NANTES

JULIEN MINÉE, évêque constitutionnel, naquit à Nantes (paroisse Saint-Saturnin), le 23 septembre 1738, où son père exerçait la chirurgie.

Minée Julien baptême z

Placé de bonne heure dans les écoles du clergé, et destiné à l'état ecclésiastique, il alla ensuite faire ses études au séminaire de Paris, où il reçut les ordres, et devint curé d'une des paroisses de Saint-Denis. Il occupait cette cure quand la révolution éclata.

En ayant embrassé les principes avec ardeur, il prêta le serment imposé par la constitution civile du clergé, et fut nommé curé de la nouvelle paroisse de Saint-Thomas-d'Aquin, établie dans l'église du noviciat des Dominicains, au faubourg Saint-Germain.

M. de la Laurencie (*), évêque de Nantes, s'étant refusé à prêter le serment, on procéda à son remplacement, au mois de mars 1791. On était alors aux jours du carnaval, et ce fut une chose tristement curieuse de voir les journaux de la ville confondre, dans un même alinéa, le récit des fêtes bruyantes qui le signalent, et l'annonce de l'élection épiscopale. Le 15 mars, les électeurs, réunis sous la présidence du député Coustard, qui avait mis le nom de Minée en avant, choisirent ce dernier à la majorité de 193 voix sur 294 votants, et la proclamation faire le lendemain, tint lieu au nouvel évêque de bulles pontificales. Dans un discours ampoulé, que Coustard prononça à cette occasion du haut de la chaire, il exalta le courage de Minée qui, dans une émeute, avait, au péril de ses jours, arraché à une mort certaine le maire de Saint-Denis, accusé d'accaparement. Minée ne s'était pas borné à le couvrir de son corps ; il avait recueilli chez lui la famille de ce magistrat. Comment ce courage, cette héroïque charité, faillirent-ils plus tard et firent-ils place à la déplorable pusillanimité ? ... Minée, informé de sa nomination et invité à prendre, sans délai, possession de son siège, répondit, le 18 mars, que, pour lui, le voeu du corps électoral était la voix de la Providence.

Sacré à Paris, le 10 avril 1791, il se hâta de déférer à l'invitation de Coustard et de se rendre à Nantes, où il arriva le 15 du même mois. Il reconnut sur le champ que son élection, oeuvre purement politique, était loin d'obtenir un assentiment unanime. Il ne put dissimuler les alarmes que lui inspirait la répulsion dont il se voyait l'objet, et, d'accord avec l'administration départementale, il ajourna jusqu'au 1er mai, son installation.

Enhardis par ces indices de faiblesse, les adversaires de Minée publièrent contre lui divers écrits, imprimés clandestinement au couvent des Récollets de la communauté de Sainte-Claire.

L'un des plus violents, saisi au nombre de 26 exemplaires au sortir des presses, était une Lettre de MM. les recteurs de divers cantons du diocèse de Nantes, en Bretagne, au sieur Julien Minée, curé des Trois-Patrons, à Saint-Denis, élu le 16 mars dernier, de la manière la plus scandaleuse, évêque constitutionnel et anti-canonique de la Loire-Inférieure.

Invité à repousser ces attaques, Minée publia, sous la date du jour même de son installation, une espèce de pamphlet qui parut sous ce titre : Lettre pastorale de M. l'évêque du département de la Loire-Inférieure, Nantes, in-4°, de 28 p.

Cette lettre, où Minée s'attacha particulièrement à exposer ses principes politiques, est farcie d'une foule de citations empruntées aux livres saints, avec plus d'exactitude matérielle que d'application fondée. Elle est terminée par des notes destinées, dans l'esprit de l'auteur, à prouver que, au temps de la primitive église, les évêques étaient élus directement par le peuple, et à justifier les passages du texte dirigés contre les envahissements des papes, les richesses du haut clergé, etc. Ces invectives, dans lesquelles Minée semble se complaire, contre la papauté et le clergé, le font sans cesse conclure du particulier au général, et confondre la "peccabilité" des envoyés de Dieu, considérés comme hommes, avec leur infaillibilité en tant qu'organes de la transmission des vérités révélées. Et pourtant il reconnaissait la suprématie canonique du pape, auquel il convient lui-même d'avoir écrit, le jour de sa consécration, pour l'en prévenir et entretenir avec lui, conformément à la loi religieuse, la communion et l'unité. Le factum de Minée est la meilleure preuve de la faiblesse de cet homme, qui ne sut jamais que se traîner à la remorque des partis et en subir le joug. Sa lettre pastorale, loin de calmer l'agitation, ne fit que l'accroître, et provoqua, de la part des campagnes, une sorte de déclaration de guerre contre les curés constitutionnels. Les effets en furent tels que, dans les cinq premiers mois qui suivirent l'installation de l'évêque, la garde nationale de Nantes fut obligée de marcher quinze fois pour le protéger. Minée crut qu'un acte d'autorité intimiderait les opposants ; et ce fut dans ce but qu'escorté de ses deux grands-vicaires, dont l'un, ex-moine de Vertou, avait mené, sous l'ancien régime, une vie scandaleuse, et l'autre était soupçonné de n'avoir pas compris la sainteté du confessionnal, il se présenta au couvent des Coüets, avec l'espoir de triompher facilement des religieuses qui l'habitaient. N'ayant pu réussir à s'en faire ouvrir les portes, il eut l'imprudence de rendre public le procès-verbal qu'il dressa de ce refus de le reconnaître comme évêque.

Furieux de ce désappointement, les prêtres constitutionnels et leurs partisans provoquèrent l'administration départementale à envoyer un de ses membres pour sommer les dames des Coüets de prêter serment d'obéissance à Minée. L'administrateur ne fut pas plus heureux que l'évêque. Les menaces d'un châtiment honteux ayant alors été proférées, les religieuses s'en alarmèrent et réclamèrent la protection du directoire du département, qui envoya, pour les protéger, douze hommes de troupes de ligne et vingt gardes nationaux. Cette sauvegarde, soit impuissance, soit connivence, ne fut d'aucun secours pour celles qu'elle devait défendre. Le monastère fut envahi par une nuée de harpies, guidées par des femmes appartenant aux classes les plus élevées de la société nantaise.

Ces mégères, bannissant toute pudeur, se ruèrent, avec une fureur qui tenait du délire, sur leurs malheureuses victimes, et donnant l'exemple à leurs sales acolytes, elles effectuèrent elles-mêmes les mauvais traitement annoncés. Pendant que les Fouetteuses des Coüets (c'est le nom dont furent stygmatisées les Tricoteuses nantaises) se livraient à ces excès, elles avaient de dignes émules dans d'autres femmes de Nantes, qui arrachaient, de leur pieux asile, les religieuses hospitalières de Saint-Charles, au Sanitat, mettaient leurs vêtements en lambeaux, et leur prodiguaient tous les outrages, aux cris de Vive Minée ! Quant à ce dernier, au lieu de s'interposer et d'arrêter les excès commis en son nom, il assistait paisiblement à une séance du département et ne trouvait aucune parole pour appuyer la demande que fit une députation de la partie calme des habitants, qui suppliait l'administration d'aviser à ce que la tranquillité des couvent ne fût plus troublée.

Un mois plus tard, au jour de la Fête-Dieu, dans le moment où Minée se préparait à donner la bénédiction, Dumouriez qui, depuis peu de jours, avait pris, à Nantes, le commandement de la 12e division militaire, s'élança sur les marches de l'autel, et dans une attitude théâtrale, annonça le départ du roi, et demanda aux soldats le serment de fidélité à la nation. Tous le prêtèrent d'un seul cri, et Minée, prenant part à une scène où les deux principaux acteurs n'avaient pas plus de foi l'un que l'autre, "accepta, au nom du Dieu vivant, ce serment sacré qu'il scella de l'auguste bénédiction".

Le langage de Minée, plus que ses actes, lui avait valu une sorte de popularité. Elle lui procura l'honneur d'être appelé à présider, le 25 août 1791, l'assemblée des électeurs, réunis au couvent des Jacobins pour procéder aux élections départementales. Un débat assez grave s'étant élevé et ayant continué pendant trois jours, entre les électeurs de la ville et ceux de la campagne, Minée, fidèle à son système de se ranger toujours du côté du plus fort, embrassa le parti des électeurs de la ville. Mais sa voix, dépourvue de l'autorité réservée aux hommes qui se font estimer, fut impuissante à rétablir l'ordre ; il abandonna alors la présidence, et sa désertion le fit laisser de côté pendant quelque temps ; mais, lorsque la république fut proclamée, il sentit le besoin d'expier sa faute en renchérissant encore sur la violence de son langage antérieur. Ne se rappelant son passé que pour le maudire, et peu soucieux de calmer l'exaspération populaire, il la fomenta par ses imprécations furibondes, à l'occasion d'un service funèbre célébré à la fin de septembre 1792. Son discours, digne des démagogues les plus forcenés, est une longue déclamation contre la royauté et les prêtres, qu'il représenta comme gorgés de richesses, en récompense de leurs adulations et de leur zèle à favoriser le despotisme et l'abrutissement du peuple. En caressant ainsi l'opinion dominante, Minée ressaisit un peu de faveur, et, malgré l'incompatibilité de ses fonctions avec celles de maire, quelques voix l'appelèrent, le 10 décembre 1792, à ces dernières. Le moment n'était pourtant pas encore venu où il devait obtenir des témoignages plus expressifs de la sympathie qu'avait réveillée son ardent civisme.

Une nouvelle occasion de consolider sa précaire popularité se présenta, le 3 mars 1793, jour où une cérémonie funèbre eut lieu à Nantes, en l'honneur de Lepelletier de Saint-Fargeau.

A la suite de plusieurs discours prononcés autour de l'arbre de la liberté, Minée fit entendre sa voix. "Les Égyptiens, s'écria-t-il, condamnaient les cadavres des rois ; Lepelletier a fait infiniment davantage : il a jugé à mort la royauté elle-même, et le triomphe éclatant que lui décernent, ainsi que nous, toutes les sections du peuple français, est une ratification de l'irrévocable décret qu'il a prononcé contre elle." Ces paroles excitèrent un grand enthousiasme et furent suivies des cris de Vive la république ! mort à la royauté ! Cette dernière imprécation s'adressait, par allusion, aux jeunes gens qui, refusant de se joindre à l'armée, s'étaient jetés dans la Vendée, et qu'une délibération du conseil départemental avait invités, la veille, à se rendre sous leurs drapeaux.

Tant que Minée crut au triomphe de la Gironde, il s'en montra partisan ; mais, aussitôt qu'elle eut succombé, il s'affilia au club de Vincent-la-Montagne, dont les corps administratifs de Nantes avaient, dès le 5 juin 1793, signalé la funeste influence, et il en devint un des membres les plus actifs. C'est là que le trouva Carrier lorsqu'il arriva à Nantes, au mois d'octobre 1793.

Le premier acte du féroce représentant fut de provoquer le remplacement de la municipalité et de l'administration départementale, dont Minée fut nommé président. Il ne fallut au Verrès nantais qu'un instant pour s'assurer que, si Minée n'était pas un homme d'action, il trouverait en lui, et cela lui suffisait, un auxiliaire docile, toujours prêt à le seconder, sinon du bras, du moins de la voix. Il le jugeait bien : Minée se fit un devoir scrupuleux d'appuyer, de ses paroles, les actes qui ont dévoué le nom de ce monstre à une réprobation ineffaçable. Ainsi, lorsque Carrier s'éleva, le 17 novembre 1793, au club Vincent-la-Montagne, contre les superstitions, les crimes du sacerdoce, Minée s'empressa de le remplacer à la tribune, et de répéter ce qu'il avait déjà dit dans une séance publique du département, "que la raison, la philosophie lui faisaient un devoir de briser les liens qui l'attachaient à une caste à qui la république devait tous ses malheurs ; qu'il se présentait devant ses concitoyens avec assurance, et sans craindre le reproche de les avoir infectés de mystiques rêveries, de fanatiques maximes, de préceptes cénobitiques, de stupide idolâtrie", etc., etc.

Le titre d'évêque n'était depuis longtemps, et n'avait jamais été pour lui qu'un anachronisme ; son apostasie publique mit donc un terme à sa longue hypocrisie. Peu de jours après, le club Vincent-la-Montagne, ayant osé se plaindre de ce que les chiens dévoraient les cadavres des victimes gisant dans les rues, Carrier prononça la dissolution d'une assemblée désormais trop timorée, et vint se plaindre aux trois corps administratifs réunis d'avoir été calomnié ! ...

La terreur qu'il inspirait était telle que tous se turent. Minée fit plus ; le baiser de réconciliation qu'il donna à Carrier fut le signe de son abjecte soumission.

Lors de la fête de la Raison, inaugurée par le noiement d'une centaine de prêtres réfractaires, l'ex-évêque républicain, non content d'y prêcher l'athéisme et de prêter le serment de n'avoir d'autre mère que la Patrie, d'autres dieux que l'Égalité et la Liberté, divinisa Marat, nom célèbre, auquel les généreux Sans-Culottes devaient se rallier comme à celui d'un fondateur, d'un chef, d'un patron vénérable, etc, etc. Ces paroles se prononçaient autour d'un bûcher sur lequel on brûlait les insignes du sacerdoce. Et qui avait présidé à cet holocauste ? Minée qui, pénétrant dans les caveaux funéraires de la cathédrale, avait profané ce sanctuaire en y dépouillant les restes des évêques nantais ; Minée qui, jetant lui-même l'anathème sur ces restes, objets d'une antique vénération, avait laissé déchirer jusqu'au corps de l'évêque de la Musanchère, embaumé par les mains de son père, qui lui-même avait été inhumé sous les dalles de cette église ... Mina n'osa arrêter les cannibales qui se disputèrent les morceaux du cercueil et les lambeaux du corps de son père ! ... Serait-on surpris, après cela, de la servile complaisance de Minée envers Carrier ! Une fois pourtant, mais pendant peu d'instants seulement, il eut une velléité de secouer le joug.

C'était au mois de décembre 1793. Quelques prisonniers avaient formé un projet d'évasion. Dénoncés par un détenu pour vol, qui se trouvait dans la même prison, six d'entre eux furent condamnés à la peine capitale, le 4 décembre. Pour l'exemple, nous dit, dans un de ses mémoires, Phelippes-Tronjolly, président du tribunal révolutionnaire, il fut arrêté qu'ils seraient exécutés le soir même, à la lueur des flambeaux. Le comité révolutionnaire, trouvant que le crime d'avoir cherché à recouvrer la liberté méritait un plus grand nombre de victimes, prescrivit au commandant temporaire de Nantes de se saisir immédiatement des détenus que renfermaient toutes les prisons et de les fusiller tous indistinctement et en même temps que les six autres condamnés. A la réception de cet ordre, le commandant Boivin, indigné, s'écrie qu'il n'est pas un bourreau, et il refuse de l'exécuter. Mandé au département, il fait connaître son refus aux membres de cette administration qui le serrent dans leurs bras et lui un ordre de surseoir jusqu'à ce qu'il en ait été délibéré par les corps constitués réunis. Carrier, furieux et étonné tout à la fois que son pouvoir ait été un instant méconnu, se hâte de rassembler les corps administratifs, et veut les obliger à mettre en délibération la question de la fusillade en masse. Minée, qui présidait l'assemblée, pensant qu'elle aurait persisté dans la détermination annoncée par quelques-uns de ses membres, adopta d'abord l'avis de Phelippes-Tronjolly, lequel s'opposa, et à l'exécution sans jugement, et au sursis de celle qui devait être le résultat de la condamnation prononcée. Les formes légales étaient pour Carrier une superfétation dont il voulait se débarrasser ; néanmoins, ce jour-là, il lui fallut céder, et les six condamnés furent seuls exécutés. Mais Carrier ne tarda pas à reconquérir son pouvoir, et, le lendemain, la docilité avec laquelle Minée recevait, du comité révolutionnaire, une liste de trois cents détenus destinés à périr sans jugement, témoignait du repentir de sa lueur d'opposition.

Lors du procès de Carrier, il se fit son accusateur, et prétendit que la tyrannie de ce monstre avait seule provoqué tous les crimes de Nantes.

Interrogé si la terreur était grande dans cette ville, il répondit : "Si la terreur était grande ! ... Elle l'était au point, et elle pesait si fort sur tous les fonctionnaires, qu'ils n'osaient constater sur les registres les actes de Carrier, ni les relations qu'ils avaient avec lui ... Carrier avait mis une telle terreur à Nantes, qu'aucun citoyen n'osait respirer."

Dans une seconde déposition, il déclara que ses communications avec Carrier avaient toujours été fort orageuses, et il formula contre lui, entre autres accusations, celle d'avoir fait fusiller, sans jugement, quatre-vingts cavaliers, qui s'étaient volontairement rendus, au mépris de sa promesse de ne point sévir contre eux. Puis, comme s'il eût voulu, en atténuant l'effet de ces accusations capitales, détourner les récriminations de Carrier, il ajouta "qu'il était facile de le ramener à la raison, quand il était seule".

Après la condamnation de Carrier, n'osant plus retourner à Nantes où ses turpitudes avaient soulevé tant de haines, il s'établit à Paris, et y embrassa, suivant M. Tresvaux, la modeste profession d'épicier. Il paraît qu'il ne l'exerçait plus au moment de sa mort ; car, son acte de décès, inscrit, à la date du 25 février 1808, sur les registres du 12e arrondissement, lui donne la qualification de propriétaire.

Minée Julien décès z

On ignore s'il expia, par un retour sincère au catholicisme, ses déplorables erreurs.

Biographie universelle, ancienne et moderne - Volume 74 - 1843

Il se marie civilement, à 60 ans, le 11 septembre 1798 (25 fructidor an VI) avec Marthe-Félicité Martinet, 34 ans.

(*) Charles-Eutrope de la Laurencie de Cressac, originaire du diocèse de Saintes. Nommé Évêque de Nantes le 19 octobre 1783, protesta contre la constitution civile du Clergé, émigra en Angleterre, refusa sa démission à Pie VII, ne revint en France qu'à la Restauration et mourut à Paris le 13 mai 1816. (D'azur à l'aigle à deux têtes au vol abaissé d'argent. (La vie des saints de la Bretagne Armorique)