Deux-Sèvres z

Angers, 30 fructidor an IV (16 septembre 1796) : le commissaire spécial du Directoire exécutif, DUMAS, affecté en Maine-et-Loire et dans les Deux-Sèvres, rend compte au Directoire d'une tournée qu'il a effectué dans le nord des Deux-Sèvres ; de nombreux villages sont en ruines, de même que Bressuire et Châtillon-sur-Sèvre ; il demande des aides ...

ANGERS, 30 fructidor, 4e année
Le Commissaire spécial du Directoire, dans les départemens ci-devant insurgés.
Aux Membres composant le Directoire de la République française,

Citoyens Directeurs,

J'arrive du Département des deux Sèvres, j'en ai parcouru tous les points qui ont pris une part active à la Guerre de la Vendée, et je viens encore une fois émouvoir vos entrailles paternelles, en fixant vos regards sur des ruines et des décombres, en livrant aux desseins de votre bienfaisance ces hommes à qui vous avez tendu une main secourable, et qui, tous défigurés qu'ils sont, conservent toujours la physionomie d'un Français.

En effet la séduction a pu égarer l'esprit des habitans de ces malheureuses contrées ; elle n'a point corrompu leur coeur, au milieu de flots de sang et de crimes dont elle a inondé leurs mains ; et dans le mouvement de cet oeil défiant et farouche, au travers de cet air qui marque encore moins l'esprit de menace et de révolte, qu'il ne rappelle des souvenirs désolans, et qu'il n'inspire des sentimens de commisération, on retrouve ce caractère bon, paisible, hospi[ta]lier, religieux, cette candeur, et cette bonne foi qui appartiennent aussi bien aux naturels des rives de la Sèvre qu'à ceux des bords de Maine-et-Loire.

S'il faut reconnaître une différence, elle ne peut être que dans des nuances plus prononcées et plus douces ici quelles ne le sont là ; mais là comme ici, l'homme est rentré dans son état primitif, il est soumis, il est laborieux ; il cherche à étendre son existence et son industrie ; il s'attache à la paix, par horreur pour la guerre et l'expérience du passé sera pour lui une leçon qu'il n'oublira pas même dans les charmes de l'avenir.

Je l'ai du moins reconnu tel, toutes les fois que je l'ai observé ; et je le crois trop neuf, pour ne pas offrir une base sûre à un jugement sain.

Peut être ne croit-il pas encore à l'existance ni à la stabilité de ce Gouvernement qui lui présente l'olivier de la paix ; peut être ne sent-il pas toute la générosité du patriotisme qui l'a arraché à la condition de bête sauvage et sans cesse harcelée, pour l'élever à la dignité de l'homme libre et tranquile dans ses foyers ; mais dans ses conceptions ignobles, il est à plaindre et non coupable. Son ignorance provoque la lumière. Sa simplicité n'a rien qui repousse : elle n'est qu'une suite de l'isolement où il a vécu ; son erreur prend sa force dans les perfides insinuations, dans les chimères ridicules dont on l'a nourri, et qu'on ne cesse encore de lui présenter comme une imposante réalité.

Car j'appelle ici, Citoyens Directeurs, j'appelle votre attention, et je l'enchaîne sur une poignée d'Émigrés qui séjournent dans ce pays, au mépris de la loi qui les en bannit pour toujours. Ce sont eux qui changent vos lauriers en cyprès ; ce sont eux qui produisent ces herbes meurtrières qui étouffent toutes les bonnes semences qu'y répand votre main industrieuse.

Il ne m'a pas été difficile de sentir les funestes effets de leur présence en ces contrées ; et dès lors, j'ai tâché de les arrêter ou de les prévenir, en éclairant les habitans sur leurs véritables intérêts, et sur les dangers qu'ils courroient à donner azile aux Émigrés, en leur peignant ces derniers comme les moteurs de la Guerre qui a désolé la France et desséché les canaux de la prospérité publique.

J'ai même, conformément à mes instructions, laissé entrevoir aux Émigrés qui n'avoient pas irrévocablement conspiré leur destruction entière et celle de la Patrie, qu'une issue leur était encore ouverte et qu'il ne tenait qu'à eux de sauver leur tête, en fuyant une terre qui ne pouvoit plus les recevoir dans son sein maternel, parce qu'ils s'en étoient volontairement exilés. J'ai eu soin, en tournant contre eux, de leur rappeller la loi justement sévère qui les atteindroit tôt ou tard, s'ils s'obstinoient à fouler aux pieds les offres généreuses et bienfaisantes dont le Gouvernement leur permettoit encore de profiter.

Mais ces mesures sont insufisantes ; c'est à vous de les compléter et d'abandonner cette activité que communique un génie réparateur. Je puis, moi, défricher le champ, et l'arroser ; il vous est donné à vous, de le seconder.

Parmi les communes où la présence de ces lâches Émigrés se fait le plus sentir, par un air inquiet, ombrageux et farouche, j'oubliais de vous dire qu'on doit distinguer celle de Boëmé, dans les Deux-Sèvres, et celle de Maulévrier en Maine-et-Loire. Il semble que l'ombre de Stofflet, dans l'une, d'intelligence avec l'ombre de Lescure, dans l'autre, souffle encore le feu de la discorde et répande les poisons de la mort.

Je dois même ajouter qu'à mon second voyage, dans cette dernière commune, je l'ai vue sous des rapports bien moins satisfaisants pour un ami de l'ordre et de la paix.

Du reste, pendant le séjour que j'ai fait en chaque canton, j'ai employé tout mon temps à connaître l'esprit public, à l'y faire renaître, ou à l'y relever, quand je le trouvais abbattu ; j'ai mis en usage tous les moyens qui étoient dans mon esprit, comme dans mon coeur ; j'ai approfondi, étendu, commenté, mes instructions et toutes les lettres que vous m'avez adressées, pour me servir de règle de conduite ; je me suis investi de personnes probes et prudentes ; j'ai pris tous les renseignemens qu'il m'était possible de me procurer ; et dans mes assemblées de canton, j'ai fait jouer tous les ressorts qui pouvoient correspondre au coeur de mes auditeurs, et y exciter une émotion favorable ; douceur et persuasion, justice et paternité du Gouvernement ; exemption d'impôts pour le passé ; allègement des contributions pour l'avenir, promesses de soulagement et d'indemnités ; acquittement de la dette contrastée pour l'entretien des armées Républicaines ; dispense de la réquisition pour les jeunes gens ; reconstruction des maisons incendiées ou démolies ; prompt établissement d'une force armée ; liberté de culte ; protection et sûreté pour ses Ministres ; avantages de la paix et horreurs de la guerre ; intérêt général et particulier ; j'ai tout épuisé, et je me suis plu quelquefois à remarquer, à l'impression qu'il faisait sur eux, que mon langage paraissait bien nouveau à ces êtres que le malheur a rendu encore plus sensibles.

Veuillés, Citoyens Directeurs, vous arrêter avec moi sur quelques uns de ces points les plus propres à rattacher les habitans soumis au Gouvernement qui a brisé leurs fers, et qui doit assurer leur bonheur.

Le premier et le plus important de tous est l'impôt ; et, à cet égard, je ne cesserai de vous demander pour la partie ci-devant insurgée des Deux-Sèvres, tout ce que j'ai cru devoir solliciter auprès de vous en faveur de celle du département de Maine-et-Loire ; car, quant aux contributions & arriérées, il ne serait possible au juste d'en exiger le recouvrement, d'après l'état de trouble, de pillage et d'incendie, où ces habitans ont trop longtemps langui. On sait que pendant la guerre, une grande partie des terres restait inculte, et que souvent le brigandage venait détruire la moisson, que le laboureur avait ménagée, à la hâte, et en se dérobant à tous les regards.

Il ne serait pas plus juste ni plus possible de contraindre ces mêmes habitans à payer la totalité des contributions à venir. Cette année surtout, la récolte a trompé tous les voeux et toutes les espérances ; la plus abondante ne saurait nourrir le fermier, pendant six mois, et tel serait en droit de vous assurer qu'il a à peine recueilli la semence qu'il avait jettée dans son champ. Pour les années suivantes, le cultivateur que la jouissance de la Liberté, à son aurore, n'empêche point encore de livrer au vif sentiment de l'immense série des maux qu'il a soufferts, se dégouterait bientôt du surcroît de travail nécessaire à la culture d'un champ hérissé de ronces et d'épines, et, à l'espoir d'en recueillir les fruits, se mêlait la crainte d'en perdre une partie qu'il regarde comme le dédommagement naturel et sacré de tous ses sacrifices présens et passés.

On ne saurait trop le répéter : l'agriculture, ici encore plus qu'ailleurs, a besoin d'encouragement ; et il en est de l'industrie comme de la terre : elle rend en proportion de ce qu'on lui prête.

C'est donc, à votre sagesse, Citoyens Directeurs, à examiner dans quelle proportion doit être réglé l'allègement des contributions publiques, au quel les communes soumises, ont un droit incontestable.

L'Administration Départementale de Niort qui vous a honoré en honorant votre commissaire, et qui m'a paru pénétrée de l'amour du bien public, doit vous présenter un Mémoire sur les contributions. Elle vous instruira plus à fond de ses ressources et ses besoins ; et j'aime à croire que l'étendue de ses vues et leur pureté vous aideront à asseoir votre jugement sur un objet d'une si haute importance.

J'ajoute, en passant, que le but principal de l'administration dans ce Mémoire seroit de prélever sur la masse à diminuer des contributions payées par la partie saine et riche du Département, une somme plus ou moins considérable ; laquelle étant employée au soulagement de la partie malade et pauvre, aux réparations et confection des grandes routes, des ponts et autres travaux relatifs, auroit l'avantage d'y fortifier le cours du numéraire, et d'y amener l'abondance et le bonheur, en étendant le commerce et les lumières des habitans.

A ce premier acte de justice il en faudra joindre un autre qui ne sera pas moins vivement senti ; je parle de la liquidation des bons ou reconnoissances qui ont été donné en échange des denrées fournies par les communes pour la subsistance des soldats républicains. Ces bons, d'abord, avoient été bien accueillis ; et ils méritoient de l'être ; mais leur multiplicité si peu proportionnée à la détresse générale, et les obstacles que les habitans ont éprouvés depuis à les réaliser, les ont jettés dans un discrédit qui m'a pénétré de douleur ; et tout en regrettant que des circonstances trop rigoureuses n'ayant pas permis au Ministre des finances de donner à ces reconnoissances un libre cours dans les caisses nationales, je forme les voeux les plus ardents pour que vous trouviez les moyens d'en satisfaire les porteurs, qui se sentiroient alors plus disposés à fournir aux besoins des braves frères d'armes, destinés à les protéger contre les voleurs et les assassins.

Il m'échappe encore une réflexion sur cet article : je regarde cette dette comme l'un des plus saints engagements du peuple français ; et je ne suis parvenu à calmer les habitans qu'en leur promettant que le Gouvernement s'empresserait de l'acquitter au gré de tous, aussitôt que le sistème de ses finances serait organisé, et que baume d'une paix prochaine et générale aurait coulé sur les playes de la guerre.

Pour adoucir l'effet des réquisitions, toujours tyranniques en elles mêmes ; je n'ai pas manqué d'instruire les habitans de l'intention ou le Gouvernement était d'anéantir ce mot qui rappelle encore des jours de deuil et de calamité. Je leur ai dit qu'il voulait que dorénavant toutes les denrées fussent livrées à la troupe sous le nom de Marchés faits à l'amiable ; que les autorités constituées présidassent à ces marchés et les revêtissent de leur sanction.

Ces mesures sont d'urgence ; car le moyen de rendre un fardeau plus léger, c'est de le partager également entre tous ceux qui doivent le porter.

Ces considérations s'accordent bien avec celles de la partie de ma lettre du 5 thermidor, où je vous rappellais qu'à la campagne ainsi qu'à la ville, l'intérêt est le mobile des actions humaines.

Pour le flatter encore davantage cet intérêt individuel, et le faire concourir au but désirable ; j'ai écouté, avec une complaisance inspirée par la vôtre, toutes les demandes de soulagement et d'indemnités qui m'ont été faites par les communes affligées ; et je me suis chargé de vous les transmettre en assurant quelles recevroient de votre sollicitude paternelle, le plus favorable accueil.

Je faisais valoir ces idées, avec d'autant plus de plaisir et de force, que la connoissance de vos principes, m'en garantissait toute la justesse ; et mes bonnes gens de retour chez eux sentoient leurs yeux le reposer avec moins d'amertume sur leurs mazures, et sur leurs champs abandonnés, quand ils songeoient que par vos soins, les uns alloient bientôt reprendre leur première fertilité, et les autres, leur fournir un abri contre l'intempérie des saisons.

Vous voyez, Citoyens Directeurs, que j'ai beaucoup promis en votre nom ; et je dois m'estimer heureux d'avoir affaire à des hommes décidés à tenir encore d'avantage.

Ce n'est pas tout ; non content de promettre aux habitans des Deux-Sèvres, comme je l'avais promis à ceux de Maine-et-Loire, que vos bienfaits les aideroient à reconstruire leurs maisons, en leur fournissant des bois de charpente, j'ai osé les tranquiliser sur le sort de leurs jeunes gens de la première réquisition, en leur persuadant que le désir de protéger et de ramener l'agriculture, dans un pays privé de ses bras les plus nécessaires, concourroit à vous déterminer à laisser les enfants auprès de leurs pères, pour adoucir les chagrins de leur vieillesse, et partager leurs utiles travaux.

Eh ! Comment me serais-je lassé de leur prodiguer ces consolations ? Mon coeur me disait quelles pouvoient tout-à-la fois cicatriser les playes de ces malheureux et les intéresser à un Gouvernement dont ils sentiroient la bonté ; car les hommes simples et grossiers ne jugent guères d'un Gouvernement que par le bien qu'ils en reçoivent.

Un autre objet qui n'était pas moins intéressant pour eux, et qui semblait s'insinuer dans leurs vaines comme un miel délicieux, c'était la Religion, la Sainte Religion de leurs Pères. Au bonheur de vivre et de mourir dans son sein, rien ne paraît comparable à leur âme agreste comme le sol qu'ils habitent. Leur parler d'Eglise et de prêtres, c'est donc s'emparer de toute leur attention et régner sur leurs facultés intellectuelles.

Aussi ce sujet étoit-il pour moi une source féconde de réflextion, auxquelles j'alliais quelques maximes puisées dans la saine philosophie, sur la liberté des Cultes, l'inviolabilité des opinions religieuses et les abus de la Religion. J'accompagnais tout cela du ton et de l'aménité convenable ; et réduisant mon esprit à la juste mesure de l'esprit de ceux qui m'écoutoient, je pouvais me flatter à leur air satisfait, et à leur front ouvert, qu'ils m'avoient bien entendu. Souvent même ce que j'avais deviné, il me le faisoient redire ; et j'en concluais qu'avec les moyens de la douceur ; et par les seules forces de la raison, la République française achèverait le triomphe quelle avait commencé les armes à la main.

Mais cette sorte de victoire, la plus belles de toutes, doit être lente, si l'on veut qu'elle soit durable. La lumière doit la préparer et l'amener insensiblement. Oui, cette lumière qui éclaire et ne brûle pas, il faut la distribuer, selon la faiblesse des yeux de ceux à qui on la présente. La Religion du prêtre passera : la véritable lui survivra ; mais la prudence veut qu'on attende le moment où l'idole et son Ministre tomberont en poussière sous la double lime du temps et de la philosophie.

Quant aux prêtres particuliers à ces contrées, je les ai tous vus autant qu'il m'a été possible ; je les ai entretenu sans fiel, sans prétention, j'ai pris avec eux cet accent de la confiance qui en inspire ; et pour les familiariser avec mon habit, je n'ai négligé aucun moyen de leur faire croire que leur ami pouvait bien en être revêtu.

L'ignorance des uns, les sophismes des autres m'ont fait pitié, mais ce qui m'a un peu réconcilié avec eux, c'est que la plupart m'ont paru guéris de ce scrupule de confiance qui furent dans tous les temps l'ouvrage et la force du parti. Ils ne tiennent plus aujourd'hui qu'à des considérations humaines et vraiment modestes. L'on serait même tenté de dire que le Royaume des Cieux s'est éloigné des prêtres, en raison de l'intervalle qui les sépare du Royaume de la Terre.

Avec ces données, l'on peut avancer que pour rendre à la loi ce qu'elle attend d'eux, il ne leur reste plus qu'à vaincre la crainte de perdre l'estime et la confiance de leurs sectateurs, et par dessus tout, les avantages matériels, qui sont les signes infaillibles de cette confiance.

Je suis si persuadé, moi, que la déclaration qui leur est imposée par la loi n'a rien en elle même qui répugne à leurs principes, que si la dignité ou Corps Législatif permettait que cette déclaration, publique et solennelle quelle doit être, devint secrette et cachée, chacun des Ministres du Culte actuel s'empresserait de la faire. J'ai des preuves de mon assertion.

Au surplus, je mets de côté ces prêtres d'une immoralité profonde, et que le crime a frapé de vertige. Le nombre en est petit, et ne me coute aucun regret. Je ne m'attache qu'à la très grande majorité des individus, soit apôtres, soit prosélites ; et quand je me pénètre de leur situation présente et avenir, quand je descends dans leur âme, et que je fais l'analyse de leurs dispositions et de leurs besoins, je dis en moi même :

"L'homme du Roi et de la Religion est sans force dans les campagnes ; il n'y a plus à craindre que l'homme malheureux, la République française y compte peut être point d'amis, parce la République française y est inconnue : c'est la perte dans les ... (?) ; mais que le Gouvernement, qui est encore une monstruosité à leurs yeux, me donne des voitures de grains à conduire dans ces contrées, et je les lui ramène toutes chargées des coeurs de leurs habitans."

C'en est pour que les campagnes soient entièrement purgées de tous les scélérats qui les ont infestées. Les scélérats sont l'écume des grandes révolutions et il s'en traînera encore longtems sur les pas de l'homme de bien et du citoyen paisible. Mais s'est aux cent yeux de la Police à les surveiller, et tôt ou tard, ils subiront les chatimens qu'ils ont mérités.

Déjà nous remarquons avec satisfaction que les excès de violence et d'atrocité commencent à prendre un terme, dans ce pays, tout favorable qu'il est aux malfaiteurs, par l'asile qu'ils trouvent dans les bois et les genêts dont sa surface est couverte ; car depuis deux mois, il ne m'a été dénoncé qu'un assassin dans le canton d'Argenton-le-Peuple, et deux vols commis dans la même nuit, au canton de Saint-Pardon, par six hommes armés, et sur lesquels on n'a pu se procurer aucuns renseignemens.

C'est ici, Citoyens Directeurs, le lieu de vous entretenir de la force armée qui doit assurer les droits de la propriété et de la sûreté aux communes soumises. Tous les voeux réclament instamment cette force armée ; et la nature des circonstances se joint à la nature du sol pour en faire une impérieuse nécessité.

Non seulement elle sera à résidence ; car de fréquents déplacements laissent des lacunes, toujours funestes au repos public, aux communications franches et fraternelles, à la réciprocité des bons offices, à la confiance enfin qu'il est essentiel d'établir entre les militaires et les habitans.

Mais il est indispensable encore de disséminer cette force armée dans les communes de chaque canton, parce qu'il ne suffit pas que le chef-lieu soit bien gardé comme on l'a fait jusqu'à présent. Sans cette précaution, dans la timide et bocageuse Gâtine, l'expérience me prouve que personne n'aura le courage d'accepter les fonctions publiques ; ou bien l'homme courageux deviendra bientôt la victime du lâche assassin, qui évite les cantonnements pour se tenir dans les petites communes sans défense et exposées à ses incursions.

Telles sont, Citoyens Directeurs, les Représentations qui m'ont été faites par ceux qui veulent sincèrement le retour de l'ordre et le règne des loix ; elles m'ont paru puissantes et fondées, et je me fais un devoir de vous les communiquer dans la persuasion que vous saurez en tirer tout le parti possible, pour le bien des habitans au milieu desquels vous m'avez placé, comme l'oeil, qui doit observer leurs gestes, leurs mouvemens, leurs dispositions, leurs ressources et leurs besoins.

J'ai écrit dans le temps au Général Grigny sur la nécessité de mettre ces mesures en activité, je doute que l'ordre des choses lui ai laissé le pouvoir de le faire. Je lui parlais aussi de l'importance d'une force à cheval, destinée à suppléer la Gendarmerie dont l'établissement est prescrit par la Constitution et je ne dois pas craindre de vous redire ici qu'un Corps de Cavalerie quelconque, et même cette gendarmerie, soutenant le service des hommes de pied, et ajoutant à son étendue, produirait des effets que le citoyen dégagé de toute crainte, sentirait avec reconnoissance.

S'il vous plaît, maintenant, Citoyens Directeurs, de passer des considérations générales aux considérations particulières, les communes de Châtillon et de Bressuire viendront vous occupper de leurs intérêts respectifs, et solliciter des secours de votre générosité paternelle.

Fier encore de la probité par excellence de ses anciens habitans, Châtillon vous offre ses ruines et ses décombres, en expiation de leur faiblesse. Il vous recommande son commerce et ses établissements qui furent les sources de la vie et de l'opulence. Daignez jetter sur lui un regard régénérateur. Un bel et vaste édifice, dévoré par les flammes, une position charmante, un air salubre, appelle un hospice d'humanité, une école nationale, ou bien une manufacture. L'instruction surtout est un besoin pour ses habitans qui seroient encore heureux, s'ils avoient eu des lumières. De grandes routes ne sont pas moins nécessaires pour activer ses rapports commerciaux et les étendre.

Bressuire vient ensuite fixer votre attention. Bressuire qui porta dans son sein la fleur des amis de la Révolution, et qui mérita la rage du despotisme due à la superstition. Cette commune privée de toutes les ressources de la fortune n'a à faire valoir en sa faveur que ses monceaux de cendres et de pierres, ses bras, sa bonne volonté, sa bravoure, ses blessures, le long cours de misère et de souffrance, quelle a fait sous les Rois et pendant la Guerre. Elle a vu le brigandage dévorer ses manufactures, et elle ne peut les relever que par les bienfaits du Gouvernement. Sans doute, ces bienfaits ne seront point placés dans une terre ingrate.

Décidez, Citoyens Directeurs, si la République française, que les habitans de Bressuire scellèrent de leur sang, peut leur accorder les secours et les justes indemnités que réclame leur patriotisme et leurs malheurs.

Ces communes, et toutes celles qui sont soumises, vous adressent encore d'autres demandes qui ont pour objet :

Le Rétablissement des Postes et Messageries ;

Un versement de fonds indispensable pour l'installation et le logement des autorités constituées ;

L'envoi de plusieurs collections des lois de la République.

Et la cessation de tout genre de réquisitions.

Ce dernier point provoque de votre part l'attention la plus sévère ; car ces réquisitions que la loi condamne dans un pays qui a rendu les armes, s'exercent encore d'une manière faite pour irriter les esprits ; et j'ai vu avec peine que ce mode, nécessité par l'empire des circonstances, donnait naissance à des abus dangereux et vexatoires, et qui contrastent étrangement avec votre prudence et votre équité.

Je n'ai plus qu'un mot à dire, Citoyens Directeurs, et je vous prie de le bien peser ; il porte sur les difficultés que j'éprouve à réunir les citoyens du même canton, et principalement sur la répugnance qu'ils témoignent tous unanimement à accepter les fonctions publiques.

Cette répugnance et ces difficultés sont incroyables ; et elles tiennent, soit à des craintes plus ou moins fondées, soit à des considérations plus ou moins fortes d'intérêt personnel, soit enfin à la méfiance qu'avec leurs habitudes et leur routine insurmontable, ces gens ont pour un Gouvernement qui leur paraît trop nouveau pour être solide et bon.

Ecoutez les dans les assemblées. "Nous voulons bien, disent-ils, nous voulons bien avoir des loix ; et notre intérêt veut aussi qu'elles soient exécutées ; mais, nous n'en pouvons être les Magistrats, où les Ministres, parce que nous en sommes incapables."

En conséquent, dans leurs principes, ou plutôt inébranlables dans leurs résolution, ils finiroient sans une persévérance laborieuse de ma part, et le secours de mes tableaux préparatoires, ils finiroient par ne me désigner pour les places que ceux de leurs concitoyens qui sont absents.

Je ne vous le dissimulerai point, Citoyens Directeurs, cet état moral de l'habitant des campagnes m'afflige profondément, parce que je ne le crois propre qu'à envenimer son état physique.

En effet, le premier inconvénient qui en résulte, c'est la démission de ceux qui sont choisis pour les fonctions publiques.

Ces considérations me ramènent naturellement à une proposition que vous avois faite dans une de mes lettres tendante à rendre obligatoire toutes les nominations qui émanent de vous, et qu'il serait impossible de remplacer.

La Constitution, il est vrai, exclut toute sorte d'obligation en pareil cas ; mais aussi ne sont elles pas constitutionnelles ces nominations, elles ne sont que provisoires et d'urgence ; elles ne s'appliquent, pour la plupart, que sur des sujets en quelque façon, étrangers encore à la Constitution ; et la rigueur des circonstances ne serait elle point capable de légitimer une espèce de contrainte, qui a le bien public et particulier pour objet, et pour terme l'époque marquée par la Constitution.

En un mot, Citoyens Directeurs, des secours, des troupes, des autorités constituées, un traitement lent et doux ; tels sont les moyens d'assurer la conquête des Départements cidevant insurgés.

Signé : Dumas

Je vais vous envoyer incessamment les tableaux des administrations projettées pour le Département des Deux-Sèvres ; j'y joindrai les noms des communes dont il a fallu completter les autorités constituées, dans le même département ; et à la fin de cette dernière besogne, sera aussi celle de ma mission dans les pays soumis.

AD85 - Archives de la Guerre de Vendée conservées aux Archives nationales - AN F19 / 1016-2