LOUIS DE LA ROCHEJAQUELEIN
Commissaire extraordinaire du Roi
dans les Deux-Sèvres en 1814

3ème partie - LA ROCHEJAQUELEIN ET LES "FUEROS" DE LA VENDÉE

LOUIS DE LA ROCHEJAQUELEIN portrait ZZZ

 

 "Sire,

J'ai appris avec autant d'étonnement que de chagrin qu'on a osé faire concevoir à Votre Majesté des inquiétudes sur la Vendée telles qu'Elle aurait lieu de suspecter sa fidélité et son dévouement.

Je vous dois, Sire, la vérité, et je m'acquitterai de ce devoir avec la franchise, la loyauté que m'inspirent le zèle qui m'anime pour votre service et mon amour pour votre personne.

La Vendée est plus que jamais attachée à son Roi. Ce sont précisément ces dispositions recommandables qui rendent ce pays l'objet des intrigues de tous les mécontents du rétablissement de Votre Majesté.

On ose faire un crime aux Vendéens d'être peu disposés à payer les contributions.

Sire, lors de la première pacification, on a promis à ce peuple une exemption de contributions pendant cinq ans et de toutes levées d'hommes pendant le même temps et on ne lui a pas tenu parole ; à la seconde pacification par Bonaparte, celui-ci promit de ne pas faire payer les contributions arriérées et de ne pas ordonner de levées d'hommes pendant cinq ans ; rien de tout cela n'a eu son effet. Voici la cause que, dans ce moment, ils espèrent obtenir ce que les gouvernements de la Révolution leur avaient promis et que des gens malveillants cherchaient à leur persuader qu'il fallait qu'ils demandassent comme une chose qu'on ne pouvait pas leur refuser.

Ce n'est là qu'un désavoeu à crochet, et La Rochejaquelein, qui ne saurait oublier qu'il est avant tout commissaire du Roi et chargé, comme tel, de faire rentrer les impôts, ne peut tenir un autre langage. Du moins présente-t-il au monarque, selon toutes les formes désirables, une vérité désagréable, mais criante. Et qui date.

En 1800, en effet, Bourasseau de la Renollière, l'ancien membre du Conseil Supérieur de Châtillon de 1793, devenu conseiller général de Maine-et-Loire, signalait à Hédouville les plaintes des membres de l'administration municipale de Mortagne contre la violation de l'engagement, contacté par le gouvernement, de remettre à la Vendée "les impositions des années cinq, six et sept" (sans doute 1795, 96, 97).

Le percepteur de Mortagne, écrivait-il, "s'obstine à les exiger avec un bon petit nombre d'autres" et à employer tous les moyens rigoureux mis par la loi à la disposition des receveurs des deniers publics. Et Bourasseau, faisant observer que les habitants du canton étaient pour la plupart "hors d'état de supporter une charge pareille et d'acquitter l'arriéré des impositions", joignait sa voix à celle des administrateurs pour faire savoir en haut lieu que "ne pas mettre un terme à la barbarie des vampires de la fiscalité, c'était exposer la République à voir rallumer en Vendée le flambeau de la guerre civile".

Sous l'Empire, cet état de choses n'avait pas changé. Il était bien connu de M. de Barante, sous-préfet de Bressuire, de même que ce propos cynique d'un administrateur : "Puisque nous n'avons pu vous tuer, nous voulons vous ruiner."

La Rochejaquelein se réserve, lui, de fournir à Louis XVIII une documentation sur ce sujet. En attendant, il assure le Roi que "les Vendéens, dont la méfiance fait le fond du caractère pour avoir été si souvent trompés, sont entièrement disposés à satisfaire aux charges publiques" ; que les inquiétudes qu'il a lui-même éprouvées au début de sa mission se sont "vite" dissipées. "Les réfractaires, dit-il, sont des jeunes gens revenus de l'armée sans congé ou munis d'une simple permission ; d'autres sont des blessés qui ont recouvré la santé ; beaucoup, de tout jeunes gens qui ont fait la guerre depuis six mois dans le pays ou "n'ont point servi" ; mais "tous seraient fort aises de servir le Roi". C'est pourquoi il a sollicité l'autorisation de lever une garde de Vendéens. Sollicité, mais non prise de son chef. "Je connais trop mes devoirs, les bornes des pouvoirs dont je suis revêtu pour me permettre un pareil écart", proteste-t-il.

Mais, chez le gentilhomme de vieille race chevaleresque, si profondément identifié à sa terre natale, le ton monte insensiblement. Il étouffe de contrainte et d'une indignation qu'il a grand'peine à contenir.

"Ce peuple, Sire, est constant et même opiniâtre dans sa manière de penser : tous les efforts que l'on peut faire pour l'engager à changer sont vains. C'est une atrocité que de le calomnier auprès de Votre Majesté, de vouloir lui ravir l'estime et l'affection de son Souverain. C'est cependant, Sire, ce que l'on tente, d'après les avis que je reçois de Paris.

Je succomberais à la douleur que j'en ressens si je ne comptais sur la bonté, la justice et la haute prudence de Votre Majesté. J'aime tendrement mon pays et j'en suis aimé et estimé. Je possède sa confiance tout entière. J'emploie avec succès , pour le bien du service, mon ascendant sur les esprits ... Les Vendéens de ce département - la formule est savoureuse - sont tels qu'ils ont toujours été et que V. M. peut désirer qu'ils soient. Après les agitations dont ce pays a été le théâtre, il n'est pas possible que les esprits reprennent tout à coup le calme, mais tout se borne à des bruits vagues ..."

Et de sa plume frémissante, il dresse le tableau des sacrifices et des épreuves de la Vendée au cours de ces dernières années : la pauvreté du peuple, les vexations des agents impérialistes, les confiscations, les emprisonnements, les dépenses pour les remplaçants, les sacrifices exigés clandestinement et souvent rejetés en matière de conscription, les énormes réquisitions enfin, effectuées pour l'armée d'Espagne, tous les obstacles en un mot que rencontre la rentrée des impôts.

"Je supplie V. M. de prendre en considération les plaintes de cette contrée au sujet de l'impôt additionnel sur le sel, ainsi que sur la taxe extraordinaire mise par Bonaparte. Cette augmentation, qui en porte la livre à 8 sols, est plus onéreuse en ce pays qu'ailleurs, à cause de la grande consommation qui s'en fait pour les bestiaux et pour le pain: celui qu'on mange ici, n'étant absolument que de farine de seigle, en exige beaucoup pour le rendre plus sain et le conserver.

Les percepteurs sont en horreur à raison des vexations qu'ils ont fait éprouver aux Vendéens ... Il faudrait entrer dans des détails minutieux pour les faire connaître. J'en tracerai un rapport particulier, parce qu'il est important et urgent de les faire disparaître ...

Le voeu général du peuple et le mien seraient remplis si un prince de la maison royale prenait la peine de venir visiter cette contrée. Cette faveur serait regardée comme la plus douce récompense du royalisme qui a toujours animé et anime encore l'universalité de la population, un moyen de faire parvenir au pied du trône la vérité dans toute sa pureté et d'imposer silence aux esprits indiscrets et méchants.

Ah ! Sire ! quelle injure on fait à ce peuple en voulant le faire passer pour rebelle ! Il faut le voir, comme moi, pour le connaître et le juger. J'espère que V. M. me pardonnera des expressions un peu vives, mais la calomnie dont on couvre mon malheureux pays m'est insupportable ..."

Tout le Français d'avant la Révolution, celui dont Tocqueville a dit que, pour lui, "le pire était dans le sentiment servile qui fait obéir", est dans cette lettre à laquelle un grand espoir demeurait attaché.

Âme chevaleresque, Louis ne doutait pas que la rentrée des impôts, qu'on l'avait chargé d'obtenir ne fût payée de retour. Il était loin d'imaginer que le duc d'Angoulême, vers qui il dépêchait La Ville-Baugé, ancien frère d'armes de son frère, ne viendrait en juillet voir les Vendéens qu'en porte-parole des instructions gouvernementales ... après son départ de la Vendée.

Il attendait tout de cette rentrée d'impôts méritoire et Louis XVIII ne la dut qu'au seul prestige de La Rochejaquelein qui l'obtint lui-même par un miracle de persuasion, en jouant à fond de son propre prestige sur les coeurs, ainsi que l'atteste sa circulaire du 27 aux maires de Nueil, St-Pierre-des-Échaubrognes, Voultegon, Cirières, Saint-Amand et de son cher Saint-Aubin.

Il y exprime à la fois sa douleur de voir que les habitants de ces communes étaient les premiers à refuser de payer les contributions ... et son désir de les voir donner au Roi des preuves de son amour et de leur fidélité "... afin que le Souverain soit à même de les traiter selon leurs mérites, lorsque les circonstances seront devenues plus favorables pour lui. Veuillez, M. le Maire, dire à vos administrés que rien ne m'est plus pénible que de voir les seuls royalistes se refuser de soutenir le Roi."

Nueil se soumit en premier ... Saint-André-sur-Sèvre obéit aussi, bien que son percepteur, un nommé Château, eût naguère fait verser des sommes plus fortes que celles inscrites au rôle. "Nous espérons de la justice de M. le Marquis, disait savoureusement la pétition, qu'il nous accordera son changement ... Pour prouver notre attachement au Roi, nous allons payer en attendant. C'est avec confiance que nous vous faisons cette demande". Suivent les signatures accompagnées de cette mention émouvante : anciens soldats de Monsieur Henri.

La Rochejaquelein ajoute cette apostille : "Monseigneur, je continue à diriger les esprits dans le sens des volontés du Roi. Les impôts se payent généralement malgré la haine que l'on porte aux percepteurs, mais les Vendéens savent ... que ... il fut payer les impôts arriérés et que, s'ils ont à se plaindre de quelques percepteurs, leur changement ne peut avoir lieu que successivement."

Et le tout est envoyé à Paris.

Louis gardait grand espoir. Le 27, le duc de Berry lui avait écrit que le Roi ferait tout son possible autant que cela se pourra pour alléger les impôts. "Je soumettrai à S. M., disait-il, vos réflexions sur la manière dont les contributions sont levées dans votre province et je ne doute pas que, si la chose est jugée nécessaire, on ne la rectifie promptement."

La Rochejaquelein saisit la balle au bond et, dès le 29, fournit au prince les détails suivants :

"Je vais exposer à Votre Altesse Royale un motif puissant qui donne, il n'y a pas de doute, une gêne extraordinaire aux habitants du Bocage dans le paiement des contributions. Le Bocage paye un tiers de son revenu tandis que la Plaine n'en paye que le douzième. Cette erreur vient, soit de la différence d'opinion qui a toujours distingué ces deux parties du Poitou, soit parce que le Bocage a été estimé par un habitant de la Plaine qui ne connaît rien aux terres du Bocage. La preuve de cette vérité, c'est qu'il y a dans cette partie estimée, et notamment dans la commune de Boismé, des métairies affermées 300 francs qui payent 240 fr. d'impôts. Il faut nécessairement établir une comparaison entre le Bocage et la Plaine et mettre une juste estimation ..."

A partir du 5 juin, l'insistance de La Rochejaquelein devient plus ardente, au fur et à mesure que lui parviennent les avis des maires sur la rentrée des impôts. "Voilà des preuves incontestables de soumission et d'obéissance, écrit-il à cette date au duc de Berry. Plus j'obtiens de succès, plus j'espère que le Roi voudra avoir égard à mes demandes".

Celles-ci demeuraient invariables : changement des percepteurs, renvoi des gendarmes à pied, sans oublier, bien sûr, la réparation des exactions commises par les premiers et aussi par les seconds car des réfractaires étaient encore en prison.

Avec une ténacité bien vendéenne, ce grand passionné lance appels sur appels : - au duc d'Angoulême : "Je promets de réclamer la justice du Roi, et tous ces braves gens se soumettent, en attendant qu'elle arrive" ; - au duc de Berry : "Les paysans ne sont pas tous dissuadés que la perception ne se fait plus pour Bonaparte, les préfets et les gendarmes ; ils ont été tant volés par ce monde-là !" - au Roi : "L'inquiétude que les sommes à percevoir ne fussent pas versées dans les coffres de Votre Majesté a seule retardé la rentrée des contributions".

Le 10 juin, on le voit réclamer des receveurs de Parthenay et de Bressuire la prompte communication des relevés des sommes perçues par commune.

L'affaire lui tenait à coeur. Sans autres armes, pour vaincre la cabale des fonctionnaires, que sa franchise prouvée et reconnue, il s'évertuait à mettre en regard de la bonne volonté des Bocains la récalcitrance des habitants de la Plaine, se faisait délivrer des certificats de tous les versements, relançait les retardataires. On eût dit qu'il avait hâte, comme s'il prévoyait la catastrophe prochaine du trône des Bourbons et, donc, l'urgence de libérer la Vendée. Devenu presque sédentaire à Clisson, il y travaillait dans une autre rumeur que celle de la Cour, celle des nouvelles, apportées chaque jour, de rixes provoquées par cette odieuse maréchaussée à pied, de drapeaux descendus des clochers en pays thouarsais, voire de réunions nocturnes organisées à Montreuil-Bellay par Thibaudeau, oncle du sous-préfet de Bressuire, Tribert, qui s'y était rendu lui-même en grand mystère après avoir annoncé qu'il allait à Paris. Cette fois, c'en était trop. Beugnot, le ministre de l'Intérieur, prévenu par ses soins, devait destituer ce sous-préfet et le remplacer par M. Ferrand.

Un travail exténuant, en vérité, entre un double flot de pétitions venues d'en bas et de questions tombant d'en haut.

Il demanda au baron Louis, ministre des Finances, la latitude de changer lui-même les percepteurs convaincus de malversations. Le ministre la lui refusa. On craignait l'épuration arbitraire. On exigeait des preuves, des renseignements, la filière administrative avec son cortège de paperasseries, on restait méfiant. On ne voulait pas voir que, dans la France si durement éprouvée par vingt-deux ans de guerre, la Vendée, déjà saignée par 1793, était la grande indigente et la grande martyre, de celles qui ne peuvent attendre, sans souffrir gravement, l'effet des mesures toujours lentes de redressement économique et financier.

On se méfiait surtout de ce commissaire trop vendéen et trop ... influent. Et, pourtant il suffit de parcourir les 57 rapports qu'il a tracés entre le 1er et le 22 juin pour y découvrir un Louis de La Rochejaquelein tout compréhensif et même plein de bienveillance sinon d'indulgence. Nul parti pris dans ses demandes de remplacements de fonctionnaires, à tous les services intéressés : ministres de la Guerre ou des Finances, ou de l'Intérieur, ou inspecteur de la Gendarmerie, directeur des Domaines ou garde des Sceaux. En revanche, un tact où la bienveillance ne perd aucun de ses droits.

Sollicite-t-il du comte Lagrange l'envoi à Nantes d'un gendarme indésirable ? Il écrit : "J'oublie la conduite qu'il a tenu à Parthenay. Il est jeune. Il est marié et sa famille est fixée près de Nantes. Je sollicite, à ces titres, votre bienveillance pour lui". A Lagrange, il demande, par le même courrier, le maintien à Châtillon de deux gendarmes, "qui se sont toujours très bien conduits", et le grade de brigadier pour l'un d'eux. "Il me faudra garder, dit-il, que ceux qui ont adouci, autant qu'ils ont pu, les mesures de rigueur dont ils étaient chargés sous l'ancien gouvernement". Il va même jusqu'à transmettre au colonel Noireau (d'Angers) la demande personnelle de mutation de deux gendarmes, en rappelant à ce correspondant, dans une formule toute gracieuse, le temps où son père et le sien étaient camarades, sous Louis XVI, dans la gendarmerie de Lunéville. Enfin, quand il prie le général Dupont, ministre de la Guerre, de "relever les brigades ordinaires et de faire sortir les gendarmes venus d'Espagne", il n'omet pas de réclamer pour ces derniers demeurés sans solde la masse qu'ils ont en dépôt dans la caisse du conseil central de la Légion. On voit même Louis de La Rochejaquelein réclamer l'indulgence du garde des Sceaux pour un individu peu intéressant pris dans une rixe. Que nous voilà bien loin du royalisme obtus et exalté sous les traits duquel certains historiens de 1815 ont représenté ce frère de "Monsieur Henri" !

Toutes ces preuves d'impartialité ne devaient rien changer à la volonté arrêtée du gouvernement de n'accorder aucun pouvoir à ce commissaire-inspecteur considéré décidément comme trop populaire en son pays. Mais Cadoudal n'avait-il pas averti Louis, dès 1799, qu'il ne manquait pas de gens intéressés à ce qu'il ne fût pas envoyé en Vendée ? Puis, dans un temps où la tâtonnante monarchie constitutionnelle faisait litière - avec quelle imprévoyance de l'avenir ! - de toutes les unités vivantes incarnant les intérêts permanents du pays et s'orientait vers une représentation nationale sans bases, suivant l'observation de Fiévée, c'est-à-dire sans libertés des communes et des provinces, sans ordres et sans corporations, en d'autres termes vers la représentation d'un pays qui - au sortir des mains de Napoléon - n'était fait que pour être administré, la prétention de la Vendée militaire à réclamer le droit, commun à toutes les provinces avant 1789, d'être gouvernée, jugée, policée par des hommes du pays, sonnait désagréablement aux oreilles d'hommes de gouvernement du dix-neuvième siècle.

Car c'est là que réside le conflit entre la Vendée et le gouvernement de Louis XVIII. Ici plus que partout ailleurs, on avait conservé le souvenir très vif des libertés de l'Ancien Régime. Et ce souvenir, une persécution systématique de vingt années avait contribué à le pérenniser avec plus d'intensité que ne l'auraient pu faire les plus habiles endoctrinements. Or, dans quelques années, on verra Louis XVIII dissoudre la Chambre dite "introuvable" en grande majorité peuplée, non d'incapables et d'intelligences obtuses comme le veut la légende créée par les Libéraux, mais bien, comme l'ont souligné la Gorce et le marquis de Roux, d'hommes qui avaient gardé le souvenir très vif des libertés d'avant 1789. Il n'est pas inutile de rappeler ici le mot fameux qu'eut Napoléon apprenant cette dissolution : "Le Roi casse le cou à sa dynastie". Cette phrase venge autant la Vendée méconnue que les hommes de la Chambre Introuvable.

Mais, à cette divergence de points de vue que révélaient les revendications vendéennes au regard de la politique royale s'ajoutait la psychose créée par plus de vingt ans de souffrances, de vexations et d'injustices, en un mot par le régime d'exception appliqué à ce pays.

En 1800, le conseiller général de Maine-et-Loire, Bourasseau de la Renollière, écrivait au général Hédouville :

"Le Vendéen est infiniment plus courroucé contre les "instruments" de ses malheurs qu'envers les "ordonnateurs" des vengeances nationales" ; et, en 1804, au préfet de Maine-et-Loire : "Les Vendéens ont connu les amnisties suivies d'égorgements affreux et ces images lugubres demeurent sans cesse présentes à leur imagination effrayée".

Tel était le Vendéen en 1800 et 1804, tel il est demeuré en son âme profonde en ces premières années de la monarchie restaurée. "Les habits bleus, les épaulettes, les panaches rouges, écrit Louis de La Rochejaquelein, rappellent aux Vendéens que ce sont ces mêmes hommes qui les vexaient naguère ... Ils croient toujours voir en ces hommes-là les bourreaux de leurs familles."

Et comme pour aggraver le malaise, se posait la grave question, plus aiguë que jamais, des réfractaires au Concordat de Bonaparte.

Nombreux étaient les prêtres "anticoncordataires" dans le Bocage bressuirais. Dans la région de Châtillon, une foule de gens se réclamaient toujours de leur ancien évêque Mgr de Coucy. Beaucoup avaient conservé leurs prêtres et, parmi ceux d'entre eux qui demandaient à être réintégrés dans leur cure, figurait l'abbé Joubert, l'ancien curé de Boismé, venu des premiers trouver Louis de La Rochejaquelein.

C'était là affaire ecclésiastique. C'est donc au cardinal grand-aumônier de France, cet Alexandre de Périgord, ancien archevêque de Reims, le plus illustre des anticoncordataires, dont Louis XVIII restauré avait fait son ministre des affaires ecclésiastiques, que Louis en référa, non sans l'aviser qu'il avait engagé ces vénérables confesseurs de la foi à reprendre leur saint ministère.

Mais quand il eut reçu les instructions du cardinal lui faisant connaître que "les braves confesseurs de la foi devaient attendre avec patience, douceur et charité le résultat des négociations entamées avec Rome" en vue d'un nouveau concordat, il s'empressa de leur prêcher la soumission aux ordres reçus.

"J'ai eu le bonheur de voir revenir quelques prêtres", écrit-il à quelque temps de là. Ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, de transmettre et d'appuyer le voeu de ses populations de voir revenir Mgr de Coucy en suggérant au cardinal sa nomination au siège, alors vacant, de Poitiers, et aussi de plaider près de l'abbé Soyer, vicaire général de ce diocèse auquel le Bocage avait été, en 1802, rattaché, la cause de ces pauvres prêtres vis-à-vis desquels le ministre Montesquiou s'était montré d'une intransigeance brutale. "La lettre du ministre est trop dur, écrit-il, pour ramener les dissidents à la soumission qu'ils doivent aux supérieurs nommés par suite du Concordat."

Sa dernière lettre porte la date du 22 juin 1814. Elle est adressée à l'Inspecteur général comte Lagrange, alors attelé au "travail de la Gendarmerie". C'est sa suprême démarche pour obtenir que soient enlevés de la Vendée les gendarmes d'Espagne toujours là.

Déjà il avait reçu la lettre officielle lui annonçant sa nomination de capitaine-lieutenant des grenadiers de la garde royale.

Il allait regagner Paris, la cour, joindre le Roi. Il était prêt. Son dossier était constitué avec l'aide de son secrétaire, lequel était un ancien militaire.

Ils jouissait près du Roi d'une situation enviée, jalousée même, grâce à sa femme, cette fille unique du gentilhomme d'honneur de celui qui avait été le comte de Provence, elle-même filleule du Roi d'aujourd'hui, Victoire de Donnissan.

A ce nouveau poste, le guettait, l'attendait une autre armée de solliciteurs.

Nul ne fut plus assiégé à Paris parmi les grands seigneurs de la cour, aussi bien des bonapartistes que des royalistes, ce qui entraîna un jour ce dialogue joli, entre le capitaine-lieutenant des grenadiers à cheval et un solliciteur : "Pourquoi vous adressez-vous à moi ?" - "Parce qu'on sait que vous ne rebutez personne."

Mais ses Vendéens demeuraient sa préoccupation majeure.

Ses entretiens personnels avec le Roi, qu'il approchait chaque jour, sont de ceux qui ne laissent pas de trace dans les archives administratives. On sait seulement, par un de ses amis les plus intimes, le Bordelais Queyriaux, que Louis était "prêt de réussir" à faire rendre justice aux Vendéens, quand se produisit le retour de l'île d'Elbe.

Le digne frère de Monsieur Henri avait senti battre avec trop de force contre son coeur le coeur de la Vendée au cours de ces journées d'inspection dans le Bocage, vérifié avec une trop étreignante évidence la phrase de Cadoudal, pour ne pas se donner coeur et âme à cette tâche.

Et, huit mois après son retour à Paris, Louis XVIII quittait les Tuileries en fuyard devant Napoléon qui, sitôt débarqué, s'était hâté de gagner cette Vendée bonapartiste qu'était la région de Grenoble, alors que le Roi laissait, en s'en allant, les ordres les plus propres à neutraliser la Vendée blanche.


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Cependant les rares bateaux français qui osaient se risquer encore au large des côtes françaises eussent pu apercevoir, durant les premiers jours de mai, une frégate anglaise faisant voile vers les côtes de Vendée. Une frégate suivie d'un convoi d'armes.

C'était Louis qui revenait vers sa Vendée, animé du désir de montrer en elle le pays de la bravoure et de la fidélité.

Le soulèvement de 1815, observe avec justesse Roger Grand, groupa dans l'ensemble plus d'hommes que la levée d'armes de 1793. Et pour cause. Il est le fruit de vingt-deux ans de souffrances et de vexations. 1815, c'est la lutte pour les Fueros.

Mais combien de nos grands historiens ou prétendus tels se sont jamais doutés que, lorsque Louis tomba dans les dunes de sable de la côte montoise le 4 juin, frappé d'une balle au coeur, il emportait avec lui dans la tombe l'espoir ultime de la Vendée.

 

Baron de La Tousche d'Avrigny

Extrait de l'article - Société des Sciences, Lettres & Beaux-Arts de Cholet et de sa Région - 1957 - p. 82 à 86

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