M. L'ABBÉ JOSEPH ROY
CURÉ DE COMBRAND

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1902 - La paroisse de Combrand, au doyenné de Cerizay, vient de perdre le pasteur dévoué qui, pendant quarante ans, s'est dépensé à son service. De nombreux prêtres nous ont demandé de ne pas laisser disparaître cette figure d'un autre âge sans en fixer au moins les principaux traits. Nous consentons bien volontiers à satisfaire un désir aussi légitime.

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L'abbé Roy naquit en 1834, le 18 mai, dans la paroisse de Combrand, à la ferme de la Gorère, que ses ancêtres cultivaient de père en fils depuis plus de deux cents ans.

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Dès avant la Révolution, la famille Roy passait à juste titre pour l'une des plus chrétiennes du pays, ce qui lui valut l'insigne honneur de cacher le curé de Combrand pendant la persécution de 1793. Un épais buisson de houx recélait le proscrit pendant la journée, et, chaque nuit, le grand-père de celui qui va faire l'objet de cette courte notice accompagnait son pasteur de village en village, pour les diverses fonctions du saint ministère. D'autres enfants de la famille suivaient pendant ce temps les armées vendéennes. L'un d'eux fut tué, et un autre revint, la campagne finie, rapportant le bonnet phrygien d'un bleu tombé sous ses coups, trophée que, pendant longtemps, on le vit arborer fièrement chaque dimanche au sortir de la grand'messe.

Dieu récompensa cette fidélité en préservant du schisme dissident ces fidèles défenseurs de la religion, et en leur donnant celui qui, plus tard, devant tant travailler, comme curé, au maintien de la foi dans sa paroisse natale.

Quand M. Vion, premier curé catholique de Combrand, vint, en 1821, prendre possession de sa paroisse sous la protection des gendarmes, il ne trouva que quatre familles restées fidèles à l'Église romaine ; toutes les autres appartenaient à la dissidence.

Nous venons de faire remarquer que les fermiers de la Gorère étaient catholiques. C'est assez dire : on voit dès lors où l'abbé Roy puisa cette foi vive et ardente, cette piété éclairée, cette indomptable énergie qui furent les notes distinctives de son caractère. Augustin Roy, son père, et Louise Coutant, sa mère, dont on loue à Combrand la profonde piété, avaient su lui faire cette âme robuste et fortement trempée.

Dieu tira David "de la garde de ses brebis" ; il en fit autant pour le futur curé de Combrand. Envoyé d'abord à Châtillon-sur-Sèvre, chez le père Saulet qu'il appelait plaisamment son premier maître de pension, l'enfant suivit l'école des Frères. Le Cher Frère Déodat le citait plus tard, non sans fierté, comme un de ses meilleurs élèves. Au presbytère de la Petite-Boissière où il séjourna ensuite, l'abbé Roy fit, croyons-nous, plus d'espiègleries que de versions latines ; M. l'abbé Suire, curé de Bouillé-Saint-Paul, alors son condisciple et probablement son complice, - qu'il me pardonne ce jugement par trop téméraire, - pourrait seul nous dire combien l'entreprenant latiniste donna de fil à retordre au bon abbé Vendé ...


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M. l'abbé Vinoy, vicaire à Châtillon, enseignait dès lors, avant la fondation de l'École cléricale, les rudiments du latin à quelques jeunes gens. L'élève de M. Vendé s'y rendit et bientôt devint apte à rentrer au petit séminaire de Bressuire, d'où il passa à Montmorillon comme élève de seconde, à la fin de 1852. D'autres ont constaté comment "le jeune Joseph Roy se montra l'élève studieux, ne boudant jamais au travail non plus qu'au jeu et portant partout la vivacité de son intelligence, les saillies de son caractère primesautier, l'entrain de sa charmante humeur".

Son ancien professeur de philosophie, M. l'abbé Charbonneau, doyen de Bressuire, devenu depuis son ami toujours vénéré, faisait allusion au bon élève d'autrefois, dans une lettre reçue par le curé de Combrand quelques jours avant sa mort. Le pauvre malade fut sensible à ce suprême témoignage de sympathie : il tint à envoyer lui-même son remerciement ; le nom de l'ancien professeur et du vieil ami fut le dernier qu'écrivit sa main mourante.

Dans ce nouveau milieu du petit séminaire, sa piété déjà vive s'accrut encore, et il remplissait avec grande joie ses fonctions de sacristain qui le rapprochaient davantage de l'autel.

Tonsuré le 18 juin 1854, des mains de Mgr Pie, l'abbé Roy entrait au grand séminaire en 1855. Là, son zèle pour la gloire de Dieu rêva de vastes champs d'action. Il se voyait missionnaire à la suite du P. Chicard, du Chevalier-Apôtre qui, dans certaine circonstance, à Montmorillon, s'était fait son protecteur et l'avait déclaré "féal chevalier". "Moi aussi, écrivait-il en 1883 à un de ses neveux, moi aussi, j'ai rêvé à ton âge d'être missionnaire, et je te montrerais encore, au grand séminaire, la chambre du fond de laquelle j'ai, pendant de longs mois, franchi par la pensée les pics de l'Himalaya ; quand je regarde en arrière, je m'aperçois que j'ai à peine dépassé les sommets de Pigazard" (Puy Gazard, village de la paroisse de Combrand).

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Dieu en avait jugé autrement. Il se contenta de sa bonne volonté, et fit surgir des obstacles qui s'opposèrent à l'exécution de ces généreux desseins. L'abbé Roy fut ordonné sous-diacre le 6 juin 1857 et envoyé comme professeur au petit séminaire de Montmorillon.

C'est là qu'il se prépara à la prêtrise, à laquelle il fut appelé deux ans plus tard et qu'il eut le bonheur de recevoir à la cathédrale le 18 juin 1859.


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Roy Joseph curé de Combrand

De nombreuses années s'étaient écoulées depuis que les gendarmes avaient procédé à la mémorable installation de M. Vion comme curé de Combrand. Celui-ci sentait venir l'heure du repos que déjà, par avance, lui commandaient de douloureuses infirmités. Le bon vieillard, cherchant un bâton de vieillesse, jeta les yeux sur le fils qu'il avait vu grandir et dont il connaissait mieux que personne les éminentes qualités. Monseigneur Pie écouta la prière du vieux serviteur, et l'abbé Roy vint à Combrand avec le titre de vicaire, en réalité comme curé-coadjuteur, le 30 août 1862.

Le cas du jeune vicaire ou plutôt du jeune curé de Combrand a été souvent cité pour prouver que le proverbe : "Nul n'est prophète dans son pays", peut admettre des exceptions.

Bien qu'il fût au centre de sa famille, l'abbé Roy s'acquitta avec fruit de son ministère. Actif, zélé, entreprenant, d'une santé robuste, il suffisait à tout, il était partout où il y avait du bien à faire ; à peine s'apercevait-on de l'absence de M. Vion, toujours cloué sur son lit. Oh ! les belles chevauchées à travers les chemins creux de la paroisse ! On restait souvent embourbé, on faisait parfois de gracieux plongeons au milieu des mares ; mais on s'en tirait toujours. Aussi quand il fallut remiser définitivement la selle et les bottes à l'écuyère, l'abbé Roy s'y résigna, le dernier, et non sans leur donner un gros soupir de regret. Il en voulut un peu au vilain progrès qui, en allongeant de tous côtés ses belles routes, rendait inutiles les éperons tant aimés.

VION DECES

Ce ministère écrasant dura huit ans. En 1870 (le 29 mai), M. Jacques Vion alla recevoir au Ciel la récompense de son long et fructueux travail. Le 12 juin, M. Roy recevait de M. Samoyault, Vicaire général, la lettre suivante :

"Mon cher ami,
Vous savez que la règle du diocèse ne permet pas de donner à un vicaire la succession de son curé défunt. Monseigneur tient beaucoup à cette règle qui est extrêmement sage. Cependant, sur l'observation que nous lui avons faite qu'on vous avait nommé plutôt comme curé-administrateur que comme vicaire, Sa Grandeur ne s'oppose pas à ce que nous vous nommions curé. Je vous envoie donc vos pouvoirs.
Je suis bien affectueusement votre tout dévoué.
SAMOYAULT, Vicaire général."

Mgr Pie était alors au Concile du Vatican, où il faisait belle et noble besogne. Il n'eut pas à se repentir de cette nomination. Mais un jour que le curé de Combrand venait lui offrir ses hommages devant un nombreux clergé, Sa Grandeur ne résista pas à la tentation de le taquiner un peu, et lui dit d'un ton enjoué : "Ah ! voilà le curé de Combrand ! Messieurs, c'est là mon pêché". - L'abbé Roy avait la riposte prompte : "Felix culpa, Monseigneur", se contenta-t-il de répondre. Sa faute, si c'en était une, était en effet des plus heureuses.

Un simple mot nous dira mieux que tout le reste, l'estime de notre illustre cardinal pour le successeur de M. Vion. M. le Supérieur du petit Séminaire présentait en 1879 à Sa Grandeur les nouveaux tonsurés. Arrivant à l'un d'entre eux, il ajouta à son nom cette mention : "Neveu du curé de Combrand." Et Monseigneur Pie, appuyant paternellement la main sur la tête du jeune homme, dit avec une bienveillance marquée : "Ah ! neveu du curé de Combrand : bonne race, mon enfant, bonne race !"

D'autres que l'abbé Roy auraient pu répondre à Monseigneur Pie qu'il avait commis un heureux pêché. Les paroissiens de Combrand en effet ne tardèrent pas à s'en féliciter : leur nouveau curé, tout imbu de l'esprit surnaturel, offrait à tous le type accompli du pasteur modèle ; il était prêtre et rien que prêtre. Comme règle de sa vie il semblait avoir pris la devise écrite sur le rational des lévites de l'ancienne loi : "Doctrine et Vérité."

Mais le curé de Combrand prêchait surtout par ses exemples.

Ce n'était pas seulement le prêtre régulier, c'était l'homme du devoir, le saint prêtre. Strictement fidèle à tous les exercices de la piété sacerdotale, il s'était fait une règle invariable du lever matinal, de la méditation, de la lecture spirituelle, de la visite au Saint-Sacrement, de la lecture quotidienne de l'Écriture sainte à genoux et du coucher à heure fixe. Aux jeûnes nombreux que lui imposait son ministère il ajoutait celui de chaque vendredi. Beaucoup de ceux qui l'ont connu trouvaient sa piété austère, allant même jusqu'à une rigidité extrême.

Et lui se frappait la poitrine, ne voyait que ses légers manquements et s'accusait devant Dieu.

J'ai longtemps hésité à livrer au public une page qui trahit les angoisses de cette âme de prêtre. Le vénéré défunt me pardonnera, car je n'ai en vue que l'édification de mes frères dans le sacerdoce. Inutile d'ajouter que ces craintes viennent d'une conscience délicate et timorée, portée à exagérer ses torts.

Après chaque Retraite, le curé de Combrand écrivait devant Dieu ses impressions.

Voici celles qui suivirent la Retraite de 1881 :

"Mon Dieu, je ne sais pourquoi je mets en tremblant le pied sur le seuil de ma quarante-huitième année, ou plutôt ma conscience ne m'en avertit que trop. Après quarante-sept ans de vie, vingt-trois ans de prêtrise, je regarde derrière moi, et je vois du temps perdu, des heures mal employées, une vie inutile et sans aucun fruit pour le bien, alors que le bon Dieu m'a donné des grâces pour en tant produire. Depuis onze ans je suis curé, et, si j'examine le troupeau qui m'est confié, bien loin de le voir amélioré, je constate que l'esprit de foi n'est plus ce qu'il était quand j'ai été choisi pour le conduire. Je cherche à me rassurer en attribuant ce triste résultat aux mauvais jours que nous traversons ; mais puis-je me rendre le témoignage que j'ai fait tout ce que j'aurai dû faire pour arrêter les progrès du mal ? Quelle responsabilité au jugement de Dieu ! Je me suis fait prêtre pour sauver des âmes : je me rappelle encore une sainte émotion la droiture et la pureté de mes intentions aux jours de ma vie cléricale. Que de pieux projets pour la gloire de Dieu je formais alors ! Nous étions trois prêtres à mon ordination : deux sont morts ; nous étions six au collège de Châtillon ; sur trois qui sont arrivés au sacerdoce, deux sont morts. Le zèle pour la gloire de Dieu dans les missions étrangères et les congrégations a dévoré promptement ces existences qui lui étaient toutes consacrées. Je survis à tous ces deuils ; j'arrive lentement à la mort, et plus lentement encore à la vertu.

Mon Dieu, aidez-moi !

La mollesse de mon caractère, mon inclination à la paresse me sont surtout un obstacle au bien ; je constate chaque jour ce manque d'énergie à réagir contre moi-même, je forme des résolutions, et je n'aboutis à rien. Les sacrifices me coûtent de plus en plus. Absorbé par les préoccupations matérielles, c'est à peine si je pense à mon salut. Je traite beaucoup trop légèrement tout ce qui regarde les âmes ; je n'ai pas de la sainteté de mon ministère l'idée que j'en devrais toujours avoir. Je ne suis pas assez pénétré du sentiment de la présence de Dieu, ce qui fait que je suis toujours dissipé, que je ne rentre jamais en moi-même, remplissant machinalement les fonctions les plus saintes.

A genoux devant mon crucifix, sous les regards de Marie, ma bonne Mère, je prends aujourd'hui la résolution : 1° de faire avec plus de soin ma méditation chaque matin ; 2° de me tenir habituellement sous la présence de Dieu ; 3° d'employer uniquement ma matinée à l'étude ; 4° de jeûner et faire le Chemin de Croix tous les vendredis ; 5° de faire régulièrement ma Retraite du mois ; 6° de donner plus de soins à préparer mes instructions ; 7° d'offrir chaque jour au bon Dieu un acte de pur amour."

Les conséquences de ces prédications et de ces exemples furent un accroissement de ferveur dans la paroisse ; de nombreuses vocations religieuses et ecclésiastiques germèrent sur le sol de Combrand. L'esprit janséniste et gallican, qui jeta autrefois toute la population dans le schisme de la Petite Église, est aujourd'hui complètement mort, et, d'après les notes que nous a envoyées M. l'abbé Bondu, le dévoué vicaire de M. Roy, on a compté, pendant le dernier trimestre, plus de 3.100 communions dans cette modeste paroisse de 1.300 habitants. Les dissidents n'y sont plus qu'au nombre de quatre.

Austère et rude pour lui-même, l'abbé Roy était bon et accueillant pour les autres. Ainsi explique-t-on les sympathies nombreuses qu'il s'est acquises non seulement dans la paroisse, mais chez de nombreux confrères du diocèse et parmi les familles notables du pays, qui toutes aimaient à le recevoir. Lui-même recevait beaucoup : c'était le curé hospitalier par excellence.

Tout à tous, il retrouvait avec les jeunes la saine gaieté et le bel entrain de sa jeunesse. Les séminaristes se souviendront longtemps de l'accueil qu'ils recevaient au presbytère de Combrand où le bon curé aimait à les réunir, jouissant de leur franc rire et de leurs ébats, leur montrant à l'occasion comment un connaisseur s'y prend pour jouer à la boule avec adresse. Les élèves de l'École cléricale de Châtillon n'oublieront pas non plus les délicieuses journées passées dans cette cure, but assez fréquent de leurs "grandes promenades".

Que de conversation il égaya avec les réparties vives et malicieuses que lui fournissait abondamment son caractère prime-sautier ! Que de réunions de confrères il sut animer par ses chansons de circonstance, où le trait arrivait à point, tour à tour satirique ou spirituel, toujours plaisant et de bon aloi.

Et cependant les soucis ne manquaient pas au curé de Combrand : les notes envoyées par l'abbé Bondu prouvent que l'abbé Roy fut, toute sa vie, un curé bâtisseur. Ceux qui ont mis la main au mortier savent quels tracas en sont la conséquence. Je regrette de ne pouvoir reproduire ces notes en leur entier ; au point de vue local, elles sont d'un grand intérêt ; ici, elles seraient une surcharge.

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N'en disons qu'un mot : l'abbé Roy avait trouvé une église délabrée, un presbytère en ruines. Ayant d'abord bâti la sacristie pour se faire la main, le curé procéda à la reconstruction de l'église ; il réédifia ensuite le presbytère. Sur ces entrefaites l'école fut laïcisée ; une autre école s'éleva rapidement sous la direction de l'infatigable curé. Le clocher entrepris à son tour fut bien vite terminé pour recevoir les trois belles cloches neuves qui vinrent s'y loger un jour. Un juste tribut d'éloges est dû aux habitants de Combrand qui surent comprendre les entreprises de leur curé et opérèrent des merveilles de dévouement pour seconder son oeuvre.

L'abbé Roy en était là, et rêvait la construction du transept de son église, laissé en l'état premier, lorsque la maladie lui fit comprendre qu'il avait assez édifié sur cette terre pour mériter une place au ciel.

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En 1887, M. l'abbé Ménard, l'intime du curé de Combrand, avait offert à celui-ci un billet de pèlerin pour Jérusalem. Cette offre gracieuse satisfaisait trop la piété de l'abbé Roy pour être refusée. Le pèlerin partit. Une simple égratignure qu'il se fit à la jambe prit aussitôt, sous ce climat d'Asie, des proportions inquiétantes. Avec son énergie habituelle, le blessé voulut réagir et satisfaire malgré tout sa dévotion ; il traîna pendant quelques jours à travers les rues de Jérusalem une jambe démesurément enflée. On parla d'amputation. Toutefois une légère amélioration lui permit de revenir, mais si changé qu'on hésitait à le reconnaître.

Malgré sa vigueur peu commune, l'abbé Roy ne s'en remit jamais complètement. Une fièvre, bénigne d'abord, mais allant chaque jour depuis quatre ans jusqu'à 40°, s'empara de lui et dérouta tous les médecins. Seuls, son courage et sa grande force de caractère le soutenaient depuis lors.

Il remplissait cependant son ministère. Chaque matin, malgré cette atroce fièvre de la nuit, on le voyait à 6 heures à son confessionnal. Il prêcha, on peut le dire, jusqu'à la fin, et c'était pitié de le voir se traîner jusqu'à sa chaire où, les traits émaciés, le visage décoloré, n'ayant plus qu'un souffle de vie, il parlait d'abord d'une voix éteinte. Mais bientôt l'amour des âmes ranimait sa vigueur, et on recueillait avidement les derniers accents de cette parole encore enflammée, les suprêmes ardeurs de ce coeur d'apôtre qui avait conduit tant d'âmes à Dieu et qui allait bientôt cesser de battre.

Le jour de Noël 1901, une chute faite à l'autel le força à s'aliter. Il se releva encore le 8 janvier 1902 et revint à l'église. Cette messe qu'il faillit ne pas achever fut la dernière ; l'abbé Roy ne devait plus reparaître.

Alors commença cette longue agonie pendant laquelle Dieu purifia son serviteur par la souffrance. Sur le lit, où la volonté de son Maître adoré le retenait, la prière du pieux malade devint continuelle. Jusqu'au dernier moment, il fallut lui faire sa lecture spirituelle, et lui dire son sujet de méditation. Jamais un mot d'aigreur ne trahit son inaltérable patience, et Dieu sait pourtant ce que la seule inaction devait coûter au curé de Combrand !

Un ami vint le voir un jour et lui dit qu'il demanderait à Dieu d'adoucir ses douleurs. Quand il fut parti, le malade dit à ceux qui restaient : "Mais ce bon abbé ne connaît donc plus le prix de la souffrance ?" Souffrir, souffrir encore, et faire jusqu'au bout la volonté de Dieu, telle était son unique aspiration. Quelques instants avant sa mort, les neveux qui l'entouraient voulaient rafraîchir sa langue desséchée : "Non, mes enfants, laissez-moi souffrir : j'ai tant besoin de souffrir pour expier mes péchés !" Il ne voulut pas non plus qu'on mit à leur aise ses pieds endoloris qui le torturaient horriblement. Puis, après un dernier souvenir à ses neveux, à sa famille, à ses paroissiens qu'il bénit affectueusement, après un suprême baiser au Crucifix qu'il tenait entre ses mains, il mourut, le mardi 20 mai, à 68 ans, presque au jour anniversaire de sa naissance. Le matin même, il avait encore reçu le saint Viatique.

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Le curé de Combrand tenait à honneur de mourir pauvre ; il est mort pauvre ; les indigents de sa paroisse savent pourquoi. Les nombreux séminaristes qu'il a aidés le savent aussi.

Pourquoi parlerais-je du deuil public, qui accompagna ses funérailles ? On le devine aisément. Quarante prêtres conduisirent leur vénéré confrère à sa dernière demeure, et, au bord de la tombe, M. Henri de Beauregard, député et paroissien de l'abbé Roy qu'il aimait, laissa jaillir de son coeur avec ses sanglots ce suprême hommage que nul ne put écouter sans verser des larmes :

"Avant que se ferme cette tombe, laissez-moi saluer une dernière fois celui que nous pleurons, le Père bien-aimé de nos âmes, M. l'abbé Roy, curé de Combrand.

C'est à ses oeuvres que l'homme se fait connaître : notre église restaurée, agrandie, embellie, une tour monumentale élevée, des cloches dont vous entendiez tout à l'heure la voix émue lancer dans les airs leur dernier adieu, un presbytère rebâti, une école libre et chrétienne fondée, voilà les oeuvres extérieures de celui qui les a menées à bonne fin, qui pourra dire la beauté de cette âme sacerdotale ? Nous qui l'avons vu à l'oeuvre pendant quarante années de ministère à Combrand, nous savons la sainteté de sa vie, son zèle pour la perfection des âmes, son ardeur à promouvoir le bien, son inépuisable et toujours discrète charité, la sûreté de sa doctrine, l'énergie de sa direction. Nous savons la bonté, le dévouement de son coeur, avec quelle abnégation il se dépensait au service de tous, sans calculer jamais avec le devoir.

Oui, cher Monsieur le curé, nous suivrons vos enseignements ; et vos précieuses leçons ne seront pas perdues pour nous. Jamais nous n'oublierons la route du devoir que votre parole et vos exemples nous ont tracée. Pour vous témoigner notre reconnaissance, nous prierons pour vous. Mais, vous aussi, vous prierez pour nous ; auprès du bon Dieu, vous nous aiderez à devenir d'excellents chrétiens. Dans l'avenir, Combrand sera ce qu'il a été sous votre direction : une paroisse tout à fait chrétienne, afin que nous puissions nous retrouver près de vous dans le Ciel. Ce n'est pas un adieu que nous vous disons, mais au revoir, cher Monsieur le curé, au revoir auprès du bon Dieu."

De pareils sentiments suffisent à faire la louange de celui qui les exprime. On ne saurait d'ailleurs mieux dire en résumé ce que fut l'abbé Roy, curé de Combrand.

Transcrivons, en terminant, les lignes émues, inspirées ailleurs par le souvenir de l'éminent défunt. Elles viennent d'une âme bien généreuse aussi et d'un coeur bien dévoué :

"Pour vous, Monsieur le curé, vous vivrez avec Dieu puisque votre mort a été la mort des justes. Vous vivrez aussi dans le coeur de vos confrères, amis et paroissiens qui, ayant appris de vos leçons et de vos exemples l'art de bien vivre, retiendront la haute science que Dieu récompense éternellement : celle de savoir bien mourir."

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La Semaine religieuse du diocèse de Poitiers - 22 juin 1902 + 29 juin 1902