STRASBOURG
UNE FILLE PHÉNOMÈNE
ANNE-MARIE-SALOMÉ ERDRICH

Portrait authentique de la nommée Anne-Marie-Salomé Erdrich, décédée célibataire à Strasbourg le 24 février 1728, dans la 64e année de son âge, et qui a, de son vivant, mystifié le monde savant pendant environ 39 ans par un formidable ventre.

Strasbourg Erdrich fille phénomène

"Cy l'on peut voir en image exacte et véridique - la femme dépravée opprobre de son sexe, - qui pendant près de 40 ans, a berné sans vergogne le monde, d'habitude si défiant. - Nul n'y soupçonnait malice ni tromperie ; - son travestissement lui attirait partout compassion, - alors que son gros ventre, arsenal d'une rare fourberie, - n'était qu'imposture et artifice, - Messieurs les médecins épiaient le moment - où ils découvriraient un nouveau phénomène dans ce sac à chiffons. - N'ayant jamais supposé la ruse, - le sac à chiffons les a rendus rouges de confusion. - Ô sac, ô paquet de vermine, il semble que rien ne te manque, - car les poux peuvent bien s'y compter par millions. - Fi ! le vilain son que ça rend ! - Est-ce là l'avorton qui en sort ? Oh ! oh ! écartez-en les mains".

Les lignes qui précèdent sont la traduction littérale du titre et de la légende de la gravure ... Cette planche allait être mise en vente, quand l'Académie, instruite de la chose et confuse du résultat d'une autopsie à laquelle avaient procédé trois de ses illustres professeurs, Jean Saltzmann, Jean Boecler et le vieux Valentin Scheid, assistés de tous leurs disciples et d'un grand nombre de médecins de la ville, obtint par l'influence du comte Du Bourg, gouverneur d'Alsace, non seulement la destruction des épreuves déjà tirées, mais même celle de la planche.

Cependant l'Académie ne put empêcher la divulgation de sa singulière déception, malgré le mémoire que publia Jean Boecler pour se disculper ; les périodiques de l'époque en firent des gorges chaudes en la relatant tout au long, et c'est ainsi que Barbier, avocat au Parlement de Paris, la consigna dans son célèbre journal (Chronique de la Régence et du règne de Louis XV (1718-1763) au Journal de Barbier).

Voici, en effet, ce qu'on y lit sous la date de mai 1728, t. II, p. 43 :

"Il est vérifié par toutes les gazettes et Mercure qu'à Strasbourg il est mort cette année une fille d'environ soixante ans, à qui la Faculté de Médecine faisoit une pension depuis vingt ans, et qui avoit d'autres charités parce qu'elle avoit le ventre extraordinairement gros. Elle n'avoit jamais voulu se le laisser tâter que par-dessus, par pudeur et par la douleur de l'attouchement.
A sa mort, il y a eu grand empressement pour l'ouvrir pour la découverte de choses extraordinaires. On lui a trouvé le ventre à l'ordinaire et à côté de son lit, un petit matelas rempli de chiffons qui pesoit vingt livres, et qu'elle mettoit tous les jours. Cela a fait beaucoup de honte à la Faculté. On marque que cette fille avoit augmenté son enflure à mesure que les charités augmentoient."

... Il résultait d'un feuillet manuscrit allemand que nous avons malheureusement négligé de copier, que cette héroïque Erdrich, engrossée, à l'âge de 24 ans, par un soldat du régiment Royal-Allemand, pour cacher sa faute, conserva après son accouchement, qu'elle fit clandestinement à la campagne, un coussin sous ses jupes. Pendant plus d'un an, elle fut, paraît-il, la risée des commères du quartier Finckwiller, qu'elle habitait ; mais au bout de deux ans, les railleries se transformèrent en marques de compassion, et celles-ci furent ensuite aussi vives que les premières avaient été cruelles. C'est alors que la fille Erdrich simula des fatigues et des douleurs, et qu'elle finit par vivre pendant plus de trente ans aux dépens de la charité publique.


Ch. M.
Revue alsacienne - 1888/11 (A12) - 1889/12 - p. 204 à 206