Un voyage dans la Vendée angevine (novembre 1793)

Le district de Cholet, qui subsista de 1790 à 1795, comprenait les neuf cantons de Chemillé, Cholet, Jallais, Maulévrier, Le May, Montfaucon, La Romagne, Saint-Macaire-en-Mauges et Vezins.

Le procureur-syndic du district de Cholet fut tué, le 14 mars 1793, par les Vendéens, qui restèrent maîtres de cette ville et des environs jusqu'au 17 octobre. Quand l'armée catholique et royale, battue à Cholet le 17 octobre, eut passé la Loire, dès le lendemain, à Saint-Florent-le-Vieil, le pays tout entier retomba au pouvoir des patriotes. Les administrateurs du district de Cholet, qui s'étaient réfugiés à Angers, se réinstallèrent dans leur ville le 29 octobre et prirent aussitôt un arrêté qui vaut d'être mis au rang des mesures révolutionnaires les plus effroyables. Quelques jours après, le 7 novembre arriva à Cholet le citoyen Robin, en qualité de Commissaire du Comité révolutionnaire d'Angers.

CHOLET PALAIS DE JUSTICE

 

Dès le 9 et le 10 novembre, Robin ordonna au citoyen Duval, substitut du procureur-syndic du district de Cholet, de parcourir les communes de la partie occidentale du district, à l'effet :

"1° de rechercher et faire conduire à Cholet les personnes présumées coupables d'avoir trempé dans la révolte ou regardées comme dangereuses ;

2° de s'assurer si les travaux des champs étaient faits ou se faisaient ;

3° de vérifier si les armes étaient rendues et de faire rendre celles qui existeraient encore."

Duval prit avec lui un détachement de vingt gendarmes, et le 13 novembre il rendit compte au district de son expédition en ces termes :

"Parti le 20 brumaire (dimanche 10 novembre 1793) de Cholet, je me suis rendu à La Séguinière, dans la maison de Bourasseau de la Renollière, où j'ai fait une perquisition exacte sans rien trouver qu'environ 80 boisseaux de grains et quatre ou cinq charretées de foin.

De là, je me suis rendu à Saint-Macaire-en-Mauges, en passant par les bourgs de Saint-André-de-la-Marche et de La Renaudière, et je suis allé ensuite par Villedieu à Gesté, où j'ai couché. J'ai laissé aux commissaires municipaux de ces cinq communes l'ordre par écrit de faire achever sans retard toutes les semailles, de faire rendre à Cholet tous les grains et fourrages excédant les besoins des habitants, d'employer tous les moyens possibles, même de rigueur, pour faire rendre toutes les armes qui peuvent rester encore entre les mains des habitants et de les faire porter à Cholet, de faire rendre à Cholet samedi prochain au marché les bestiaux de toutes espèces, propres aux boucheries, pour y être livrés au citoyen Bel, chargé de les ramasser, par commission des représentants du peuple du 13 brumaire (3 novembre), et enfin de rendre compte de l'exécution de ces ordres au département le 13 brumaire. Pour la facilité et la sûreté de l'exécution de ces différentes opérations dans le canton, j'ai laissé à Saint-Macaire quatre gendarmes à la disposition des officiers municipaux.

Le 21 brumaire (11 novembre), je me suis rendu au bourg de Tilliers, où j'ai établi pour commissaires municipaux, conformément à l'arrêté du 8 brumaire (29 octobre), les citoyens François Brouard, Pierre Poirier, René Chupin, René Merleau, Pierre Gaillard et Jacques Barbot, auxquels j'ai donné les mêmes ordres qu'aux commissaires des autres communes.

De Tilliers je me suis rendu à Montfaucon, où j'ai trouvé les commissaires municipaux de Saint-Crespin, que j'avais fait inviter de s'y rendre. Je leur ai donné également les mêmes ordres qu'à ceux de Montfaucon, avec prière de rendre compte de ce qu'ils auraient fait au directoire le 24 brumaire.

Le 22 brumaire (12 novembre), je me suis transporté chez Radigon père, pour le faire arrêter, ainsi que sa fille, conformément aux deux réquisitoires des 19 et 20 brumaire (9 et 10 novembre). J'ai fait arrêter seulement la fille, le père étant absent, et je n'ai pu savoir où il était.

J'ai fait arrêter aussi la veuve Hulin, marchande, dont le fils unique est parti avec l'armée des brigands, dans laquelle il était secrétaire des chefs. J'ai chargé les commissaires municipaux d'apposer les scellés dans ces deux maisons et d'y établir des gardiens.

J'ai fait arrêter encore Lepage, aubergiste, regardé comme très suspect, en raison de ses liaisons avec les brigands et de ses duretés envers les patriotes, et surtout parce qu'il est soupçonné de servir la correspondance des révoltés dans les fréquents voyages qu'il fait à six lieues autour sous prétexte d'acheter et vendre du tabac.

Enfin j'ai fait arrêter Guittet, parce qu'il n'a point d'état et qu'il fait souvent des voyages à cheval, dont on ne connaît pas les causes ; parce qu'avant l'insurrection il s'était engagé pour le contingent de Montfaucon et il n'a pas joint. En outre, j'ai requis par écrit les commissaires municipaux de Montfaucon de faire arrêter le sieur Radigon père et un habitant du bourg de Montigné-sur-Moine, le premier en vertu des ordres du Comité révolutionnaire et le dernier pour même cause que celles qui ont déterminé l'arrestation de Lepage, dont il est le gendre. Pour la facilité et la sûreté de ces opérations, dont j'ai prié les officiers municipaux de rendre compte au directoire le 26 brumaire, j'ai laissé à leur disposition quatre gendarmes.

Le même jour 22 brumaire, j'ai donné ordre à Barillé, commandant du détachement, de conduire à Cholet au commissaire du Comité révolutionnaire, la fille Radigon, la veuve Hulin, Lepage et Guittet, et je me suis rendu avec deux gendarmes au bourg de Roussay, et de là à La Romagne, où j'ai trouvé les commissaires municipaux de Torfou et du Longeron, que j'avais fait prévenir de s'y rendre. J'ai donné aux commissaires de ces quatre commune les mêmes ordres qu'à ceux de Montfaucon, j'ai requis les commissaires municipaux de séquestrer les effets qui se trouvent dans la maison du ci-devant chevalier Desmeslier et soeurs, et ceux qui sont dans la maison de la veuve Desmeslier, et d'apposer les scellés sur le cabinet de Hervé, ci-devant juge du tribunal de Beaupréau, membre du comité contre-révolutionnaire de Montfaucon, qui a disparu avec l'armée des brigands. Après mon opération à La Romagne, je me suis rendu à Cholet, où je suis arrivé à sept heures et demie du soir.

Partout où j'ai passé, j'ai remarqué avec satisfaction que les travaux des champs se continuent presque comme à l'ordinaire ; les semailles sont à peu près toutes faites ; il existe encore un grand nombre de bestiaux au travail, et les hommes restés dans les campagnes parmi lesquels sont presque tous les chefs de ménage, paraissent disposés à demeurer tranquilles. Les commissaires municipaux m'ont assuré, d'ailleurs, qu'ils ne croyaient pas qu'il y eût dans leurs communes aucun rassemblement ni qu'il existât des sujets absolument dangereux, et qu'ils croyaient même que toutes les armes avaient été à peu près rendues, qu'enfin "les garçons des bourgs et les domestiques de métairies qui étaient les hommes qui ont fait la guerre, ont presque tous quitté le pays pour suivre l'armée des brigands". Néanmoins, j'ai recommandé expressément aux commissaires municipaux de surveiller avec exactitude pour déjouer les complots des ennemis de la République, s'il y avait encore des hommes capables d'en former. Je leur ai dit qu'il était surtout indispensable de faire rendre toutes les armes et d'empêcher que les hommes ainsi que les femmes et les enfants sortissent de leur commune sans nécessité et surtout sans passe-port. Je leur ai recommandé aussi de faire descendre leurs cloches et de les envoyer toutes à Cholet.

Sur l'article des subsistances, les commissaires municipaux de Villedieu, Gesté, Tilliers, Saint-Crespin et Montfaucon m'ont assuré que des détachements de la force armée de Nantes, à la tête desquels étaient des commissaires de la commission civile de la même ville, ont ramassé tout ce qu'il y avait de grains dans leurs communes et qu'il en restait à peine de quoi vivre quelques mois. Les commissaires de La Romagne et de Torfou ont déclaré que "la majeure partie des métairies de leurs communes ayant été incendiées" avec les grains qu'elles contenaient, il n'en reste pas assez pour la subsistance des habitants. Quant aux bestiaux, instruit qu'il y en avait un marché aujourd'hui 22 brumaire à Gesté, j'ai chargé les commissaires municipaux des paroisses circonvoisines de Gesté d'y envoyer demain tous les bestiaux gras, et le citoyen Bel s'y est rendu avec deux gendarmes que je lui ai donnés pour l'accompagner.

Les renseignements qui m'ont déterminé à faire arrêter la veuve Hulin, Lepage et Guittet, m'ont été donnés par les commissaires municipaux de Montfaucon."

(Archives de Maine-et-Loire)
L'Anjou Historique - avril 1923 - p. 104 à 107