VARADES, 22 PRAIRIAL AN IV (10 juin 1796)

Prêtre guerrier


Le juge de paix du canton relate une entrevue mouvementée qu'il a eue à Montrelais avec l'abbé Ferré, un prêtre réfractaire qui conteste la légitimité de la République ; il l'a laissé en liberté mais veut savoir si l'amnistie permet ce genre d'attitude.

 

COPIE DE LA DÉNONCIATION CONTRE L'ABBÉ FERET


Aujourd'hui duodi vingt-deux prairial an 4e de la République française.

Nous, Joseph Martin, juge de paix du canton de Varades, résidant à la rue du fresne, commune de Montrelais, étant à me promener dans l'isle de la Pierre Sauve, isle près Ingrandes en cette commune, sur les cinq heures de l'après-midi, j'ai vu venir par vers moi trois habitans du bourg de Montrelais qui sont Vincent Blond, René Renard & Silvain Viaud, qui m'ont dit me chercher pour me prier de me transporté si je le voulois bien chez le citoyen François Leduc, fermier de la même isle, que le Prêtre qui avoit déjà dit la messe à Montrelais, désirait me parler un instant. A celà je leur répondit que ce n'étoit point à moi qu'il devait s'adresser, mais bien au citoyen Chevalet faisant les fonctions d'agent municipal, mais que cependant, puisque je me trouvois rendu là, je le voulais bien, & aussitôt nous nous rendons tous de compagnie ; chemin faisant, nous rencontrons François Le Duc & je lui dis : "Vous avez donc la Sainteté chez vous, c'est à dire le Prêtre de Montrelais" ; il me dit ne pas le sçavoir et s'il y était il n'y avoit pas longtems car il ne faisoit que de sortir de chez lui, mais qu'il allait y voir.

En effet, nous entrons tous ensemble & entrant le premier, je dis : "Bonjour Citoyen & Citoyennes, yazant, la famille de Leduc."

A ce mot, ce prêtre me dit : Monsieur ; je ne suis point citoyen, je m'appelle l'abbé ; je lui dis : je ne vous connois point ici pour prêtre pour abbé mais pour un Étranger & pour lors un citoyen puisque vous habitez la République, & lui demandai ce qu'il désirait de moi ; il me demanda de quel droit on avoit fermé les portes de l'Église de Montrelais : je lui dit ignorer si on les avait fermées, mais que si on l'avait fait, on en avoit sûrement le droit & que pour les faire ouvrir, il pouvait avec toute sécurité aller trouver l'agent municipal, où son adjoint, et lui faire sa soumission au terme de la loi et que de ce moment, il pouvait se croire très tranquille, mais qu'une loi postérieure deffendoit de sonner les cloches, qu'il devait s'y conformer ; à cela il dit qu'il ne connoissois aucune autorité constituée que M. le général Hoche ; que tous les municipaux étoient des voleurs, qu'ils avoient volés tous les trésors des paroisses, ainsi que le vase sacré, qu'en un mot, ils étaient des voleurs.

A ce mot injurieux contre les autorités constituées, je voulus lui faire des observations, que tous n'avaient agi que d'après les loix qui étoient parties de nos différentes assemblées constituante & autres ; qu'il avoit donc tord de les traiter ainsi et qu'il se ferait arrêter : Moi, dit-il, je ne crains pas la mort, je suis près à tout souffrir pour la Religion et personne n'a aucun droit sur mon caractère et je suis libre d'après l'arrêté du général Hoche de dire la messe partout où je voudrais sans se faire aucune soumission. Je n'en dois à personne. Voyez si dans la Vendée & la Galerne, ils en ont fait (je lui dis à cela que la Vendée était encore la Vendée, et la Galerne, la Galerne), pays qu'occupaient les Chouans & que les autorités constituées n'y étoient pas encore établies, que s'en était la raison ; qu'il pouvoit y aller et alors il seroit peut-être plus tranquille, parce qu'on ne lui demanderait rien jusqu'à nouvel ordre ; mais qu'il n'en seroit pas plus tranquille parce qu'il voudroit bien s'y conformer. Oui ! qui a donc le droit de faire de telles loix ? Vous n'en ignorez pas ; nos sages Législateurs ; ah oui, vos Cinq ... ; en faisant du Directoire, qui ne se promènent qu'avec une voiture attelée de huit chevaux blancs ; ce sont là vos autorités constituées, ils sont comme les Municipaux, des voleurs.

Je lui dis quels étaient donc vos Rois, des Tirans, des sangsues du peuple ? Eh bien, il répondit, le Royaume étoit à eux, ils étoient nommés de Dieu, & vos autorités ne le sont que par la cabale, & je n'en veux reconnoître aucune que celle du Général Hoche & encore il n'a aucun droit sur mon caractère ; mais, lui expliquai-je, mais le Général Hoche n'est pas Législateur, il ne tient son autorité que du Directoire, en conséquence, il fait exécuter les loix qui lui sont remises ; l'amnistie qu'il vous a présentée vient de lui par arrêté du Directoire, donc vous devez le reconnoître, ou vous éloigner du sol de la République ; mais vous nous dittes être prêtre et vous appeller l'abbé Ferré d'Angers ; je ne peux le croire à moins que vous nous exibiez vos Lettres de Prêtrise ; à cela il dit ne devoir les montrer à personne, qu'au Général Hoche méprisant toutes les autorités constituées, et que les officiers municipaux étoient des voleur de Vases Sacrés, et que si ils voulaient, ils en remettraient bien une partie qu'ils ont caché pour leur profit ; mais que nous n'avions que faire de tant nous réjouir, que nous n'avions pas encore gagné, que la Religion seroit toujours la maîtresse. A cela il voulu citer des passages de l'Apocalypse. Je lui répondis que je n'avois nulle confiance à l'Apocalypse, qui n'étoit bon qu'à faire perdre la tête aux gens sans cervelle ; qu'en conséquence les gens éclairés n'y avoient nulle confiance, mais en l'Évangile auquel nous devions tous nous rapporter, & cette même évangile nous enseignoit l'obéissance aux loix, et qu'en conséquence il devoit s'y conformer sous n'importe quel prétexte ; mais qu'il étoit libre d'après d'exercer le culte, que sans cela il ne seroit jamais tranquille n'importe où, & que s'il restoit en cette commune, il faudroit qu'il exiba ses Titres ecclésiastiques et les ordres du Général Hoche comme ils l'autorisoient à l'exercice sans faire aucune soumission : que nous avions trop de respect et de reconnaissance pour ce brave général pour ne pas defféré à son ordre ; à cela il a persisté à traité les autorités constituées d'empocheurs & les municipalités qui notamment avoient volé les Vases Sacrés ; & en parlant à deux volontaires qui se sont trouvés là par hazard sans armes, & qui ont été témoins de la majeure partie des propos incendiaires qu'a tenu ce prétendu prestre, vers lesquels il se tourna à différentes fois, et leur dit : "Pauvres malheureux, les autorités constituées ont empoché tous les fruits (?), allez gobber les prunes. Ce n'est point à vous à qui nous en voulons, c'est à ces voleurs d'Église : lesquels volontaires ont signé avec nous ainsi que les habitans du bourg. Si je ne l'ai pas fait arrêter, c'est que j'ai voulu me consulter, vu la circonstance de l'amnistie, en crainte d'occasionner parmi les braves gens de la campagne une nouvelle guerre.

Arrêté en notre domicile les dits jour & an que dessus.

Signé sur la minute Vinvent Blond, René Renard, Silvain Guillaume, Gré, volontaire, Rémont Armand, Tambour, Maître, & Martin, juge de paix.

Ferré abbé - signature Martin juge de paix

 

P.S. Nous soussignés avons connaissance de plusieurs faits contenus au présent.

 

Ferré dénonciation

AD85 - Archives de la guerre de Vendée conservées aux Archives nationales - AN F19/1011-4.