LA SURPRENANTE HISTOIRE DU BÛCHERON CHEF DE BANDE, JEAN-JACQUES MERCIER

Quand en 1832 - écrit Georges Lenôtre - la duchesse de Berry entreprit de soulever les provinces de l'Ouest, sans armes, sans argent, sans préparation ni plan d'aucune sorte, n'ayant comme moyen d'action que son courage et la conviction romanesque qu'on pourrait recommencer contre Louis-Philippe, ce que les ancêtres avaient fait contre la Terreur, il se trouva quelques vétérans de l'ancienne époque pour partager les folles illusions de la princesse. Aucun d'entre eux, sans doute, n'eut la candeur d'imaginer le succès possible, mais Madame ordonnait : on obéissait sans hésitation, en véritable chevalier français.

Dans les Deux-Sèvres, un certain nombre de membres de la noblesse et quelques bourgeois légitimistes manifestèrent ouvertement, ce qui n'était pas sans danger, leur fidélité envers la branche aînée des Bourbons.

Trop timorés pour s'engager eux-mêmes dans une guérilla à l'issue incertaine, quelques-uns d'entre eux préférèrent inciter, en les aidant de leurs deniers, d'audacieux partisans à continuer, en y incorporant déserteurs et réfractaires, des bandes armées, destinées, dans un premier temps, à mesurer la capacité de résistance des forces gouvernementales.

Jean-Jacques Mercier fut de ceux-là.

 

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BÛCHERONS ET MARCHANDS DE BOIS

Les Mercier étaient originaires de Latillé dans la Vienne, où le grand-père du futur chef de bande avait vu le jour vers 1745 (1).

A Malserpe, à deux kilomètres du petit bourg de Saurais la demeure familiale des Mercier est restée à peu près telle qu'il y a un siècle et demi.

Elle se dresse dans l'angle d'une vaste cour, dite jadis "le plan de Malserpe", alors commune à plusieurs familles. Accolée à une masure à demi ruinée, elle voisine avec un petit bâtiment aux fenêtres en demi-cintre abritant un four et une ponne à lessive.

A l'entrée du village, auquel conduit un étroit chemin s'ouvrant sur la route de La Ferrière, on aperçoit d'un côté, barrant l'horizon, la ligne sombre des bois de Magot. De l'autre, dans le lointain, culmine avec sa fûtaie de pylones, le Terrier du Fouilloux, toit des Deux-Sèvres aux alentours duquel il y a un peu plus de quatre siècles, le galant auteur de "La Vènerie" lutinait les bergères gâtinelles.

Jean-Jacques Mercier, à sa sortie de l'école où il s'était montré un élève attentif, alors que ses parents étaient illettrés, fut placé comme aide-jardinier dans la Vienne, à Benassais, une commune voisine, chez M. de Savignac.

Lorsqu'il fut devenu assez fort pour s'adonner à d'autres travaux que l'entretien d'un parc ou d'un potager il regagna la maison familiale de Malserpe afin d'aider son père, lequel, lorsque son métier de cultivateur lui en laissait le loisir, travaillait comme bûcheron dans les bois du voisinage.

Fréquemment en contact avec les riches propriétaires du pays, hostiles pour la plupart à Louis-Philippe, les Mercier père et fils partageaient leurs idées.

 

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COMMENT ON DEVIENT CHOUAN.

Intelligent et entreprenant, Jean-Jacques Mercier n'avait guère plus de vingt-deux ans lorsqu'il décida, après avoir appris le cubage des arbres, à se livrer au commerce du bois.

Une condamnation à 157 francs d'amende pour délit forestier que lui infligea le 19 mars 1833 le tribunal de Parthenay accrut le mépris en lequel il tenait le gouvernement du roi citoyen.

Pourvu d'un lot de médailles de cuivre et de quelques pièces d'argent à l'effigie de Henri V "roi de France" pour les Dru, orfèvres de père en fils et par leur compatriote parthenaisien, le notaire Dardillac, il en fit une ample distribution, ce qui lui valut d'être poursuivi pour propagande anti-gouvernementale.

Il fit mieux. Quelques jours plus tard, avisant, dans un cabaret, des soldats en garnison à Parthenay, il leur proposa une solde supérieure à celle qui leur était accordée s'ils consentaient à quitter leur régiment et à rejoindre un groupe de réfractaires, offre qu'ils repoussèrent avec indignation.

Immédiatement recherché pour incitation de militaires à la désertion, Jean-Jacques Mercier n'eut d'autre ressource que d'entrer dans la clandestinité.

DES ARMES POUR L'INSURRECTION

Dans les quelques dizaines de paroisses qui n'allaient pas tarder à devenir le théâtre des exactions de la bande récemment constituée par le jeune marchand de bois, des légitimistes au cours de réunions secrètes tenues dans divers châteaux et gentilhommières avaient envisagé de quelle manière, avant d'y participer, ils pourraient faciliter l'insurrection.

Dans une lettre envoyée le 8 décembre 1830, au sous-préfet de Parthenay, Armand Rouil, le préfet des Deux-Sèvres l'informait que, selon un rapport reçu de la gendarmerie, "une voiture venant de la Vienne, chargée d'armes et dont les roues afin d'éviter le bruit de son passage avaient été entourées de paille, avait traversé le bourg de La Ferrière. Le véhicule, escorté par une dizaine d'hommes armés avait pris la direction du château de La Rochefaton à Lhoumois, propriété du comte Charles de Beaumont d'Autichamp, ancien général vendéen dont l'attachement à la cause des Bourbons était connue". Les convoyeurs transportaient, supposait-on, fusils et pistolets jusqu'à une cache soigneusement préparée et que la maréchaussée, malgré ses recherches, ne découvrit pas.

DU PAIN BLANC POUR LES CHOUANS.

L'année suivante, dans une lettre adressée à "La Sentinelle des Deux-Sèvres", un habitant de Thénezay, M. Berge, signalait qu'un garde-champêtre du pays "passant à travers bois avait aperçu des chouans assis devant leurs cabanes. Il avait remarqué qu'ils mangeaient un très beau pain blanc, qui pourrait bien être le même qui se fait dans un château voisin, appartenant à une famille d'anciens chouans.

VINGT-DEUX ANS ET CHEF DE BANDE.

Après le mandat d'arrêt lancé à son encontre et pour échapper aux recherches des gendarmes et des militaires, Jean-Jacques Mercier demeura caché pendant toute une semaine qui lui parut interminable. Comme il n'était pas dépourvu d'ambition il décida de renforcer sa propre bande. Ayant obtenu de quelques zélés partisans de Charles X qui le sachant intelligent et combatif, lui firent confiance malgré son jeune âge, il put réaliser son projet.

Il s'acquitta d'abord, et ce fut une erreur dont il ne tardera pas à se repentir, avec un fermier de La Peyratte, Jacques Bory, dit le "capitaine noir", un véritable bandit dont il ne tarda pas à se séparer et qui fut guillotiné à Parthenay le 14 septembre 1833.

"Mes hommes, tint à préciser Mercier lorsqu'il constitua sa bande, ne sont pas des chouans, mais des "soldats de Henri V". Il persista par la suite à user de cette appellation dans divers circonstances.

A ses premières recrues se joignirent plus tard Paul Gonnord, Jean Palluault, Caduc de Terves, Grosset, de la Robelière de Vautebis, garde-forestier des d'Aubéri et La Chapelle-Bertrand, Clisson, Gatard, neveu du général Diot, et quelques autres insoumis que leur goût de l'errance et de l'aventure entraînait à souvent changer de chef.

VAINES MENACES.

Après qu'un mandat d'arrêt eut été lancé contre son aîné, Jean Mercier qui, depuis le décès de sa femme en 1828, vivait à Malserpe avec ses sept enfants, fut continuellement en butte aux menaces, aux tracasseries et aux perquisitions de la police et des colonnes mobiles grouillant dans la campagne comme des sauterelles. Ces indésirables visiteurs allèrent jusqu'à lui promettre l'envoi de garnisaires dans sa maison et auxquels, en plus du gîte, il devrait assurer le couvert, mais, dans la crainte des réactions des habitants des alentours qui tenaient les Mercier en grande estime, la menace ne fut jamais mise à exécution.

Accompagnés d'un officier, une dizaine de militaire envahirent un soir la demeure du marchand de bois. N'ayant pu obtenir des quatre plus jeunes enfants, âgés de douze, dix, huit et sept ans, l'indication de l'endroit où se cachait habituellement leur père le chouan, les soldats tentèrent de les intimider en leur plaçant sur la tempe le canon d'un pistolet, mais les petits Mercier, malgré leur effroi ne parlèrent pas ... et pour cause.

Le jeune chef, en effet, par mesure de précaution n'indiquait jamais d'où il venait et où il se rendait. Sachant la maison familiale étroitement surveillée, il n'y vint - raconta-t-il plus tard - qu'une seule fois en trois ans par une nuit sans lune, afin de se recueillir au chevet de son père mourant qui, peut de temps auparavant, comme s'il était responsable des agissements de son fils, avait été emprisonné pendant quelques jours.

LES PERCEPTEURS PREMIERS VISÉS

Malgré l'appui que lui apportaient les anti-philippistes qui l'avaient encouragé à prendre le maquis avec sa petite troupe, Jean-Jacques Mercier se trouvaient parfois à court d'argent, cet argent qui, s'il est le nerf de la guerre qui ose dire son nom est également celui des guérillas lorsqu'elles durent.

Il n'eut alors affirma-t-il d'autre ressource que d'aller prendre, dans les perceptions, et il en existait alors dans la plupart des communes, l'argent du gouvernement.

Le 9 avril 1832, les "soldats de Henri V" s'emparèrent de 551 francs chez le percepteur de Vautebis, un sieur Chauvineau, auquel ils délivrèrent un reçu.

Même opération, en plein jour, à Mazières-en-Gâtine, le 8 janvier 1833. Mercier et cinq ou six de ses chouans pénétrèrent, pistolet en main chez le sieur Taffoireau, percepteur , le saisirent au collet, le poussèrent jusqu'à son bureau et lui ordonnèrent d'ouvrir ses tiroirs. Ils y trouvèrent seulement 240 francs. La somme leur paraissant minime, Mercier vérifia, lui-même les registres du fonctionnaire et se rendit compte que, les jours précédents, il avait encaissé 3.052 francs, somme que le tricheur dut, bon gré mal gré leur remettre.

A Benassais, dans la Vienne, contre, là encore, délivrance d'un reçu signé "les soldats de Henri V" le percepteur Thouret remit 935 francs à Mercier et à ses hommes, qui s'emparèrent en outre d'un fusil.

La bande ne borna pas ses activités à ces enlèvements de fonds.

Plusieurs riches propriétaires ou cultivateurs, généralement partisans du gouvernement, chez lesquels les chouans exigeaient le boire et le manger, voire des armes et un peu d'argent, reçurent leur visite et ne s'en vantèrent pas dans la crainte des représailles dont ils étaient menacés.

Mercier poussa un jour l'audace jusqu'à pénétrer à la Vigelière des Forges, près de Vasles, chez la dame Roulleau sa propre cousine. La cultivatrice et son époux durent héberger la bande tout entière. Après avoir bu et mangé plus que de raison les indésirables visiteurs firent jurer aux fermiers de ne pas signaler leur passage à la gendarmerie.

En avril 1832, Mercier qui se trouvait en compagnie de Robert le Chouan, dans les bois de La Chapelle-Bertrand, avait échappé de justesse aux soldats du lieutenant de Saint-Arnaud, venus à Gourgé.

Le 24 septembre suivant, un sieur Dribault, de Thénezay, s'était rendu à Saurais. Au détour d'une allée, son frère qui l'accompagnait fut soudainement attaqué par un chouan lequel, au cours de l'empoignade qui s'ensuivit chercha à s'emparer de son fusil. Alors qu'il allait se rendre maître de son agresseur survint un autre chouan qui le contraignit à abandonner son arme. C'était Mercier. Il témoignait ainsi de son absence de rancune envers Dribault lequel, alors qu'il était marchand de bois, avait acheté l'importante coupe de bois qu'il désirait acquérir.

Le mois précédent, Jean-Jacques Mercier avec une demi-douzaine de chouans de sa bande, dont Bory, avait envahi la demeure de M. Bry, maire de La Peyratte. Ils en étaient repartis trois heures plus tard après avoir exigé d'être servi par la maîtresse de céans et copieusement bu et mangé.

Au mois de mars 1833, sa bande, à laquelle s'étaient joints d'autres aventuriers, se livra après avoir bu à diverses exactions dans le canton de Saint-Loup-sur-Thouet et notamment à Maisontiers chez des cultivateurs du hameau de Billy, Mercier ce jour-là était apparu las.

Les orléanistes qui avaient des espions partout, devinèrent-ils son découragement ? Anticipant sur ses velléités d'abandonner une lutte menée en compagnie d'hommes qu'il ne contrôlait plus "La Sentinelle des Deux-Sèvres" du 31 mars 1833 publia cet entrefilet : "Mercier désirerait rentrer chez lui, mais il est observé de très près et craint que sa tiédeur pour le brigandage ne lui attire, de la part de ses complices, quelque trait de leur vengeance ordinaire. Il n'est pas le seul qui éprouve ce dégoût. Ceux qui recèlent encore les chouans et qui subvenaient naguère aux dépenses de ces tristes soutiens de la légitimité commencent aussi à se lasser. La paye et les autres fournitures arrivent faiblement. Il y a du mécontentement parmi les bandes et, leurs plus chauds partisans découragés ou désabusés ne leur livrent plus que par crainte, ce qu'ils leur prodiguaient autrefois par fanatisme politique. Les conséquences de tout cela, c'est que la chouannerie s'éteint et va mourir d'inanition".

Malgré son caractère partisan cet entrefilet dû à un correspondant, dont on se demande de qui il tenait ses informations sur les états d'âme de Jean-Jacques Mercier, le traduisait en vérité assez bien.

JEAN-JACQUES MERCIER DEVIENT DAVID LACOSTE

Après le combat perdu des bois d'Amailloux, proches de Parthenay, qui, le 24 avril 1832, sonna le glas de la Petite-Chouannerie dans les Deux-Sèvres, Jean-Jacques Mercier distribua au dernier carré de chouans qui lui étaient restés fidèles le peu d'argent ayant permis à sa bande de subsister jusque-là tant bien que mal.

Se sachant traqué, il se résolut à quitter le pays qui était le sien depuis un peu plus de vingt ans et où il laissait ses frères et soeurs, un pays dont il connaissait les moindres sentiers et qu'il avait parcouru, plus souvent la nuit que le jour, le fusil à l'épaule et le pistolet à la ceinture. Plutôt que de s'exiler, comme le firent d'autres chefs chouans, il préféra prendre le risque de demeurer en France.

Il y vécut, sous le nom de David Lacoste, jusqu'en 1847. Si de puissants appuis occultes l'aidèrent à se tirer d'embarras, alors qu'il était sans argent et sans situation, son intelligence, son éloquence naturelle qui savait persuader et un sens peu commun des affaires lui permirent d'accéder rapidement à une situation fort lucrative.

Après avoir assumé, pendant deux ans, les fonctions de sous-directeur des Forges de Chauffailles, dans la Haute-Vienne, ses occupations sédentaires ayant fini par peser au coureur des bois qu'il avait été, choisit de voyager. Installé d'abord à Poitiers, à Saintes puis en Gironde, il devint représentant d'une importante maison de vins de Bordeaux.

Cette situation nouvelle lui permit d'entrer en relation avec une clientèle fortunée parmi laquelle il se fit de solides et utiles relations. Un certain nombre de ses clients parmi lesquels plusieurs légitimistes n'ignoraient pas son tumultueux passé de chef de bande chouanne. Le marquis Auguste de La Rochejaquelein, dont le neveu avait combattu à ses côtés le tenait en toute particulière estime. "Voici mon ami Mercier ... condamné à mort" ainsi se plaisait-il à le présenter à ses relations.

Condamné à la peine capitale, l'ancien chef chouan l'avait été en effet à Niort, le 9 septembre 1835, lors d'une session d'assises longue de huit audiences, à l'issue de laquelle quarante-deux sentences avaient été prononcées.

Ce jugement n'avait en rien modifié les activités de Jean-Jacques Mercier, alias David Lacoste, dont le chiffre d'affaires allait croissant d'année en année.

 

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DEUX ANCIENS CHEFS CHOUANS SE RETROUVENT ... EN PRISON.

1847 devait marquer une date importante dans l'existence du riche négociant en vins que David Lacoste était devenu après avoir créé sa propre maison.

Ayant noué à Bordeaux une tendre idylle avec Élisabeth de Trincaud la Tour, fille d'un ancien sous-préfet de Charles X, démissionnaire après les journées de Juillet et de Claire de Cazeneuve de Mathecoulon, il était indispensable qu'après avoir repris son véritable nom de Mercier, il obtienne l'annulation de la lourde condamnation pesant sur ses épaules.

Le 11 juin 1847, Jean-Jacques Mercier qui, la veille était descendu à l'hôtel de France, à Niort, se constitua prisonnier à la maison d'arrêt.

Il eut, le surlendemain, tôt le matin, la surprise de recevoir la visite de l'un de ses anciens compagnons, Robert le Chouan. Ayant appris la veille, au marché de Parthenay, l'incarcération de Mercier, il avait, après avoir regagné sa maison de la Garde à Saint-Pardoux, fait atteler son cheval afin d'aller rendre visite à celui avec lequel il avait combattu pendant près de trois ans.

Dans les deux dernières pages d'une longue missive adressée à son futur beau-père et hâtivement rédigée, le 12 juin, dans son cachot, à la vacillante lumière d'une chandelle, le captif, en termes choisis adressait son reconnaissant souvenir à Mme de Trincaud la Tour, sa protectrice, avant de s'adresser, dans des termes tendrement affectueux à sa fille Élisabeth qui, à Bordeaux attendait impatiemment le retour de son prisonnier, un prisonnier considéré par la jouvencelle comme un vaillant héros de la cause royaliste.

ACQUITTÉ.

Extrait de son cachot le 15 juin 1847, un peu avant six heures du matin, le prisonnier fut conduit à la salle du Tribunal par un brigadier de gendarmerie duquel il avait obtenu qu'il ne lui passât pas les menottes.

La cour présidée par M. Arnaulder, président du Tribunal Civil M. Bodin, procureur du roi, occupait le fauteuil du ministère public.

Jean-Jacques Mercier avait choisi comme défenseur le bâtonnier Étienne Giraud, du barreau de Niort, connu pour son éloquence et qui, l'année suivante, devait se voir confier les fonctions de maire de la ville.

Avant de prendre la parole et après un réquisitoire modéré du procureur du roi, il déposa sur le bureau du président dix-sept certificats émanant de maires de l'arrondissement de Parthenay, attestant qu'au cours des troubles de 1832-1833, Mercier, non seulement, s'était livré à aucun acte de violence sur leur territoire mais qu'il avait empêché ses hommes d'en commettre.

Me Giraud donna lecture d'une lettre émanant de M. Guérineau, conseiller général de Ménigoute, certifiant que, lorsque les chouans en 1832 envahirent à Vausseroux le logis du Theuil, Mercier les avait empêchés de molester son père alors juge de paix du canton.

"Entraîné, à peine sorti de l'adolescence, à combattre pour des idées qui avaient valu à son père d'être emprisonné pendant quelques jours, mon client - déclara-t-il - n'a pas de sang sur les mains. Après avoir compris qu'il convenait de cesser un combat devenu inutile, il s'est courageusement mis au travail et a su acquérir l'estime de nombreuses personnalités qui ont tenu à en porter témoignage".

Après une courte délibération du jury, Mercier, acclamé à sa sortie du tribunal par de nombreux amis parmi lesquels diverses personnalités Deux-Sévriennes du parti légitimiste, participèrent à un déjeuner et à un dîner servis à "l'Hôtel de France".

Jean-Jacques Mercier, après avoir définitivement abandonné son pseudonyme de David Lacoste, tint à aller revoir sa famille avant de regagner Bordeaux où il était attendu.

MARIAGE AUX CHANDELLES.

Les de Trincaud la Tour, apparentés aux de Montaigne et à plusieurs autres illustres maisons nobles, n'étaient pas gens à accorder au premier venu la main de leur fille. L'estime en laquelle ils tenaient Jean-Jacques Mercier, un roturier, était moins due à sa brillante réussite commerciale qui faisait de lui un prétendant aisé qu'à son appartenance au parti de la fidélité. S'y ajoutait son passé d'ancien chef de bande chouanne, dans les Deux-Sèvres, en 1832 au temps de la cinquième Vendée, exploits probablement quelque peu enjolivés par le prétendant.

Avec sa barbe noire bien taillée, Mercier, que l'on n'eut pas soupçonné d'être d'origine paysanne, et toujours soigneusement vêtu, s'exprimait dans un français châtié avec une aisance et une distinction véritablement aristocratique.

Avant de marier sa fille, M. de Trincaud la Tour, ancien sous-préfet de Saint-Gaudens, qui tenait sa légion d'honneur, non point de Louis-Philippe mais du gouverneur de Charles X, s'adressa au marquis Auguste de La Rochejaquelein qui, de son hôtel parisien lui répondit, dans un court billet : "J'aurais énormément à dire sur mon ami Mercier. J'en pense le plus grand bien. J'ai pour lui mieux qu'une grande estime, de l'affection."

De son côté, la marquise de La Rochejaquelein, née Marie-Louise-Victoire de Donnissan de Citran, l'auteur des célèbres Mémoires sur la guerre de Vendée, dans une lettre datée du château de Clisson, à Boismé, répondit à Madame de Trincaud la Tour que connaissant Mercier, elle acceptait de faire une exception à la règle qu'elle s'était donnée de ne jamais intervenir dans les affaires de mariage.

"Il appartient - écrivit-elle - à une famille de marchands de bois, de condition modeste, mais fort honorable". Et, sans évoquer son passé de chef de bande, elle continuait en affirmant "qu'il s'agissait d'un homme intelligent, courageux qui s'était élevé par son savoir-faire et sa probité et avait su accéder, en quelques années à une situation enviable".

Le mariage de Jean-Jacques Mercier, trente-sept ans et d'Élisabeth de Trincaud la Tour de dix ans sa cadette fut célébré le 25 août 1847, à minuit en l'église Saint-Louis de Bordeaux par l'abbé Collineau, curé de la paroisse. Le marié avait pour témoins deux négociants fort connus MM. Courty et Dubruel, la marié son grand-père maternel Jacques de Cazeneuve de Mathecoulon et son grand-oncle à la mode Bretagne Louis-Alexandre de Mallet-Roquefort.

Les deux époux, sitôt leur mariage s'installèrent en Belgique.

La maison de vins en gros fondée à Bordeaux par Jean-Jacques Mercier qui s'était associé avec un sieur Dubruel prit, au fil des ans, une expansion favorisée par l'activité de sa succursale de Bruxelles où les grands vins français étaient fort appréciés.

C'est dans l'un des plus chics faubourgs de la capitale belge, à Schaerbeek, qu'en 1863 s'installèrent les époux Mercier qui, par la suite, changèrent plusieurs fois de domicile.

 

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L'ÉTIQUETTE DE LA FIDÉLITÉ.

Les bouteilles de grands crus commercialisées par Mercier aîné et Dubruel étaient ornées, celles du moins destinées à la clientèle légitimiste, d'une curieuse étiquette imagée. Dans la partie gauche d'un cadre de pampres, un Vendéen tient d'une main un drapeau blanc, brodé d'un H., en souvenir d'Henri V, et de l'autre tend une coupe que remplit un ange ailé et personnifiant la fidélité.

A Schaerbeek, Élisabeth Mercier donna naissance à deux filles et deux garçons : Fernand, Marie, Marguerite et Henri. La plupart firent de riches mariages et, tant en France qu'en Belgique, occupèrent diverses importantes fonctions.

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Jean-Jacques Mercier mourut à Schaerbeek le 6 septembre 1872, à l'âge de soixante-deux ans. Il était resté en relation épistolaires avec ses frères et deux d'entre eux avaient été parrains de ses enfants.

Élisabeth Mercier, son épouse, s'éteignit trente ans plus tard, le 20 décembre 1902, chez sa fille, Madame Gérard de Gorostarzu, dans les landes, à Saint-Vincent-de-Tyrosse, au château de Saubion.

Le 1er août 1871, Jean-Jacques Mercier, et ce fut sa dernière grande joie, avait été présenté, à Bruges, au Comte de Chambord, cet Henri V pour lequel il avait risqué sa vie, dont il était demeuré un irréductible partisan et qui, instruit par son entourage de la qualité de l'ancien chef chouan, l'avait chaleureusement félicité.

Extrait : Histoires de Chouans - Maurice Poignat


(1) Le plus ancien Mercier dont nous ayons retrouvé la trace, Jean Mercier, cultivateur aux Bruyères de Latillé s'y éteignit le 6 juin 1810, à l'âge de 65 ans. Il avait épousé Maryvonne Fillon qui mourut jeune. Jean Mercier, leur fils, vint s'installer à Malserpe de Saurais après avoir épousé le 6 juin 1809 Marie Fillon, une jeune veuve de 24 ans, native de Fontenalan de Vasles qui mourut à Saurais le 6 février 1828 à l'âge de 42 ans, après avoir élevé 8 enfants. Jean-Jacques Mercier, né le 5 avril 1810, fut suivi de François, en 1812, Jean en 1813, Louis en 1815, Louis-Firmin en 1818, Marie-Louise en 1820, Marie-Anne en 1824, Jean-Baptiste en 1825. A une exception près ils ne semblent pas avoir contracté mariage à Saurais, ce qui laisse présumer qu'ils abandonnèrent Malserpe quelques années après le décès de leurs parents.