.
Je lui dirai : "Contemplez ma misère !
Mon héritage est partout dispersé.
Je vais mourir, car le besoin m'accable ;
Je n'ai plus rien à vendre pour manger,
Et je ne sais quelle fée implacable
Du pauvre Jacques a voulu se venger."

Alors il fut de suite chez la vieille,
Qui devina ce qu'il voulait savoir.
Elle lui dit : "Ami de la bouteille,
Je te connais ; reviens me voir ce soir.
Mon art divin vit d'ombre et de mystère,
Pour mes secrets le jour n'est jamais bon.
Viens me trouver, ce soir, au cimetière,
Près du chemin de la Roche-Corbaon !"

II

Quand du soleil il eut vu la lumière
Fuir au couchant dans un disque de feu,
Jacques, tremblant, vint vers le cimetière,
Recommandant tout bas son âme à Dieu.
Pour recouvrer la richesse perdue,
Il avait fait un pas qu'il regrettait :
Mais la sorcière était déjà rendue,
Et son regard sur Jacques s'arrêtait.

L'heure, le lieu, la chose, étaient étranges.
C'était bien là qu'habitaient les esprits.
La lune au ciel brillait entre les franges
D'un gros nuage à l'aspect sombre et gris.
Les hauts cyprès aux tristes teintes noires
Semblaient avoir une lugubre voix ;
Mais, des défunts évoquant les mémoires,
La vieille dit : "Jacques, écoute et vois !"

Jacques aussitôt aperçut un fantôme,
Un vieux soldat portant haubert et heaume ;
L'épée au poing, vaillant et menaçant,
Il voit Thibaut et lui dit en passant :
"Jacques, je suis ton vingtième grand-père,
J'ai bataillé pour acquérir du bien,
Fais comme moi, travaille sur la terre :
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

Il voit ensuite une femme ridée,
Branlant le chef, tenant quenouille en main ;
Elle lui dit d'une voix décidée :
"Sans m'arrêter, j'ai marché mon chemin,
Jacques, je suis ta seizième grand'mère,
Pour la maison j'ai filé chanvre et lin.
Fais comme moi, travaille sur la terre :
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

Elle passée, apparaît à sa vue
Un charpentier accablé par les ans ;
Sa hache pend sur son épaule nue,
Son air est fier et ses cheveux sont blancs :
"Jacques, je suis ton quinzième grand-père,
De la forêt je cherche le chemin.
Fais comme moi, travaille sur la terre :
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

Il est suivi d'une bergère blonde ;
Ayant jupon et coiffe de droguet :
"J'ai travaillé tant que je fus au monde ;
Ne te plains pas et fais ce que j'ai fait.
Jacques, je suis ta quinzième grand'tante ;
A mes moutons j'allais dès le matin.
Malheur à ceux que la paresse tente !
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

Après, il vit un prêtre en robe noire,
Un livre en main, qui s'écrie avec du feu :
"J'ai secouru, j'ai prêché, j'ai fait croire
Ceux qui souffraient d'avoir oublié Dieu.
Je suis issu de ton second grand-père,
J'ai consolé parfois le coeur humain.
Fais comme moi, travaille sur la terre :
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

Un autre vint et dit : "Je suis ton père ;
J'ai remué le sol avec mes bras.
De mes sueurs j'ai fécondé la terre,
Malheur à toi qui ne m'imites pas !
Sans murmurer, payant dîmes et tailles,
J'ai labouré mes champs jusqu'à la fin.
Malheur à toi qui jamais ne travailles !
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

A peine eut-il cessé, que de ces pierres
On vit sortir plus de cent revenants ;
De l'Endormi c'étaient tous les grands-pères,
De leur métier portant les instruments.
Tous paraissaient disposés pour leur tâche,
Ne songeant plus au sommeil éternel,
Et tous en choeur répétaient sans relâche,
Comme un refrain terrible et solennel :

"O l'Endormi, nous sommes tes ancêtres :
Pour le travail nos jours furent comptés ;
Nos passions ne furent pas nos maîtres,
Et, seule, enfin, la mort nous a domptés.
L'oisiveté du besoin est la mère,
Il faut suer pour acquérir son pain.
Fais comme nous, travaille sur la terre :
Les "bons à rien doivent mourir de faim !"

III

Que pensez-vous de cet étrange drame ?
Qui d'entre vous n'en serait effrayé ?
Mons l'Endormi faillit en rendre l'âme ;
Pâle et muet, il en fut foudroyé.
Le lendemain, à la naissante aurore,
On le trouva, sans couleur et sans voix,
Au cimetière et tout près de la Croix ;
Non mort pourtant, son coeur battait encore.

On sut bientôt, dans tout Château-Guibert,
De l'Endormi la terrible aventure :
A ses voisins il traça la peinture
Du grand spectacle à ses regards offert.
De ses aïeux la leçon éclatante
Lui profita. Plus prudent il devint.
Lui qui jadis buvait comme quarante,
Il but comme un, travaillant comme vingt.

On ne vit plus dans sa main, chose étrange !
Le poil fatal sur lequel il soufflait.
On observa qu'il reçut en échange
L'amour de l'ordre et redevint replet.
A labourer employant ses journées,
Oncques n'eut faim. Et même en vieillissant,
Il travailla pendant bien des années ;
Puis, à ses fils il dit en trépassant :

"O mes enfants ! évitez la paresse,
Car la paresse est digne de mépris.
L'oisiveté rit d'abord et caresse ;
Mais sans travail le repos est sans prix.
Contre le ciel le fainéant blasphème ;
Mais la sueur doit arroser le grain.
Souvenez-vous de cette loi suprême :
Les "bons à rien" doivent mourir de faim !"

- O laboureurs de notre vert Bocage,
Lorsque le soir, sous un grand chêne assis,
Vous me contez les choses du vieil âge,
Je m'intéresse à vos touchants récits !
J'aime vos moeurs naïves et champêtres,
Vos chapeaux ronds et vos bâtons de houx,
Votre respect pour la foi des ancêtres,
Et cet accent qui n'appartient qu'à vous !

Du Mont-Mercure à Saint-Julien-des-Landes,
De la Garnache aux plaines de Luçon,
Gardez toujours vos antiques légendes,
Où sous le drame on trouve une leçon.
Dans le travail enseignez-nous à vivre,
Car votre voix a de l'autorité ;
Et dans vos coeurs comme dans un bon livre,
Profonde et claire, on voit la vérité !

ALFRED GIRAUD
Fontenay (Vendée), 21 septembre 1855.

♣♣♣

Cette légende nous a été contée, un soir de septembre, par une vieille mendiante, qui hantait les villages écartés du pays de Retz, et qui causait une sorte de terreur superstitieuse aux habitants de la contrée. Les enfants évitaient de se trouver sur son chemin ; les mères cachaient leurs nourrissons à son approche, pour les soustraire au sort que pouvait leur jeter son oeil de chouette. Sa maigre pitance reçue, elle se réfugiait, silencieuse et craintive, près d'un mur, réchauffait au soleil ses membres endoloris, et ne quittait l'air effaré d'un oiseau nocturne, surpris en pleine lumière, que lorsqu'elle n'apercevait plus de regards malveillants braqués sur elle. Rarement elle approchait des bourgs, et passait la plupart des nuits couchée à l'abri d'un buisson ou sur la lisière des bois. - Les paysans la désignaient sous un nom sinistre ; ils l'appelaient la "Garâche" (esprit méchant, qui a des ailes noires et jette de mauvais sorts).

C'était pourtant une excellente créature que cette pauvre femme, mais elle portait la peine de sa mauvaise mine. Nulle affection extérieure n'étant venue réchauffer son coeur, elle s'était insensiblement repliée sur elle-même, et avait fini par accepter l'isolement qui s'était fait autour d'elle. L'abjection de cette vie fermée n'avait pu toutefois éteindre les instincts généreux refoulés au fond d'une âme naturellement aimante.

- Notre première entrevue eut lieu près de la Chapelle-Baco (Maison de campagne de Baco, maire de Nantes, qui défendit cette ville contre l'attaque des Vendéens, le 29 juin 1793. La Chapelle est dans la commune de Frossay).

mendiante z

 

La Garâche était assise sur le bord d'un chemin de traverse et partageait le morceau de pain noir, que lui avait donné la fermière de Sergone (Hameau bâti sur un point celtique, commune de Frossay), avec un petit ramoneur attardé, tout en lui parlant avec beaucoup d'animation. L'arrivée de l'importun, qui venait troubler leur tête-à-tête, faillit la mettre en fuite ; mais l'enfant la retint et, rassurée bientôt, elle consentit, non sans peine, à nous redire le conte de Corbaon, qu'elle faisait au convive de hasard amené sur ses pas par la misère.

Il était nuit quand nous nous séparâmes ; mais la Garâche ne voulut jamais suivre le petit ramoneur, pour prendre un gîte au bourg voisin.

Souvent, depuis, nous nous sommes rencontrés. Nous étions devenus amis ; aussi, ces jours-là, plusieurs heures se passaient à deviner des choses qui eussent à coup sûr fait sourire de dédain les philanthropes de l'école de Malthus. - L'intelligence de la vieille vagabonde, ordinairement obscurcie par la souffrance et la crainte, se réveillait à l'appel d'une parole bienveillante. Ses récits, empreints d'un sentiment vigoureux de sympathie humaine, en disaient plus alors que bien des livres sur le sort des déshérités de notre ordre social.

Forêt de Princé Cassini zz

- Tout à coup on ne la vit plus vers Frossay, et l'on sut plus tard qu'à la suite d'une froide nuit de janvier 1856, elle avait été trouvée gelée au pied d'un chêne de la forêt de Princé. - Moins riche que le Juif-Errant, elle n'avait qu'un sou dans sa poche, au moment de sa mort. Un bout de papier crasseux, trouvé dans ses haillons, apprit son véritable nom, qu'elle avait soigneusement caché jusque-là. Elle s'appelait JEANNE DE LESPINE, était fille d'un cultivateur de la commune de Château-Guibert, et avait soixante-trois ans. Sa naissance datait du mois d'août 1793, époque terrible pour la Vendée. *

La légende du "Poil dans la main", cette énergique leçon, donnée, sur le revers d'un fossé, à un pauvre petit être condamné dès l'enfance aux plus rudes labeurs, nous a paru mériter d'être recueillie. Notre ami, Alfred Giraud, a bien voulu lui prêter le secours de la poésie, tout en lui conservant le caractère bas-poitevin qui fait son charme.

Que d'autres choses la Garâche nous a contées ! ... - Il serait trop malaisé de les dire.

CORBAON, son lieu de naissance, appelé parfois la Roche-Corbaon dans les documents du XVe siècle, est un simple village de la commune de Château-Guibert, canton de Mareuil. C'était autrefois le chef-lieu d'une paroisse, composée à peine de cent feux, et dont l'église était sous le vocable de l'apôtre saint André. On y voyait les ruines d'une vieille tour, qu'environnent quelques pauvres chaumières, bâties à la jonction de Marillet et d'un autre ruisseau. Non loin de là est la commanderie de Billy, de l'ordre de Malte, et, un peu au-dessus, le hameau de la Mainborgère, mentionné dans deux documents du XIIe siècle, relatifs à l'abbaye de Bois-Grolland. Une maison de ce hameau portait, au XIVe, le nom du Pouzac, qui remonte à la période gallo-romaine. Plusieurs autres points, très anciennement habités, sont connus en Vendée sous la même dénomination.

CORBAON est aussi une vieille localité, d'origine probablement celtique. On y a trouvé, en 1835, une paire de bracelets gaulois en or, d'un travail excessivement grossier. M. Bonnard, propriétaire du voisinage, qui les avait vus, prétendait qu'ils ressemblaient à des baguettes de fusil tordues, indice d'une haute antiquité.

Extrait : Poitou et Vendée - Benjamin Fillon - 1887

* Hélas, je n'ai pas réussi à trouver des informations sur "la Garâche" de cette histoire.