LA JACQUERIE D'HAUTEFAYE
EN 1870

Château de Bretanges 3 z


Hautefaye est une commune du canton de Nontron (Dordogne) d'une population totale, à cette époque, de 445 habitants répandus sur 1.250 hectares de terrain. La forêt d'Horté couvre les petits coteaux à l'entour.

Le chef-lieu ou bourg d'Hautefaye, situé à 15 kilomètres de Nontron, et à quelques centaines de mètres de la limite du département de la Charente, se compose de maisons et granges en bordure de deux chemins qui se croisent à peu près en angle droit. A l'entrée, venant de l'Est, on trouvait, alors, le cimetière, le presbytère, la maison du maire, l'église et l'école ; à l'autre extrémité, dans la direction d'Angoulême, ville distante d'une quarantaine de kilomètres, était le champ de foire terminé par une mare, entourée de grosses pierres plates, et desséchée en partie en cette saison.

C'est dans un coin de ce champ de foire, à une heure de l'après-midi, que commença le supplice de M. Alain de Monéys d'Ordières, âgé de trente-deux ans, qui fut brûlé, vivant encore, sur un bûcher improvisé au bord de la mare, un peu après quatre heures, ayant souffert, durant deux cents minutes, les tortures relatées ci-après, suivant les aveux mêmes des bourreaux.

Avant de commencer cette triste relation, rigoureusement exacte, il convient d'expliquer ce que l'enquête judiciaire a révélé, à savoir qu'une sourde irritation régnait depuis longtemps dans le pays contre les privilégiés, exonérés de l'impôt du sang : le remplacement à prix d'argent, et la dispense accordée aux prêtres et aux instituteurs exaspéraient le sentiment égalitaire de la démocratie bonapartiste.

Après que fussent connues les premières défaites de Wissembourg, Reischhoffen et Forbach, les bruits les plus étranges circulèrent. On répétait que les curés, les messieurs, autrement dits les nobles ou mieux, les riches, et, comme on s'exprimait jadis, "tous gens vivant noblement", pour faire opposition à l'Empereur, envoyaient de l'argent aux Prussiens.

Si invraisemblable qu'elle paraisse, il est prouvé que cette imputation était couramment acceptée.

♣♣♣

Le mardi 16 août 1870, lendemain de la fête nationale de l'empereur, célébrée, à la façon de toute fête nationale, par des beuveries copieuses et des clameurs excitantes, se tient l'une des quatre foires annuelles d'Hautefaye.

Ce jour-là, entre midi et une heure, M. Camille de Maillard, âgé de vingt-sept ans, vient de vendre une paire de boeuf à un prix peu rémunérateur, mais il se console en songeant que les soldats, pour qui ces boeufs sont destinés, mangeront de la bonne viande.

Une telle pensée l'amène à parler de la guerre, la grande préoccupation du moment :

- Nous avons battu les Prussiens, dit-il à son interlocuteur, mais nous avons dû nous retirer derrière la Moselle.

A ce moment, un homme qu'il ne connaît pas, l'apostrophe en patois :

- Vous êtes une bête. Les Français ne reculent pas ; au surplus, c'est votre faute, si nous avons été battus ; vous envoyez de l'argent aux Prussiens.

Camille de Maillard répond aussitôt :

- Je serais bien sot d'envoyer de l'argent aux Prussiens, quand je dois, moi aussi partir pour les combattre. Il est bien malheureux, alors que l'ennemi est à la frontière qu'on ne s'entende pas mieux. A Paris et dans certaines villes, on crie : Vive la République ! ce qui oblige à garder à l'intérieur, des soldats, pour maintenir l'ordre.

- C'est vous, reprend l'autre, vous les messieurs, qui en êtes cause.

Un jeune homme d'une trentaine d'années, grand et blond, se disant ancien soldat, demande à M. de Maillard :

- Qu'est celui qui crie : Vive la République ?

- Personne, répond l'interpellé.

- Eh bien, criez donc : Vive Napoléon !

M. de Maillard s'empressa de pousser trois fois ce cri, ainsi qu'il déclara dans sa déposition reçue le 20 août, et consignée pour le surplus en ces termes :

"Malgré cela, cet individu n'hésita pas à déclarer à la foule qui lui demandait ce que j'avais dit : "Il a crié : Vive la République !". Alors un homme que je ne connais pas, me frappa sur l'épaule, en me disant : "Sauvez-vous, il n'est que temps, ou ils vont vous tuer."

Voulant profiter de cet avis, je sautai dans le chemin qui borde le champ de foire ; le jeune homme grand et blond dont je viens de parler m'y suivit, pendant que la foule criait : "Tuez-le, écharpez-le ! il a dit : "Vive la République !"

Je dus encore deux fois, pousser le cri de "Vive Napoléon !" Il y eut parmi les assaillants un moment d'hésitation ; j'en profitai pour me mettre derrière mes boeufs, qui se trouvaient, par hasard, en cet endroit ; huit de mes métayers qui les gardaient s'interposèrent entre la foule et moi, ce qui me donna le temps de descendre, en courant, la rue du village, pendant que j'entendais crier derrière moi : "Arrêtez-le !"

En passant devant la maison d'école, Mme Lachaud, femme de l'instituteur, m'invita à rentrer me cacher, mais je refusai pour lui éviter tout désagrément, et je continuai à fuir. En passant près du cimetière, j'entendis des hurlements qui venaient de la direction du champ de foire ; je craignis un instant que, m'ayant aperçu, on songeât à me poursuivre ; mais maintenant que je connais le malheur arrivé à M. de Monéys, je suppose que c'est à ce moment-là qu'on a dû l'assaillir, il pouvait être une heure."

Après la fuite de M. Maillard, son cousin, M. Alain de Monéys est survenu dans cette même partie du champ de foire.

Hautefaye Alain de Monéys d'Ordières

Alain de Monéys est adjoint au maire de la commune voisine, Beaussac, où il habite avec ses parents, le marquis et la marquise de Monéys d'Ordières, au château de Bretanges. Sa famille fait beaucoup de bien ; lui-même est aimé et populaire, étant sorti le premier sur la liste du Conseil municipal de Beaussac. Il est à la foire, non seulement pour ses affaires, mais afin de commander des ouvriers pour faire reconstruire, à ses frais, la maison de pauvres gens de son voisinage qu'un incendie a détruite. Enfin, il est représenté comme de petite taille et d'apparence frêle. Il tient à la main une cravache à pomme d'acier. (M. l'avocat général a fait remarquer aux jurés que la victime ne se servit pas de cette arme). Afin de ne négliger aucun détail essentiel, il convient d'ajouter que le nombre des personnes présentes à cette heure dans le village d'Hautefaye est d'environ cinq cents.

L'attention de M. de Monéys est attirée par la clameur de haro poussée contre M. de Maillard, heureusement éloigné. Il s'approche, s'informe et quelqu'un lui répond :

- C'est M. de Maillard, votre cousin, qui vient de crier : "Vive la République ! A bas Napoléon !"

- Ce n'est pas possible, répond M. de Monéys, il faudrait le prouver.

- Venez, s'écria l'homme questionné, sans doute quelque important de village, venez avec moi.

Il entraîna M. de Monéys dans l'allée qui sépare le champ de foire d'une luzernière : là, se trouvent les assaillants de M. de Maillard, dépités d'avoir laissé échapper leur proie et grondant encore sourdement.

Le personnage que M. de Monéys a interrogé, pour son malheur, est un de ces redoutables sots toujours prêts à parader ; il se dresse et clame : "Que ceux qui ont entendu M. de Maillard crier : Vive la République ! A bas Napoléon ! lèvent la main". Aussitôt une trentaine de mains se lèvent et notre homme de se tourner vers M. de Monéys, avec l'air d'un magistrat qui va prononcer une sentence. Il n'en a pas le temps, on crie : "Ah ! tu veux le défendre ! ... C'est aussi un noble ! ... C'est un Prussien ! ... Vive l'Empereur ! ... Il a crié : vive la Prusse ! Vive la République ! Il faut le tuer, il faut le brûler !"

L'homme a beau vouloir s'interposer, en un clin d'oeil, vingt, trente, cinquante et bientôt cent furieux hurlent, brandissent des bâtons, entourent M. de Monéys dont la barbe, les cheveux sont arrachés, une oreille déchirée, une joue labourée par un aiguillon.

Quelques citoyens courageux s'interposent : "Il faut le conduire à la mairie", disent-ils dans l'espoir de sauver M. de Monéys, et l'un d'eux court prévenir le maire, qui va quérir son écharpe.

Il convient de dire deux mots de ce maire, sans quoi on douterait de la véracité du récit : Ce maire, nommé Mathieu (Bernard) est maréchal-ferrant ; il a un frère également maréchal-ferrant établi à Beaussac et que la famille de Monéys n'emploie pas ; de là vient sa sournoise hostilité contre les de Monéys. Plus tard, quand sera jugée cette sinistre affaire, Mathieu (Bernard), maire révoqué dès le 24 août, dira devant la Cour d'assises, en parlant d'un témoin nommé Anna Juge, épouse Antony : "Je dois vous déclarer que Mme Antony est noble. Son témoignage est suspect." Telle était la mentalité de ce magistrat municipal.

Quand la bande traînant M. de Monéys passe devant la mairie, le maire apparaît sanglé de son écharpe ; mais la foule, évaluée à deux cents personnes, dépasse la mairie, entraînant sa victime jusqu'à un cerisier, où l'on veut le pendre.

Le curé d'Hautefaye, l'abbé Saint-Pasteur, n'écoutant que son coeur, franchit les murs de son jardin et accourt au secours de M. de Monéys, un pistolet à la main. Des bâtons sont levés contre lui, il est atteint à la tête et des voix injurieuses le menacent "de lui en faire autant".

Cependant, on abandonne le cerisier, on rentre dans le village et le sinistre cortège se dirige vers la maison du maire, grâce à l'intervention des seuls hommes intrépides qui se soient rencontrés dans cette tourbe, les citoyens Dubois (Philippe), quarante ans, scieur de long à Hautefaye, et Chaulet (François), vingt-neuf ans, tailleur de pierres à Varaignes. Ils cherchent à faire pénétrer le malheureux de Monéys, "tout étourdi de coups", dans la maison du maire ; mais celui-ci a refermé sa forte, il "craint pour sa vaisselle". On leur arrache M. de Monéys, on le pousse sous le "travail" du maréchal-ferrant, on veut le ferrer, cet aristocrate, ce Prussien, ce brigand. Les coups "pleuvent sur lui comme grêle" ; un chiffonnier, surnommé Piarrouty, qui fut plus tard guillotiné, lui assène trois ou quatre coups du curseur de sa romaine.

Enfin, MM. Dubois et Chaulet parviennent à délivrer M. de Monéys et à l'enfermer dans une étable à moutons. Pendant quelques instants, ils espèrent l'avoir sauvé. Sur leur appel réitéré, le maire, toujours sanglé de son écharpe, est sorti de sa maison ; la foule s'est dispersée et les plus forcenés se sont éloignés. Ils sont allés au presbytère demander compte au curé de l'exhibition d'un pistolet. Ils le menacent de "lui faire son affaire". Heureusement, on leur offre à boire et les brutes se retirent après avoir hurlé, avec leur hôte forcé : Vive l'empereur, vive l'impératrice, vive le prince impérial !

Hélas ! cette libation ne leur a pas fait oublier leur première victime. Ils reviennent, arrachent M. de Monéys et ses deux seuls défenseurs et le bourrent de coups. Le malheureux jeune homme leur échappe et se réfugie dans une grange où, s'emparant d'un pieu de charrette, il se propose de vendre au moins sa vie. Un des assassins lui arrache le pieu et l'en frappe. Il court s'abriter sous un char à bancs. On l'en retire par les jambes, avec des coups sans nombre.

Et depuis le commencement de la voie douloureuse, au champ de foire, M. Monéys ne cesse de crier : "Vive l'Empereur ! vive Napoléon !" et d'appeler ses bourreaux "mes amis". Mais à travers les clameurs les plus folles, il entend ces menaces :

"Nous allons te tuer. Nous allons te faire flamber. Tu es cause que nous sommes trahis. Tu as envoyé de l'argent aux Prussiens !"

Cependant, il s'échappe encore, il court vers une auberge dont la porte est ouverte ; cette porte est refermée aussitôt et si brutalement, que M. de Monéys est jeté par terre, avec l'un des pieds pris entre la porte et le seuil.

Cette fois, la malheureuse victime ne donne plus de signe sous les coups multipliés. On le croit mort ; son corps ensanglanté est bientôt couvert de mouches, dès qu'on cesse de taper ; ses yeux s'entr'ouvrent un instant, et les coups de pleuvoir. L'un frappe avec une barre de contrevent, d'autres avec des bâtons, des aiguillons à boeufs ; un enfant de treize ans tape avec une verge, un homme de cinquante ans à grande barbe, qu'on n'a pu retrouver, s'approche et fait jaillir le sang sous sa botte.

Le maire, sanglé de l'écharpe, qu'il déshonore, préside à cette orgie de férocité ; quand les tueurs ont fini leur ouvrage, il commande qu'on enlève ce corps, "qui gêne la circulation".

Hautefaye Mathieu, maire z

Deux assassins s'empressent de saisir la victime, chacun par une jambe et s'efforcent de "l'ejarrer", c'est-à-dire de l'écarteler.

"Il faut le brûler !" crie-t-on. Alors on traîne le corps pantelant de M. de Monéys, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, à travers les pierres des ruelles et du champ de foire.C'est vers la mare qu'on se dirige.

L'écharpe tricolore municipale, ceinturonnant l'abdomen de Mathieu (Bernard), semble servir de drapeau à cette jacquerie.

Le corps - non pas encore le cadavre - est jeté sur les pierres de bordure de la mare. On entasse des branches provenant du curage d'un noyer et l'on essaye de faire prendre le feu avec du papier sans y réussir.

Alors un maréchal-ferrant charentais, qui fut le grand meneur de l'émeute, va quérir une botte de paille "qui lui coûte douze sous". Il ne les regrette pas, tout parcimonieux qu'il est et s'en vante plus tard, espérant que "le gouvernement saura bien le récompenser".

Deux hommes piétinent la paille sur le bûcher ; ils crient "Vive l'Empereur !" en levant les bras.

Le maire d'Hautefaye et son collège le maire de Mainzac (Charente) - ce dernier est sans écharpe - avec eux plus de deux cents personnes sont là, vociférant : "Vive l'Empereur !"

Un enfant met le feu à la paille. M. de Monéys se ranime, il pousse des cris "comme un porc qu'on égorge" et pendant plusieurs minutes, il ébauche des gestes désordonnés de ses membres, pour échapper aux brûlures. Un homme enfonce son bâton dans la bouche du moribond ; un autre attise le feu ; l'un prend une brindille enflammée pour allumer sa cigarette ; celui-ci regrette que de la graisse soit perdue sans profit, celui-là fait une réflexion obscène, cet autre apostrophe le cadavre et lui demande s'il se chauffe aussi bien que dans des salons cirés, et tous de rire et de crier : "Vive l'Empereur !"

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Voici, à titre de pièces justificatives, quelques extraits des audiences de la Cour d'assises :

Philippe Dubois, quarante ans, sieur de long à Hautefaye : "Vers une heure, j'ai aperçu une grande foule, et, derrière, un, vieillard qui se traînait péniblement - Que se passe-t-il ? lui demandai-je. - C'est, me dit-il, le fils de M. de Monéys qu'on veut tuer. - Comment, m'écriai-je, un si brave garçon ? ..."

Un nommé Chaulet et moi réussîmes à faire entrer M. de Monéys dans une étable voisine. Sur mon insistance et mes cris réitérés, le maire sortit de chez lui ceint de son écharpe. A peine dans l'étable, je poussai la porte et crus, dès lors, M. de Monéys en sûreté. Le malheureux s'accroupit dans un coin haletant, ayant peine à respirer. Se croyant sauvé, il songeait à faire donner à boire aux gens qui l'avaient poursuivi, pour les désarmer : il me parlait de faire, pour cela, acheter une barrique de vin.

J'avais des raisins et des figues dans mes poches ; je lui en offris, pour le réconforter ; il mangea deux figues.
Sa chemise tombait en lambeaux ; il l'enleva, ainsi que son gilet et accepta une blouse que je lui offris ; mais, il n'eût pas le temps de s'en couvrir et, la foule revenant, il reprit son paletot. C'est alors que cinq ou six individus, à la figure menaçante, se précipitèrent dans l'étable.

Effrayé, j'essayai de couvrir de mon corps la pauvre victime : - N'aimeriez-vous pas mieux, lui dis-je, être fusillé que d'être ainsi assommé à coups de bâton ? - Oh ! oui, murmura-t-il, qu'on me fusille.

- Vous l'entendez, mes amis, criai-je à la foule, allez chercher des fusils !

J'espérais ainsi pouvoir gagner du temps et le sauver.

Quand je pus revoir M. de Monéys, il était étendu à la renverse devant une auberge et tous le frappaient.

Il paraissait à ce moment à peu près mort, le sang lui coulait de la tête, de la bouche ; les mouches le mangeaient.

Je pus pénétrer dans l'auberge, d'un autre côté, je suppliai l'aubergiste d'ouvrir ; j'employai la menace, rien n'y fit,

- Si vous le faites entrer chez moi, me répondit-il, on va tout briser ici, et il s'y refusa.

Quand je sortis, le triste cortège s'était éloigné, on emportait M. de Monéys, le traînant par les bras et par les jambes.

De temps en temps, on s'arrêtait, pour le frapper encore ; il y avait là, occupés à cette besogne, des enfants et des hommes de tout âge. Enfin, le malheureux fut dirigé vers le lac (mare) desséché du champ de foire. On disposa des branches, on posa la victime dessus ; après on porta un fagot de paille, que deux hommes "chauchèrent" (foulèrent) pour faire prendre le feu. A ce moment, M. de Monéys agita un bras ; la pitié me prit, j'invitai un des enfants à éteindre le feu, craignant de le faire moi-même. De tous côtés, on entendait des menaces ...

Tant qu'il eut un peu de voix, M. de Monéys ne cessait de crier : Vive l'empereur ! et il ajoutait : "Mais moi aussi, mes amis, je suis soldat et je partirai avec vous, pour défendre la France ..."

Pendant que le corps se consumait, les gens allaient et venaient dans la foire où avait lieu cette scène.

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Bernard Mathieu, maire révoqué d'Hautefaye, excite un vif mouvement de curiosité, quand il paraît, à la barre des témoins. Ce témoin raconte qu'une foule se dirigeait vers la mairie, en bousculant et poussant devant elle M. de Monéys.

Je m'adressai à la foule, en disant : "Attendez, mes amis, s'il a fait quelque chose, justice vous sera rendue."

Je crus que la foule allait se calmer ; mais il n'en fut rien, car plusieurs individus firent sortir M. de Monéys de l'étable, et le conduisirent à travers le village jusqu'à ce qu'il s'affaissât comme mort. Les coups continuèrent à tomber sur lui. Lorsque j'entendis crier qu'on voulait brûler M. de Monéys, je me rendis au "lac" desséché et fis vainement appel à la pitié des acteurs de cette scène. Je n'obtins d'autre réponse que celle-ci :

"On vous reconnaît avec votre sangle, allez-vous en ou on vous en fera autant".

Un juré : - Vous n'avez reconnu personne ?

Réponse : - Non, je n'ai pas reconnu ceux qui frappaient.

Le président : - Vous étiez, sans doute, dominé par une sentiment de frayeur ?

Réponse : - Je n'avais point peur.

L'avocat général : - Quand vous avez appris que la vie de M. de Monéys était menacée, qu'avez-vous fait pour le protéger ?

Pas de réponse.

D. - Vous connaissiez M. de Monéys ?

R. - Oui, c'était un brave garçon.

D. - Pourquoi la porte de votre maison fut-elle brutalement fermée devant lui ?

R. - C'est qu'à ce moment elle était encombrée.

D. - Pourquoi avez-vous offert de faire entrer M. de Monéys dans une étable, au lieu de le recevoir dans votre maison ?

Pas de réponse.

D. - Plusieurs témoins vous prêtent ce propos odieux : "Otez M. de Monéys de devant cette auberge, il y gêne la circulation". Ce propos est-il exact ?

R. - Non, je ne l'ai pas tenu.

D. - Plusieurs témoins prétendent qu'avec votre concours, ils auraient pu sauver M. de Monéys. Pourquoi l'avez-vous refusé ?

Le témoin garde le silence. Des rumeurs se font entendre au fond de la salle. M. le président et M. l'avocat-général se montrèrent justement sévères pour qualifier la conduite de l'ex-maire, qui ne fit qu'une réponse confuse à cette demande : à savoir, s'il ne passait pas pour nourrir une certaine animosité contre la famille de Monéys, parce qu'elle ne faisait pas travailler son frère maréchal-ferrant à Beaussac.

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M. Laroussie, dit Bazile, marchand de chevaux à Javerlhac, 46 ans, qui proposa vainement à plusieurs personnes de se porter au secours de M. de Monéys, témoigne qu'à un moment donné, le maire et deux autres individus, tranquillement accoudés à une croisée, assistaient au spectacle en amateurs.

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Un témoin rapporte qu'un des accusés comptait bien recevoir une paye du gouvernement.

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Un autre témoin raconte avoir vu l'un des accusés, le soir de la foire, qui a dit : "Ah ! on a bien travaillé aujourd'hui à Hautefaye, on a tué un "monsieur" et on l'a fait brûler. Quant à moi, j'ai attisé le feu". Sa femme présente lui a répondu : qu'il était un f.... coquin.

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Citons encore la réflexion de M. le président de la Cour d'assises, telle qu'elle est formulée aux débats :

"Ce qui domine dans cette lamentable affaire, c'est que les accusés, comme les témoins racontent, sans la moindre émotion, les choses les plus épouvantables".

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Le rapport du médecin (docteur Roby-Pavillon), après une constatation minutieuse de toutes les traces de violence, se terminait par ces mots :

"Le cadavre, presque entièrement carbonisé et couché sur le dos, la face un peu tournée vers le ciel à gauche, les membres inférieurs écartés, la main droite raidie au-dessus de la tête, comme pour implorer, la main gauche étalée dans un mouvement de protection, les traits du visage exprimant la douleur, le tronc tordu et ramené en arrière : telle est l'attitude que les flammes ont en quelque sorte saisie sur place et conservée à la justice pour lui dire les dernières angoisses d'Alain de Monéys."

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La mère de la malheureuse victime,  infortunée le soir même, sans ménagements, par des métayers passant au château de Bretanges, mourut de douleur peu de jours après. [Magdelaine-Louise de Conan, âgée de 60 ans, décédée le 31 octobre 1870 ; née au château de Connezac, canton et arrondissement de Montbron, Dordogne]

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Le Journal officiel du 23 août 1870 contenait l'insertion suivante :

"Le crime commis dans l'arrondissement de Nontron, qui a excité une légitime douleur, est l'objet d'une information judiciaire conduite avec vigueur et rapidité."

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Par un décret du 24 août, Mathieu (Bernard) était révoqué de ses fonctions de maire d'Hautefaye.

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On avait, tout d'abord, arrêté 39 individus. On ne retint que 21 inculpés savoir : douze cultivateurs, un maréchal-ferrant, un forgeron, un mineur, un chiffonnier, un terrassier, un tailleur de pierres, un tailleur d'habits, un scieur de long, un maçon. Comme âge, les inculpés se répartissaient ainsi : trois de moins de 20 ans (13-15-17) ; de 20 à 30 ans, six ; de 30 à 40 ans, cinq ; de 40 à 50 ans, trois ; de 50 à 70 ans, trois ; de plus de 60 ans, un. Enfin : onze habitaient le département de la Dordogne ; dix étaient de la Charente. La Cour d'assises tint ses audiences à Périgueux les 13, 14, 15, 16, 17, 19, 20 et 21 décembre 1870.

En ce dernier jour, qui était un mercredi, furent prononcées les condamnations suivantes : quatre à mort ; une aux travaux forcés à perpétuité ; une à huit ans de travaux forcés ; une à six ans ; six à cinq ans de la même peine ; une à cinq ans de réclusion ; cinq à un an de prison. Des deux plus jeunes, celui de treize ans, convaincu d'avoir allumé le feu a été enfermé jusqu'à sa majorité dans une maison de correction ; l'autre, âgé de quinze ans a été rendu à sa famille.

La Cour de cassation réuni à Pau a rejeté le pourvoi des condamnés, par arrêt du 6 janvier 1871.

En conformité de la décision de la Cour d'assises, l'exécution des quatre condamnés à mort devait avoir lieu sur la place publique d'Hautefaye. Le dimanche 5 février 1871, un omnibus vint prendre à la prison de Périgueux, vers huit heures du soir, les quatre condamnés, qu'on fit descendre vers six heures du matin à cinquante mètres d l'échafaud déjà dressé, mais hors de leur vue. Ils furent enfermés dans une chambre d'où ils sortirent, l'un après l'autre ; le maréchal-ferrant, meneur de la bande, considéré comme le plus coupable, fut exécuté le dernier, c'est-à-dire cinq minutes, après le supplice du chiffonnier, le premier guillotiné.

Peut-être convient-il de signaler ce détail :

Le service d'ordre avait été assuré par des gendarmes au nombre de cinquante et deux cents hommes du 100e régiment d'infanterie de Périgueux. Comme ces derniers regagnaient leur garnison, distante de 57 kilomètres, deux soldats d'arrière-garde aperç_urent au tournant d'une route, près de Brantôme, à la tombée de la nuit, une lanterne qui se mouvait. Ils firent le pari de l'éteindre à coups de fusil. Ils avaient des cartouches ; changeant leurs chassepots, ils tirèrent et tuèrent un charretier. Ils furent condamnés l'un et l'autre à cinq ans de travaux publics.

Tel est le résumé de ce mouvement de jacquerie d'Hautefaye, qui passa presque inaperçu au milieu des terribles évènements de la guerre de 1870.

PAUL PAULHIAC - Journal des débats politiques et littéraires - 24 mai 1913

Hautefaye Alain de Monéys décès z

 


 

Registres d'état-civil de Hautefaye :
Le 6 février 1871, Décès 

- Léonard François, dit Piarouty, âgé de 55 ans, époux de Anne Boucheron, chiffonnier, domicilié à Montrenneaux, commune de Lussas, fils de feu Jean et de feue Jeanne Paige ; ledit Léonard François dit Piarouty, né dans la commune de Lussas, "est décédé ce matin, à huit heures et demie audit Hautefaye."

- Pierre Buisson, dit Arnaud, dit Lerou, âgé de 33 ans, forgeron, domicilié à Feuillade, canton de Montbron (Charente), fils de Jean et de Anne Couraud ; ledit Pierre Buisson, né dans la commune de Feuillade, "est décédé de ce matin à huit heures et demie au bourg d'Hautefaye."

- François Mazière, âgé de 29 ans, célibataire, cultivateur, domicilié à Plambeaux, commune d'Hautefaye, fils de Léonard et de Catherine Veyssière (?) ; ledit François Mazière, né dans la commune de Tayac, "est décédé de ce matin, à huit heures et demie à Hautefaye".

- François Chambort, dit Silloux, maréchal-ferrant, âgé de 33 ans, célibataire, domicilié à Souffrignac, arrondissement d'Angoulême, fils de François et Jeanne Plase ; ledit François Chambort, né dans la commune de Souffrignac, "est décédé de ce matin, à huit heures et demie à Hautefaye".