UN PORTRAIT DE MARIE-ANTOINETTE (1770)

M. Jean-Michel Lemoyne de Forges a communiqué à la Société des Sciences naturelles et Archéologique de la Creuse, la lettre ci-dessous reproduite, trouvée dans ses papiers de famille.

Datée de Laon le 16 mai 1770, la lettre a été adressée à Pierre Augier, maître chirurgien et apothicaire à Aubusson, par son fils Anne-Amable Augier du Fot (1733-1775), médecin célèbre de l'époque, auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels son Catéchisme sur l'art des accouchements ... (1775) connut une large diffusion. Le château néo-féodal du Fot, près d'Aubusson, a remplacé, plus d'un siècle plus tard, une demeure plus modeste qui appartint au XVIIIe siècle à la famille Augier.

Précisons d'abord en quelle circonstance Anne-Amable Augier se trouve en présence, pour la première fois, de Marie-Antoinette. Celle-ci arrivant en France pour épouser le dauphin, futur Louis XVI, franchit la frontière le 7 mai 1770. Par Reims et Soissons, elle rejoint Compiègne où l'attendent son fiancé et le roi Louis XV pour la conduire à Versailles où le mariage sera célébré par Mgr de La Roche-Aymon.

Étant médecin, l'auteur de la lettre détaille l'aspect physique de la princesse et note ses habitudes alimentaires. Les spécialistes de Marie-Antoinette remarqueront surtout que, contrairement à bien des idées reçues, la future reine de France n'est pas représentée comme une sotte superficielle et inculte. Sauf erreur, aucune biographie de Marie-Antoinette ne mentionne qu'elle parlait très bien, à 15 ans, non seulement le français, comme la plupart des princes d'Europe à cette époque, mais aussi le latin.

Le début de la lettre évoque un différend familial : l'apothicaire d'Aubusson avait en effet tenté de dissuader son père de s'orienter vers la médecine, mais un rapprochement entre père et fils est en cours, et, dans son testament olographe en date du 13 août 1780, Pierre Augier favorise ses petits-enfants : "Je veux et ordonne qu'on donne aux enfants d'Anne-Amable Augier, médecin mort à Soissons, mon fils, pour le supplément de légitime la somme de 2.000 livres".

On remarquera enfin, à titre de curieuse coïncidence, qu'un écrivain de souche creusoise, aujourd'hui bien oublié. Marie de Sardent, qui a publié au début du siècle plusieurs biographies sous le pseudonyme de Jacques de La Faye, dont une de Marie-Antoinette, Amitiés de reine (1910), était proche cousine des descendants de la famille Augier, mais qu'elle ne semble pas avoir eu connaissance de la lettre retrouvée par M. Lemoyne de Forges, dont la fin a malheureusement disparu.


Jean-Louis Broilliard.

 

 

Marie-Antoinette 44 z

 

Mon très cher père,

J'étais à Soissons chez Mr l'Intendant au passage de Madame la Dauphine lorsque le 13 de ce mois ma femme est accouchée d'un garçon dont vous avez bien voulu être le parrain et qu'on a nommé Amable-Pierre Augier. Sa mère le nourrit de son lait. Il est en bonne santé ainsi qu'elle. Nous vous demandons tous trois votre amitié. J'espère qu'un jour il sera plus digne de votre tendresse que son père, dont tout le désir serait d'oublier et de vous faire oublier qu'il a eu le malheur de vous déplaire.

Les nouvelles publiques vous apprendront que notre Dauphine est aimable, jolie, et je vous assurerai que l'ayant vue pendant son souper du 12 mai l'espace de trois heures et je l'ai entendue causer avec Mesdames de Noailles, Duras, Villars, Pecquigny et Guéménée avec plus d'esprit que n'en ont communément nos dames françaises. Elle s'exprime en très bons termes. Elle a cependant des constructions de phrases à l'Allemande et un certain accent qui ne déplaît. Son front est très grand, ses cheveux beaux et blonds ; les yeux grands mais peu animés ; la bouche à l'autrichienne, c'est-à-dire que la lèvre inférieure déborde un peu ; la denture n'est pas tout à fait belle. Son teint est éblouissant par les couleurs vives et naturelles de ses joues et par la blancheur de sa peau. Elle ne met pas encore de rouge. Elle mange prodigieusement de viande et très peu de pain. Elle faisait habituellement ses 4 repas avec de la viande avant d'entrer en France, où on lui a dit que le déjeuner était une prise de café au lait, et le goûter un fruit avec du pain. Elle rit de la meilleure gaieté du monde et d'un bon et grand rire ; danse très bien ; s'amuse aisément. On dit que Mgr le Dauphin fort sérieux de son naturel danse très mal. La Dauphine paraît être d'un fort bon tempérament, elle parle très bien latin. Mr l'Intendant a fait, à son arrivée, la plus brillante fête. Je l'accompagnai pour pouvoir entrer au souper de la Dauphine qui ne voulait voir personne à son arrivée. On me laissa entrer sans doute, comme si j'eusse été le secrétaire de l'Intendant. Elle était logée chez Mgr l'Évêque de Soissons où M. le Cardinal de Rochechouart se rendit pour recevoir d'elle l'accolade et pour s'asseoir en sa présence. Elle dit à Mr l'Intendant ces paroles : "Mr l'Intendant, j'ai différé d'une heure mon départ pour voir de nuit votre illumination et je ne m'en repens pas, car c'était des plus beaux.

Tandis que les instruments des régiments faisaient danser sous les fenêtres de l'évêché, elle dansait dans sa seconde chambre, renfermée avec ses dames. Elle paraît avoir de la piété ; quand elle est à l'église elle s'y tient avec un recueillement édifiant.

J'ai vu à l'évêché Mr l'abbé de Lantillac qui était venu de Paris pour voir la fête. Mrs de Nadaillac et de Florassac, m'a-t-on dit, étaient aussi à Soissons mais je ne les ai point rencontrés. Mr l'abbé de Lantillac m'a paru presque moribond, il m'a dit relever d'une grande maladie. Il m'a demandé des nouvelles de votre santé.
J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère respect et la tendresse la plus vive,

Mon très cher père
Votre très humble et très obéissant serviteur et fils.
Dufot.
Ma femme est accouchée dimanche matin à 7 heures, 13 mai. Elle vous offre ses respects très humbles. Elle embrasse aussi avec moi nos frères et soeurs, Mrs Blandin et Robi.
On vient de me dire que le Roi et Mgr le Dauphin ... (la fin est illisible)

Mémoires de la société des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse - 1996 - Tome quarante-sixième


Voici quelques précisions supplémentaires sur la famille Augier. C'est en 1749 que le destinataire de cette lettre a fait l'acquisition du Fot. Son fils signe Dufot mais continue à appeler son père Augier.
Il est fait allusion à "nos frères et soeurs, messieurs Blandin et Robi". Il s'agit :
- François Augier, maître chirurgien et apothicaire, marié à Jeanne Vitrat avant 1765 ;
- Léonard Augier, encore célibataire. Il va épouser, en 1781, Marianne de la Rigondie ;
- Madeleine Augier qui a épousé, en 1763, Gilbert Blandin, maître chirurgien ;
- Anne-Marie qui a épousé François Roby, peintre pour le Roi.