Quel Nantais n'a visité Les Couëts, charmant village proche d'un couvent fondé en 1476 par Françoise d'Amboise et devenu notre petit séminaire ? Rien de plus joli que son aspect sur un coteau dominant le Seil, modeste rivière venue de Rezé, la capitale déchue du pays de Retz.

Il semblerait que ce coin paisible ne dut, comme les peuples heureux, jamais avoir d'histoire. Les premiers évènements de la Révolution y étaient restés sans échos lorsque soudain éclata un coup de tonnerre : la Constitution civile du clergé.

Cette loi, qui prétendait soumettre à l'élection les curés et évêques au mépris de l'autorité pontificale, n'aurait - semble-t-il - jamais pu être applique si elle n'avait séduit une minorité turbulente de néo-catholiques favorables aux idées nouvelles.

Tous ces ralliés appartenaient à la bourgeoisie enrichie par la traite des nègres, qui voyait avec jalousie les hautes dignitaires ecclésiastiques pour la plupart choisis dans la noblesse.

Ils prêtaient une oreille complaisante aux lagos révolutionnaires qui leur disaient : "Regardez tous ceux qu'on vous impose pour prélats : des Chevigné, des Bruc, des Hercé, des La Laurencie ! Tous nobles ! Est-ce que vos familles ne fourniraient pas d'aussi bons chefs à l'Église ? Avec la Constitution civile du clergé, vous nommeriez vous-mêmes des évêques pris parmi vous et grâce à ce nouveau régime, vous seriez les maîtres : Dii essetis !".

Ainsi parlaient aux ralliés les tentateurs dont le plus remuant était un certain Pierre Constard de Massy, qui venait de se signaler à l'attention publique par un fameux exploit : en compagnie de son ami Mouchet, oratorien défroqué, il s'était élevé en ballon aux regards émerveillés des Nantais. La chronique prétendait que les deux aéronautes émus par leur ascension avaient laissé tomber du lest sur leurs spectateurs ébahis, incident mis en chanson :

As-tu vu, Nanette,
Constard et Mouchette ?
Ils ont ... fait dans leur ballon ;
Ah ! les deux fichus cochons !

Mais cela n'avait pas nui à la popularité de Constard, élu député à la Législative, devenu administrateur du département et président d'une "Ligue des Catholiques Ralliés", destinée à imposer la Constitution civile au clergé fidèle.

C'est à cette ligue qu'était due l'élection d'un "évêque" constitutionnel, le sieur Minée (Julien), né à Nantes le 23 septembre 1738, fils d'un médecin accoucheur, ancien curé des Trois-Patrons à St-Denis (1771), puis de Saint-Thomas-d'Aquin, à Paris (1791) ; nommé dans cette dernière paroisse en vertu de la nouvelle loi qui méconnaissait la hiérarchie ecclésiastique.

Un tel "évêque" fut accueilli, comme on pouvait s'y attendre par la population en majorité croyante de son diocèse. Un seul curé reconnut son autorité. Partout rejeté, bafoué et chansonné : "Minet, te voilà, polisson ! Où vas-tu vagabond ?", criaient les commères à son passage. En le voyant, les hommes enfonçaient leur chapeau et une dame Joubert lui tourna le ... dos ! Bref, cet évêque de Carnaval était l'objet de toutes les avanies. On s'imagine la fureur des comités révolutionnaires et des pseudo-catholiques ralliés, embrigadés par Constard. Celui-ci fulminait dans les journaux : "Nous avertissons les bigotes, y écrivait-il, que cinquante jeunes gens armés de verges bénites se préparent à leur administrer le fouet ..." Quelques grossièretés du même tonneau complétaient l'avertissement.

Pendant que Nantes était ainsi en effervescence, Les Couëts restaient calmes et silencieux. Les religieuses du couvent - bien loin de leur époque - préparaient une fête pour la béatification de Françoise d'Amboise, leur fondatrice, sous la direction de leurs supérieures, Mmes de la Rouxière et de la Ferrière.

Nantes Les Couets z

Or, un jour, une voiture s'arrête à la porte du couvent, contenant Minée et ses deux "vicaires épiscopaux", deux prêtres dévoyés, perdus de moeurs. Il prétend pénétrer dans le cloître et ainsi y affirmer son autorité. Mais l'entrée lui en est refusée sur l'ordre de Mme de la Rouxière, la prieure. Furieux Minée réclame main-forte à la Préfecture qui dépêche aux Couëts un délégué : Mourain, assisté de deux officiers municipaux. Mme de la Rouxière, reçoit le délégué, mais celui-ci lui ayant dit : "Vous refusez de voir M. Minée : c'est contraire à la loi !"

- Quelle loi m'oblige à recevoir M. Minée ? répond la prieure. Objection sans réplique car, en effet, aucune loi n'avait prévu le cas.

Mourain, déconfit, n'avait plus qu'à partir, mais cela ne faisait pas l'affaire de Constard et de ses "catholiques ralliés".

Nantes Les Couets chapelle z

 

Aussi, quelques jours après, une multitude d'énergumènes des deux sexes force les porte du couvent, envahit le jardin, pénètre dans les bâtiments ... Les religieuses s'étant barricadées dans la chapelle, le sanctuaire est violé par une troupe de visages en furie qui se ruent sur les nonnes, leur arrachent leurs robes et leur infligent une flagellation outrageante ! ...

On raconte que la "présidente" des fouetteuses s'était réservée le châtiment de la Prieure. Elle la brutalisa ignoblement et n'en obtint que cette plainte méprisante : "Oh ! Madame, on voit que vous êtes fille de négrier ..."

Mais il y a une justice immanente. Revenues à Nantes, les fouetteuses devaient subir le choc en retour de leurs exploits qui avaient provoqué dans la ville une indignation générale. Des représailles s'organisèrent et partout où une fouetteuse était signalée, elle était empoignée par des inconnues et fessée à tour de bras.

De peur de se tromper, les contre-fouetteuses s'attaquèrent à toute femme soupçonnée d'être favorable à la Révolution. Et pendant plusieurs jours, on put voir dans les rues, la moitié des Nantaises occupée à fustiger l'autre moitié.

Tout cela se termina par la chanson des "Fouetteuses fouettées". Nous n'avons pu, malheureusement, en retrouver les paroles. C'est dommage car ainsi nous aurions terminé par une note gaie l'épopée tragi-comique des "Fouetteuses des Couëts".

Fouetteuses z


Paul Ladmirault.
L'Ouest-Éclair - n° 13446 - 3 août 1933