LOUIS DE LA ROCHEJAQUELEIN
Commissaire extraordinaire du Roi
dans les Deux-Sèvres en 1814

2ème partie - LA MISSION DU GÉNÉRAL RUTY

LOUIS DE LA ROCHEJAQUELEIN portrait ZZZ

 

 

Il serait exagéré de dire que la Vendée réclamait, en 1814, le retour pur et simple à l'Ancien Régime. Il n'en est pas moins certain qu'elle avait acquise la mentalité d'une nation qu'une longue résistance, tour à tour active et passive, a rendue consciente de ses droits autant que de ses devoirs.

Décimée, pillée, saccagée, persécutée par le vainqueur, elle n'avait jamais été soumise et les pacifications successives n'avaient été, en somme, que l'octroi d'autant de "fueros" fort mal observés d'ailleurs, mais qui n'en différenciaient pas moins profondément, pour le présent et pour l'avenir, du reste de la France, cette province : la seule que la Révolution ait formée - bien malgré elle.

L'unanimité propre au caractère vendéen, préservait son âme. Une unanimité qui puisait sa source au plus profond de l'histoire, dans l'antique communauté villageoise, ciment de quelque quarante mille cellules sociales de l'ancienne France. Et la communauté villageoise au sein de laquelle, nous dit Fünck-Brentano, "tout le monde est étroitement uni par des croyances où nul doute n'est intervenu, par des traditions communes, et lié, sous la direction du seigneur, par un attachement quasi religieux à la personne du Roi qui personnifie la patrie", reposait depuis un millénaire sur l'organisation et les traditions du foyer.

Par la Constitution civile du Clergé et le supplice du Roi, la Révolution s'attaquait donc à ses bases. Mais la conscription fut l'atteinte directe à son existence.

Réduite à se défendre ou à disparaître en réagissant contre l'élément étranger, la communauté villageoise s'était solidarisée avec ses jeunes gens, avait expulsé de son sein les patauds. Dans la communauté, il est impossible que la religion soit affaire d'opinion personnelle. Ç'avait été au siècle précédent, alors que la communauté villageoise était vivante par toute la France, la cause profonde, nous dit M. Brentano, de la révocation de l'édit de Nantes. Et c'est du fusionnement réalisé par des chefs d'envergure, de toutes les cellules restées vivantes entre la Loire, le Thouet et l'Océan, qu'est née la grande Armée catholique et royale.

Soudées devant le péril en une masse redoutable, elles avaient pu maintenir six mois "leur droit gouvernement".

L'écrasement de leur grande Armée, suivi d'atroces représailles, n'anéantit point pour autant la communauté, mais la renforça. C'est que la cellule de 1793 : LA PAROISSE, est, par excellence, une organisation de guerre. Elle a son capitaine élu par la paroisse ... En 1814 encore, comme il y a vingt-deux ans ! Exemple unique de la conservation d'une institution sociale disparue. Au nord de la Loire, en effet, l'individualisme breton n'a créé que des maquis.

Après le traité de 1795, dont un article stipulait la formation d'une garde territoriale vendéenne, les pacificateurs tentèrent de ruser en l'amalgamant de réfugiés, c'est-à-dire de patauds revenus au pays sous la protection des armées bleues.

Voici ce qu'écrit à ce sujet, au général Hédouville, Bourasseau de la Renollière, ancien membre du Conseil supérieur de Châtillon-sur-Sèvre, qui en avait démissionné pour protester contre le séquestre des biens des républicains et allait jusqu'à préconiser, pour pacifier les esprits, des mariages entre les officiers bleus et les Vendéennes.

"L'inventeur de cette garde a-t-il calculé la réaction ? N'allez pas vous persuader que le peuple verra d'un bon oeil les non-réfugiés s'envoler sous les drapeaux de la liberté. Il est bon de vous prévenir qu'il est tellement ombrageux et défiant qu'il suffit aux plus chers de ses amis de fréquenter des républicains pour qu'il leur retire aussitôt sa confiance et ne traite ces entretiens familiers de véritable apostasie."

L'occupation du pays par Hoche, en 1796, avec 30.000 hommes ne pouvait que contribuer à cimenter les assises de la communauté. Voici le tableau qu'en dresse Bourasseau : "Le pillage, l'enlèvement des bestiaux et des grains, les corvées, les emprisonnements arbitraires, le meurtre, le viol ont reparu avec une fureur égale à celle de Robespierre ... La force armée impose aux communes des contributions en nature, quoique la Constitution porte qu'au Corps Législatif seul appartient d'en établir. Elle détourne les laboureurs de leurs travaux champêtres en les contraignant à voiturer, transporter gratuitement, et quelquefois à des distances éloignées, les matériaux et les denrées à son usage. Elle punit une commune par des amendes pécuniaires énormes et l'emprisonnement de ses jeunes gens, parce qu'il aura été commis un assassinat sur son territoire ... Le pillage est défendu, nous dit-on, mais il est impuni. Si l'on propose des moyens de le prévenir, on ne veut pas en faire usage ..."

Quelques avances gracieuses de Napoléon, comme la reconstruction d'églises, ne déracinèrent pas - le pays de Vallet excepté - les préventions des Vendéens. Pas davantage la conscription et les infiltrations des idées nouvelles ne pouvaient-elles porter un coup de sape décisif dans l'armature morale du pays. Le sang versé en commun cimentait plus que tout l'unanimité vendéenne.

C'était donc, non pas la seule région de France présentant des tendances régionalistes accusées, mais la seule province vivante que retrouvait le Roi en 1814. Et une province qui, dans sa joie tumultueuse du retour de son Prince et protecteur, demeurait étonnée de voir encore là cet appareil administratif et tracassier du régime ... étranger.

Au milieu d'une pareille incertitude, l'arrivée du chef-né de la communauté ne pouvait produire qu'une effervescence générale. De lui, et de lui seul, on attendait tout, l'obtention de la justice du Roi et la libération du pays.

Libération. - Le terme n'est pas une figure. La présence d'une armée policière sur son sol attestait la maintenance du pays dans cet état de siège où l'avait mis l'Empire expirant. La cessation de cet état de choses s'imposait d'urgence. La Rochejaquelein en avertit le duc de Berry dès le 12, tout en lui confirmant les bonnes nouvelles données la veille relativement à l'esprit en général et aux dispositions des Vendéens à participer aux charges publiques. Il précisa que le bien général exigeait "que les gendarmes extraordinaires, tels que ceux venant d'Espagne, fussent retirés du pays, y ayant été placés par l'ancien gouvernement pour en tourmenter les habitants".

"Ils ont si bien rempli cette tâche, précisait-il, qu'ils leur sont odieux ..."

Mais le général Ruty, chef de la mission dont Louis n'était qu'un membre, l'agent désigné pour les Deux-Sèvres, était loin de tenir ce langage.

RUTY général

Ruty, Franc-Comtois d'origine - il était né à Besançon - et alors âgé de trente-neuf ans, est le type de cette génération grandie avec la Révolution et à laquelle l'ancienne France était chose complètement étrangère. Ancien élève de l'école de Châlons, officier à l'armée du Rhin puis à l'armée d'Espagne, il était parfaitement ignorant, au demeurant, de la région qu'il était appelé à pacifier. M. de Barante l'a défini "l'homme des prudences excessives". Seulement, cette prudence - à cause de laquelle il avait peut-être été choisi - ne corrigeait pas chez lui la déformation professionnelle du militaire. Ruty était le type achevé du fonctionnaire à galons pour qui ne compte que l'exécution des ordres reçus dans le respect absolu et uniforme des règlements.

Sa mission ? Il en a, dès le 10 mai, donné au préfet de Maine-et-Loire, Hély d'Oissel, qui est l'ancien préfet de Napoléon, la définition suivante : "Elle consiste à seconder les fonctionnaires publics dans les efforts qu'ils doivent faire pour assurer l'exercice de l'autorité légitime, calmer les agitations ... et prévenir celles qui donnerait lieu de craindre, par la suite, toute exaltation d'opinions qui ne recevrait pas une utile et raisonnable direction".

Ruty est l'homme de l'ordre administratif, en dehors et au-dessus de toute contingence extra-légale. Avec un pareil état d'esprit, il est tout de suite heurté par la mentalité vendéenne. Dès le 14, il l'écrit au ministre de l'Intérieur : "Les opinions sur les hommes et les choses sont assez éloignées ici de cette modération qui accompagne l'impartialité." Et, comme il prétend donner un gage de la sienne, il enjoint, ce même jour, au sous-préfet de Saumur de surseoir, à l'envoi de troupes dans les villages des Mauges "ayant pris part au dernier mouvement" - celui du 4 mai - avant qu'il lui ait fait connaître "l'esprit des habitants".

C'est tout juste ici, pour ce brid'oison à épée, la prise d'arme de 1793 n'est pas considérée comme un délit. "Il faut, écrit-il le 23 à Hély d'Oissel, que les rapports de service et de subordination que la loi établit ... se reprennent sur-le-champ ... Il faut que le recouvrement de l'impôt se poursuive avec une activité proportionnée à la quotité de la dette contractée envers l'État. (Le Roi ne fait pas grâce d'un centime aux Vendéens qui ont tout sacrifié pour sa cause). Il faut que la gendarmerie reprenne dès ce moment le service qui fut l'objet de son institution. Sous un gouvernement rigoureux, cette troupe a eu à faire respecter des lois violentes ... Rendue à ses véritables fonctions sous le gouvernement paternel qui nous est réservé, elle ne sera désormais que l'agent nécessaire de lois bienfaisantes, l'égide des bons ... la garde qui veille dans les campagnes ... pour la sécurité des citoyens soumis aux lois ... A l'exception des gardes nationales, aucun autre rassemblement armé ne doit paraître dans les campagnes ... L'armement spontané d'une partie de la population sans l'intervention des magistrats peut ... être excusé par les circonstances ou les motifs qui y ont donné lieu ; un pareil mouvement serait un véritable et funeste délit sous un gouvernement régulier ..."

Ruty était loin du compte. L'incompréhension étant faite ici de l'abîme qui séparait la France administrative, issue de la Révolution, de la France patriarcale, patronale, féodale dont la Vendée restait, par un émouvant anachronisme, une survivance, il était maladroit de heurter l'âme profonde d'un peuple d'autant plus méfiant qu'il avait plus souffert que le reste de la France du choc révolutionnaire.

Ce n'était certainement pas la méthode de Ruty qui réussirait à pacifier les esprits, mais bien, comme l'écrit La Rochejaquelein, "le rétablissement de la confiance". Il était vain de prétendre la rétablir si l'on persistait à conserver l'appareil administratif et militaire, ou plutôt policier, et surtout le personnel qui avait eu à "faire respecter des lois violentes", autrement dit à appliquer à la Vendée un régime d'exception.

Mieux éclairé sur le compte de l'Ouest, mieux averti aussi de ses propres intérêts, Louis XVIII eût dépêché le duc de Berry en Vendée aux lieu et place de Rutty. Quand La Rochejaquelein conjure le Prince de venir sur place - et il n'a pas fini de l'en supplier - il fait preuve d'une vue très juste. Le Prince restant à Paris, les fonctionnaires qui se savaient détestés de leurs administrés ne devaient pas tarder à relever la tête et à entamer la lutte contre les commissaires royaux les plus influents : La Rochejaquelein au sud de la Loire, d'Andigné au nord.

"Il faut perdre les Vendéens dans l'esprit du Roi", dira, en juillet 1815, l'habile Fouché. La campagne de dénigrement date en réalité de mai 1814. Elle s'est exercée sur les deux rives de la Loire. D'Andigné, nommé le 24 mai commissaire dans le nord de l'Anjou, éprouva tout de suite les effets des rapports insidieux. De même, Louis de La Rochejaquelein devait être très vite l'objet de l'hostilité des fonctionnaires, non pas sournoisement mais d'une manière virulente.

Assurément, lui ne conçoit pas du tout sa tâche - et pour cause - comme le méticuleux Ruty. Et la proclamation qu'il adresse, le 13, au moment de faire sa première tournée, nous change quelque peu du style Ruty.

"Le Roi m'a fait l'honneur de me choisir pour venir parmi vous, afin de vous faire connaître ses intentions paternelles ... Il connaît votre attachement, votre fidélité et vos nombreux sacrifices, il m'a chargé de vous témoigner sa satisfaction pour votre noble conduite passée ... De longs malheurs sont effacés par la présence de notre bon Roi : au lieu des guerres les plus désastreuses, vous jouirez de la paix la plus durable ; acquittez vos contributions arriérées et prouvez à la France que vous n'avez voulu, depuis vingt ans, combattre que pour Dieu et le Roi et non par intérêt, et que, si vous avez refusé de payer les impôts, ce n'était que pour diminuer les ressources de Bonaparte et en conserver au Roi. Je vous recommande la réunion des partis et l'oubli des offenses. Clisson, le 13 mai 1814. De La Rochejaquelein, colonel de cavalerie, Commissaire du Roi".

Parti de Clisson à dix heures du matin, il prend le chemin de Courlay, pour remonter par Terves, Chanteloup, Le Pin jusqu'à Saint-Aubin-de-Baubigné. Sur tout son parcours, "des foules de vieillards, de femmes, d'enfants" ne cessent d'accourir en criant : "Vive le Roi !" A Courlay, l'un des bourgs "les plus maltraités" par l'ancien gouvernement et où l'accueillent quatre mille personnes, les filles, non contentes de lui offrir des fleurs, exigent qu'il s'en pare. Au Pin, le curé le harangue, les jeunes filles offrent encore des fleurs, lui récitent des vers et lui chantent des chansons. Cette montée vers Saint-Aubin est moins une inspection qu'un voyage triomphal dans l'essaim "constant" d'escorteurs à cheval accourus de différentes paroisses, à travers une multitude de jalonnements humains avides de lui crier leur foi, cette foi que proclament les drapeaux "multipliés" sur les clochers d'alentour.

Et le triomphe atteint son zénith le soir avec l'entrée du Commissaire extraordinaire du Roi dans Saint-Aubin-de-Baubigné. Une explosion d'amour déferle vers celui qui, pour tous, est demeuré "Monsieur Louis". Elle a tôt fait, cette foule-là, de rompre les deux haies cérémonieuses formées par les gendarmes de Châtillon. Jalousement, furieusement, elle happe son seigneur et son enfant, l'entoure, le presse, l'embrasse, les jeunes gens les premiers de tous.

"... Saint-Aubin, lieu de ma naissance où habitent mes soeurs, confiera ce soir à l'un de ses illustres correspondants le héros de la journée, il m'est impossible de vous exprimer la satisfaction que j'ai éprouvée en arrivant dans cette commune ... Aux cris de joie de "Vive le Roi" de toute la population ... se sont mêlés les caresses les plus affectueuses et des démonstrations de joie si touchantes que j'en ai été ému jusqu'aux larmes. Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous m'ont pressé, embrassé à l'envie ; la plupart ont passé leur jeunesse avec moi et n'ont cessé de m'aimer ... Mon voyage a été un vrai triomphe pour Sa Majesté, elle règne dans tous les coeurs."

Un triomphe. Il a dit le mot juste. Le bourg est tout tendu de blanc. Un piquet d'honneur se constitue spontanément à l'entrée du Rabot dès qu'il en franchit la porte, tandis qu'affluent porteurs de fruits, porteuses de fleurs ou pétitionnaires.

Et ce triomphe n'est pas fini. Voyez plutôt la lettre qu'il écrit à son retour à Clisson le 16 mai.

"Monseigneur,

Je suis parti hier de Saint-Aubin d'où j'ai daté la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse Royale le 14. J'ai parcouru les communes des Aubiers, de Nueil, de Saint-Clémentin, de Voultegon et de Beaulieu. J'ai été accueilli partout ... avec des transports de la plus vive allégresse ... Dans chaque endroit j'ai été complimenté par les magistrats, les curés, les particuliers ; on m'a accablé de fleurs, on a chanté des Te Deum et allumé des feux de joie aux cris de "Vive le Roi !" et aussi à celui de "Vive La Rochejaquelein !" au bruit de la mousqueterie.

Vous excuserez, Monseigneur, ces bons Vendéens dont la simplicité mérite indulgence, et aussi moi, de ce que j'ose vous le dire : mais j'ai promis à V.A.R. de l'informer de tout et de lui faire connaître l'esprit de la contrée ; il faut bien que je m'en acquitte. Ce m'est un devoir.

Voici ce qui m'est arrivé à ce sujet presque partout depuis mon entrée dans le pays :

Fâché de voir ces bonnes gens associer, dans l'expression de leur joie, mon nom à celui de Sa Majesté et souvent même le faire précéder, je leur ai représenté combien ils s'écartaient des règles du respect et de la convenance et leur ai recommandé de se borner au cri de "Vive le Roi !" ; partout ils m'ont répondu : "Ah ! j'aimons ben le Roi, mais je ne le connaissons point, et vous, je vous connaissons et je vous aimons ben !" Mes représentations étant inutiles à cet égard, j'ai pris malgré moi le parti de les laisser faire.

Je me suis rendu le soir à Bressuire, j'ai trouvé à l'entrée de la ville tous les habitants, de la Garde nationale sous les armes ainsi que la Gendarmerie ... J'ai allumé un feu de joie au milieu des cris de "Vive le Roi !" et un bruit de décharges multipliées de mousqueteries. J'ai ensuite passé en revue la Garde nationale et la troupe. De là on s'est rendu à l'église, où le curé a chanté le Te Deum après lequel il a fallu me rendre dans les deux principaux quartiers de la ville pour y allumer encore deux feux de joie dressés par le zèle spontané des habitants. Le soir il y a eu un bal et la danse a été entremêlée de couplets à la gloire du Roi et de témoignages d'affection pour son commissaire.

J'ai harangué la population de chaque endroit sur mon passage et parlé particulièrement aux personnes méfiantes sur la nécessité de vivre en paix et de payer les contributions. Je n'ai, Monseigneur, qu'un compte satisfaisant à rendre à V.A.R. de l'heureuse disposition où j'ai trouvé les esprits sur les différents points importants. Je me réjouis bien sincèrement de l'heureux succès qu'a eu jusqu'ici ma mission pour le bien du service de Sa Majesté et le repos de mes concitoyens et l'avantage de l'État.

Que je regrette que V.A.R. ne soit pas témoin du spectacle enchanteur qu'offre en ce moment cette contrée ! ...

Ce peuple-ci n'est pas, certes, comme un autre ; il a une physionomie particulière ... Il mérite ... les regards des princes de la famille royale, il mérite d'être honoré de leur présence auguste comme la récompense de son amour invariable pour son Roi, de l'énergie et du courage qu'il a déployés pour sa cause sacrée. C'est parmi de pareils gens que les princes pourront connaître leur grandeur et juger de la force que donne à l'État l'amour des peuples à caractère. Voici, Monseigneur, un trait qui fera juger à V.A.R. la vérité de cette observation."

Ici, Louis raconte l'aventure arrivée à Gilbert-Desvoisins, auditeur au Conseil d'État, commissaire nommé par le gouvernement provisoire" pour tenter ce qu'il y exécute lui-même par ordre du Roi". Gilbert-Desvoisins, ayant, au cours d'une harangue aux Aubiers, invité les paysans à déposer leurs fusils, ceux-ci lui répondirent :

"Nous n'avons pas d'ordre à recevoir de vous pour ça, nous ne quitterons nos armes que quand un autre que vous l'aura dit : "Puis, après avoir fait une décharge à poudre, ils avaient fièrement rechargé à balles en sa présence".

Et Louis de conclure :

"Autant ils sont peu maniables pour ceux qu'ils ne connaissent pas, autant ils sont souples, dociles et obéissants devant ceux qu'ils connaissent de longue main et qui ont, par leur antique loyauté, mérité leur estime et leur confiance."

Suit cette phrase audacieuse :

"V.A.R., le Roi lui-même ne gagnerait rien sur ces têtes méfiantes si La Rochejaquelein n'y était pas et ne les assurait que vous êtes réellement les chefs augustes de la nation. Tout ce que je vois ... me confirme la nécessité d'adopter toutes les mesures que j'ai proposées dans mes précédentes pour que tout soit tranquille et le peuple content ..."

Ce langage, que certains esprits d'aujourd'hui trouveront peut-être audacieux sinon naïf, n'attira pourtant pas à son auteur la disgrâce du Roi, Louis étant jugé aux Tuileries "franc, loyal et non intrigant".

A sa lettre du 11, le Prince avait répondu par un message de satisfaction nuancé de sympathie envers la Vendée, mais empreint de scepticisme à l'endroit des vexations de la maréchaussée.

"Je n'avais aucun doute sur la bonté et l'esprit de votre province, modèle de fidélité et de dévouement dans les temps les plus orageux de la Révolution. Ma seule crainte était que, dans ce moment, un zèle trop ardent ne fit adopter à quelques individus des mesures qui ... auraient pu nuire au bien général. Je vois que la conduite des braves Vendéens est aussi sage que leur dévouement est vrai. Continuez, Monsieur, à entretenir cet esprit de concorde si nécessaire dans ce moment au bien public. J'aurai égard, autant que je le pourrai, aux demandes que vous me faites. Les autorités devraient s'opposer aux vexations des gendarmes : si elles existent, on prendra des mesures ...
Je suis sensible au désir que me témoignent les Vendéens de me voir ; assurez-les que je partage ce désir, que j'espère que les courses que je serai bientôt dans le cas de faire me conduiront de ce côté et recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite estime. Charles-Ferdinand."

Mais le périple effectué par Louis sous les acclamations jusqu'à Saint-Aubin et terminé le 16 avec son départ de Bressuire, à 10 heures du matin, sous escorte des gendarmes et des gardes nationaux, après sa visite de l'hôpital, déchaîna contre lui "l'insidieuse rumeur". Si violente était celle-ci que le ministre de l'Intérieur, le bon Beugnot, tout effaré, s'empressait, dès le 18, de lui écrire son émotion. On parlait à Paris d'habitants soulevés, d'excès commis par les Blancs. Bref, tout l'Ouest était sur le point d'être mis de nouveau à feu et à sang. Le général Ruty, qui s'était établi à Angers, bondit sur sa plume pour demander des explications au commissaire des Deux-Sèvres qui répondit par retour du courrier en l'invitant à venir s'assurer de visu qu'il ne se passait rien d'alarmant. Non, rien, sauf - on le suppose et surtout on le devine - un "libera nos" général jailli du sein de cette foule paysanne à l'adresse des gendarmes, des fonctionnaires et surtout des percepteurs accusés globalement d'exactions.

Un passage de la lettre de Louis, adressée le 16 au Prince, est suggestif à cet égard : "Tout le monde m'a promis d'être calme. Mais comment compter sur la promesse de tout un peuple !" Et la situation était d'autant plus délicate que, la veille de sa venue à Bressuire, le commandant de gendarmerie (de cette gendarmerie à pied si minutieusement sélectionnée par Fouché et d'ailleurs rattachée si directement à son ministère que, dès l'an IX, il l'appelait l'armée de la Police) avait distribué des cartouches à vingt-huit mauvais garçons, en se vantant qu'avec les quarante-cinq gendarmes envoyés dans cette ville à l'occasion de la visite de La Rochejaquelein, on saurait bien repousser les Blancs qui viendraient à Bressuire.

La situation se compliqua bientôt de signes d'effervescence du côté de Parthenay, puis de lettres de menaces annonçant au commissaire que, s'il venait le 24, comme il l'annonçait, à Argenton-l'Église, il y serait reçu à coups de fusil. Elle s'assombrit tout à fait avec une seconde lettre du duc de Berry assez menaçante où le Prince, tout en espérant que l'espèce de fermentation qui semblait exister dans cette province n'aurait pas de suites fâcheuses, déclarait s'en rapporter à lui, La Rochejaquelein, pour achever de détruire cet esprit d'insurbordination et calmer les têtes. Ce qui était, de sa part, témoigner d'une singulière créance dans les dénonciations des fonctionnaires.

N'en soyons pas surpris. Emmené tout enfant en exil, le Prince n'avait pas connu l'Ancien Régime. Il ne pouvait qu'être heurté par certaines revendications vendéennes, comme la demande d'autorisation de former une garde communale, dite royale, en Vendée, qui eût été exclusivement composée de Vendéens, pour remplacer les gendarmes ; heurté encore par les réclamations de changement de certains percepteurs, du préfet, des sous-préfets et de quelques maires. Surtout, il ne se rendait pas compte que la Vendée en était demeurée, en vertu du régime d'exception ou de vexation qui n'avait pas cessé de lui être appliqué avec persévérance depuis vingt-deux ans, à ses revendications de 1795, 96, 99 et 1800 ; à ce que M. de Roux a fort justement appelé : ses fueros, stipulés par les évènements de 1793 et dont les divers traités successivement passés entre ses représentants, d'une part, et les délégués des divers gouvernements de la République, d'autre part, formaient en quelque sorte l'avant-projet. Si mal appliqués qu'aient été ces privilèges accordés de mauvaise grâce, ils n'en demeuraient pas moins toujours valables à leurs yeux. Et la chute du régime dictatorial de Napoléon trouvait cette question non seulement pendante, mais encore irritée par la conscription et les vexations émanant des gendarmes et aussi des percepteurs. Ces dernières étaient, dans l'ensemble, si patentes que Ruty lui-même, révoqua en Maine-et-Loire beaucoup d'entre eux convaincus de malversations.

En Vendée départementale, Suzannet essayait déjà de faire aboutir un projet de garde communale par son ami de Flavigny ; et cela, c'était, pour le coup, vu les circonstances, le pavé dans la mare. Cette manoeuvre de Suzannet prêtait, en effet, le flanc à certaines accusations. Avant même que Paris eût reçu la lettre de La Rochejaquelein, dès le 17 mai l'auditeur au Conseil d'État Gilbert-Desvoisins adressait au Roi un rapport où il accusait tout net les chefs vendéens de vouloir mettre les Vendéens sous les armes. La Rochejaquelein, prévenu à temps de la cabale montée à la Cour contre la Vendée par ses amis de Paris, fit sitôt face à la situation.

Le duc de Berry lui demandait de calmer les têtes. Le frère de "Monsieur Henri" les calma toutes, les bleues comme les blanches, se prodiguant en sept jours, du 20 au 26 mai, dans vingt-quatre communes, Argenton-l'Église compris, à Châtillon le 23, à Thouars le 24, prodiguant ses amabilités à tous, accueilli même à Thouars sous des arcs de feuillage par les officiers dès 16e et 17e dragons au complet et s'entretenant cordialement avec eux, et finissant par Parthenay sans cesser un instant l'écrasante correspondance que lui imposaient tous ces apeurés.

Il restait calme. Il gardait au coeur une étrange confiance.

C'est que, lui aussi, il avait fait son rapport au Roi. Dès le 22 mai.

Et ce rapport, on s'en doute, n'avait rien de celui d'un fonctionnaire. C'était le message du porte-parole de l'immortelle Vendée qui, après avoir traité de "nation" à Puissance avec la Convention, le Directoire, puis le Consulat, en appelait aujourd'hui, avec LA ROCHEJAQUELEIN retrouvé, au chef héréditaire également retrouvé de toutes les "nations" de France "dans" le royaume, suivant la savoureuse formule de jadis.

 

Baron de La Tousche d'Avrigny

Extrait de l'article - Société des Sciences, Lettres & Beaux-Arts de Cholet et de sa Région - 1957 - p. 82 à 86

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