HEUREUX VENDÉENS


"Heureux Vendéens !" c'est par cette exclamation que se termine un intéressant récit du voyage et du séjour des délégués du banquet, de Challans à Frohsdorff. Et, de fait, MM. de Baudry-d'Asson père et fils, Babu, Gaborit, Bossard, Cailleton, etc, peuvent se vanter d'être d'heureux gaillards. Jugez-en.

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Ils sont arrivés à Vienne le mardi 19, à cinq heures du matin. Savez-vous ce qu'ils y ont trouvé ? Une lettre de M. le comte de Blacas leur annonçant que le roi se faisait une fête de les recevoir le jour même de leur arrivée et que M. le comte René de Monti viendrait les prendre à neuf heures et demie. A l'heure dite, le jeune et sympathique secrétaire leur disait : Suivez-moi, et ils prenaient le train. La voie ferrée ne va pas jusqu'à Frohsdorff. Quatre voitures de la Maison du Roi attendaient les voyageurs à Newstadt. "Ils arrivaient vers trois heures après midi à la grille du beau domaine où les révolutions ont exilé l'auguste Chef de la Maison de France et dans la solitude duquel Henri V, les yeux sans cesse tournés vers la patrie, attend avec impatience l'heure bénie." Une impatience d'une espèce nouvelle qui patiente depuis plus d'un demi-siècle.

"Avec cette courtoisie qui fait de ce digne serviteur de l'exil l'un de nos gentilshommes les plus distingués et les plus aimés", le comte de Blacas fit savoir aux délégués que Monseigneur daignerait leur donner audience dès qu'ils se seraient un peu nettoyés. On les conduisit dans des chambres.

"Enfin, le moment si désiré est arrivé !" M. de Baudry-d'Asson père est reçu le premier ; il "est introduit dans le cabinet particulier du Roi" ; une demi-heure après, le reste de la délégation entre, mais pas dans le cabinet particulier, dans le salon de réception. Le fidèle Maraîchin, "ses compagnons de voyage, comme lui pénétrés d'une inexprimable émotion, attendent immobiles, le regard fixé sur la porte à deux vantaux, par laquelle va paraître le descendant de saint Louis, d'Henri IV et de Louis XIV. Il se passe un instant de silence solennel ; les visages pâlissent et chacun entend les battements de son coeur dans sa poitrine oppressée. La porte s'ouvre, elle donne passage au comte de Blacas qui s'efface aussitôt et dit d'une voix ferme : Le Roi !" Heureux Vendéens !

"Tête nue, le regard lumineux, le visage bienveillant, Monsieur le comte de Chambord s'avance vivement vers ses hôtes" ; il prend la main du fidèle Maraîchin, et s'écrie, et s'écrie : - "Ah ! mes amis, mes braves Vendéens, combien je suis heureux de vous voir ! Vous n'avez pas eu la patience d'attendre mon retour en France pour saluer le Roi ; je vous en exprime ici ma vive gratitude". Et c'est mérité ; car, si les délégués avaient attendu pour saluer le Roi sa rentrée en France, il y a fort à croire qu'ils ne l'auraient jamais salué.

Le comte de Chambord a reçu des mains de M. Pajot la bannière vendéenne, qui sera l'ornement de sa chapelle. Puis, passant de l'un à l'autre de ses visiteurs, il a eu pour chacun d'eux un mot des plus aimables. Il a loué M. Fradin de l'honneur qu'il eut, il y a vingt ans, de subir trente-neuf jours de prison préventive pour avoir distribué dans le Marais des médailles à l'effigie du Roi. Il a loué M. Fradin (déjà nommé) et M. Babu, ex aequo, d'être des maires révoqués. Par M. Gaborit, un vieillard de soixante-treize ans, il s'est fait raconter de vieilles histoires. Au fidèle Couthuis il a dit : Vous savez depuis longtemps mes sentiments pour vous. A M. Cailleton, il a rappelé avec émotion les souvenirs de Montfaucon. Il n'a pas négligé M. Bossard. Mais tout cela n'était que les bagatelles de la porte.

Les délégués ont dîné avec le Roi - et avec la Reine. On a dit souvent : Ah ! si la France connaissait le Roi ! On dit depuis cette inoubliable soirée : "Quel malheur que la France ne connaisse pas la Reine !" Songeons qu' "après le Roi, qui venait de recevoir de M. Babu le petit drapeau blanc que chacun portait à sa boutonnière au banquet de challans, Madame daigna accepter avec une bienveillance sans égale, de M. Fradin, les photographies de ses filles et de sa femme". Une reine qui daigne accepter des photographies ! Le jour où la France le saura, il n'y aura plus un seul républicain.

Non-seulement les délégués ont dîné, mais ils ont couché. Et le lendemain matin à sept heures, on leur a servi la messe. "Par ordre du Roi, M. Couthuis, debout au pied de l'autel, tenait la bannière de la Vendée." Pourquoi pas M. Pajot ? C'était le fidèle Maraîchin qui l'avait apportée, pourquoi est-ce le fidèle Couthuis qui l'a tenue ? Ce n'est pas juste. "L'émotion a été au comble, et jamais il ne fut si vrai de dire : Tous versaient dans le sein de Dieu des larmes avec des prières." Bientôt les larmes n'ont plus suffi, les sanglots ont éclaté. "C'est d'une voix entrecoupée par les sanglots que nos amis ont chanté le Domine salvum fac Regem".

Le Roi et la Reine n'ont pas sangloté, mais il s'en est fallu de peu que la Reine ne pleurât.

"Pouvant à peine retenir ses pleurs, la Reine jeta sur tous nos amis un regard de reconnaissance attendrie et s'éloigna." Le Roi domina son émotion : - "Messieurs, dit-il, je veux vous embrasser tous". Déjà tous tendaient une joue éperdue. Mais le Roi ajouta sagement : "Dans la personne de M. de Baudry-d'Asson." Alors, prenant dans ses bras le député vendéen, il l'embrassa à plusieurs reprises avec "la tendresse d'un père et la dignité d'un roi !" Ensuite, "il étreignit chaleureusement la main de chacun des délégués, et leur dit de sa voix vibrante : Au revoir, mes amis, à bientôt !"Le Roi avait disparu que nos excellents amis étaient encore là, pleurant et sanglotant." Heureux Vendéens ! "Il fallut que MM. de Blacas et de Monti vinssent les emmener de ce salon où ils laissaient le meilleur de leur âme et de leur coeur." Ils n'en ont rapporté en France que les tristes restes.

En disant aux délégués : "Au revoir, mes amis, à bientôt !" le comte de Chambord a voulu leur dire que c'est en France qu'il les reverra. Malheureusement, dans le comte rendu de la messe, je lis ce paragraphe : "Quels touchants et chaleureux appels montèrent suppliants de ces coeurs français vers Celui qui abaisse ou relève, quand il lui plaît, les peuples et les trônes !" C'est Dieu qui relève les trônes, soit, quand il lui plaît. Il s'ensuit qu'il ne plaît pas à Dieu de relever le trône du comte de Chambord, car voilà cinquante-deux ans qu'il le laisse les quatre fers en l'air.


Auguste Vacquerie.

Journal : le Rappel - n° 4585 - Vendredi 29 septembre 1882 - 8 vendémiaire an 91