Fournet André-Hubert


Les Filles de la Croix ou Soeurs de Saint-André de la Puye sont connues en Vendée. Elles y possèdent plusieurs établissements. Mais l'histoire de leur fondateur, le vénérable Père André-Hubert Fournet, est assez peu connue chez nous. C'est pourtant une histoire bien intéressante et bien édifiante sous tous rapport que celle de sa vie dont certains épisodes semblent tenir du roman.

Nous avons extrait et résumé quelques-uns de ces épisodes ayant trait à la Révolution.

Le Père Fournet naquit, le 6 décembre 1752, au village de Pérusse, dans la paroisse de Saint-Pierre-de-Maillé (canton de Saint-Savin), au diocèse de Poitiers. Sa mère, une fervente chrétienne rêvait pour lui les saintes fonctions du sacerdoce ; mais André-Hubert, devenu jeune homme, était loin de réaliser, d'abord, les espérances maternelles : il manifestait même hautement sa répugnance pour l'état ecclésiastique, et, en tête d'un de ses livres, il écrivait hardiment : "Ce livre appartient à André-Hubert Fournet, bon garçon, qui ne veut être ni moine, ni prêtre."

Fournet naissance

Longtemps après, une des soeurs de l'ordre qu'il avait fondé, ayant lu la fameuse inscription sur le livre qu'on avait précieusement conservé, lui demandait quel pouvait bien en être l'auteur : "Ma fille, répondit l'espiègle devenu vieillard, c'est sûrement quelque mauvais sujet."

Quoi qu'il en ait écrit, le "mauvais sujet" devint un excellent prêtre, un apôtre plein de zèle, un saint.

Ordonné prêtre en 1778, il exerça le ministère sacerdotal dans ces années de lugubre et triste souvenir où le siège du mal, longtemps enchaîné par la main du Tout-Puissant, reçut la permission de frapper un peuple prévaricateur. Sous son souffle de mort, il renversa les rois de leur trône, ruina les temples et les autels et dispersa les ministres du vrai Dieu.

Fidèle aux évêques qui, se voyant arracher la croix d'or, prirent la croix de bois qui a sauvé le monde, l'abbé Fournet refusa le serment et se vit obligé d'errer, au péril de sa vie, heureux de trouver, çà et là, une hospitalité passagère dans les fermes et les réduits les plus obscurs.

Un jour, il entend, du fond de sa retraite, les clameurs sanguinaires et les blasphèmes d'une troupe d'agents qui pourchassent un noble. Indigné, en dépit de qui veut le retenir, il va au-devant d'eux, son calme sévère les intimide ; ils se retirent honteusement.

Une autre fois, surpris avec sept de ses confrères en train de célébrer secrètement l'office du Vendredi-Saint, il n'échappe à un premier coup de baïonnette que grâce au dévouement d'un garde national : "Ma vie n'est point à moi, dit-il à ses lâches insulteurs, mais à vous, s'il plaît à Dieu de vous la livrer". Un second coup de baïonnette le devait transpercer de part en part ; mais un bras ami le culbute brusquement et le préserve par ce moyen. "Mon cher frère, dit-il à son sauveur, ne leur faites pas de mal ; il vaut bien mieux me laisser tuer". L'indignation virile de quelques honnêtes gens l'arrache à la mort, non cependant sans qu'il la voie de près une troisième fois. Comme il traverse un pont pour s'éloigner du village, les cris : A l'eau ! à l'eau ! retentissent au milieu d'un poste de volontaires. Et de la menace ils vont passer à l'action, lorsqu'un de ses amis s'écrie avec un merveilleux à-propos : "Citoyens, voudriez-vous gâter l'eau de la rivière en y jetant ce vilain petit bonhomme ? ... Laissez-le donc s'en aller !"

La protection de Dieu devait le sauver une quatrième fois.

Rentrant d'un village où il avait célébrer en secret la sainte messe, il cheminait absorbé dans ses pensées, quand un brutal "halte-là !" le cloua sur place. Deux gendarmes le poursuivent, bride abattue. Nul endroit où se cacher, nulle possibilité d'échapper ... seule, une humble croix de bois se dresse sur un tertre. L'abbé Fournet n'hésite pas ; il se place devant la croix, les bras étendus comme un christ et attend la mort ... Émus à ce spectacle, les gendarmes hésitent : "Il faudrait être pire que Judas", dit l'un d'eux ... Et ils s'éloignent au galop ...

La tourmente révolutionnaire, loin de diminuer, augmentait de jour en jour. Échafaud, déportation ou exil, les prêtres restés fidèles avaient le choix entre ces trois traitements, mais seulement entre ces trois. En vain l'abbé Fournet s'obstina-t-il à tenir tête et à vouloir rester quand même : un jour vint où il dut émigrer, lui aussi.

Pour gagner la frontière d'Espagne, à quels dangers ne fut-il pas exposé !

Dans une petite ville, la misérable voiture sur laquelle il a pris place avec quelques compagnons d'infortune, est cernée par des citoyens ivres et menaçants. "Il y a longtemps que j'avais faim de chair de prêtre, s'écria l'un d'eux en tirant son sabre. Je vais donc enfin pouvoir en goûter." Et il saisit l'abbé Fournet. "Mon ami, répliqua ce dernier sans opposer la moindre résistance, attendez que je me prépare un peu mieux à paraître devant Dieu. Accordez-moi seulement deux minutes de prière dans l'église, et ensuite, vous ferez de moi ce que vous voudrez." Cette douceur d'agneau dégrise le cannibale qui s'écrie soudain : "Que les prêtres s'en aillent où ils voudront !" Et il se retire lui-même avec ses complices.

En Espagne, l'exil lui pesait cruellement : il avait la nostalgie de la patrie et de sa chère paroisse de Maillé.

Un beau matin (c'était en 1797), l'abbé Fournet n'y tient plus ; il part sur un petit cheval andalous, qui a horreur de l'uniforme et file, ventre à terre, à la vue d'un soldat, circonstance qui tire parfois le bon prêtre d'un mauvais pas. Il parcourt ainsi cent cinquante lieues, dépistant les émissaires de la Révolution aux aguets, et arrive à Poitiers.

"Quelle folie ! lui dit-on. La guillotine est en permanence : "Vous vous exposez à une mort certaine !" - "Celui qui m'a conduit ici, se contente-t-il de répondre, saura bien m'en délivrer." Sa confiance ne fut pas trompée ; il arriva comme miraculeusement à Maillé.

L'abbé Fournet avait l'amour des âmes : il trouva, en arrivant, un champ spacieux où exercer son dévouement.

Les persécuteurs, cependant, ne se lassent pas, mais ne parviennent pas à lasser non plus l'indomptable énergie des fidèles. Des gendarmes le surprennent en train de se préparer à célébrer la Fête-Dieu. Il les reçoit de son grand air tranquille, tandis qu'eux-mêmes prennent le parti de rebrousser chemin devant les dispositions peu rassurantes de la foule.

Une autre fois, poursuivi par un patriote enragé, il fuit vers un gué. Un orage a grossi la rivière. Heureusement, une barque se trouve amarrée à quelques pas : c'est la vie sauve pour le proscrit.

Plus tard, le persécuteur fut soigné et confessé, à son lit de mort, par l'abbé Fournet lui-même : "Mon père, disait-il, après avoir demandé publiquement pardon de ses péchés, on m'avait dit tant de mal des prêtres que je les haïssais mortellement, mais je le vois bien maintenant, je ne les connaissais pas." - Sans nul doute, mon ami, répond doucement le prêtre, vous ne les connaissiez pas, car, je vous assure, tout autre à ma place eût agi comme moi."

La dure vie de proscrit et d'apôtre se continue ainsi à travers mille dangers pour l'abbé Fournet ; se cachant le jour, il voyage la nuit, catéchise dans les bois et célèbre la messe où il peut, au gré des évènements. "J'ai célébré, dans ma vie, bien des messes de minuit ..." disait-il, que tous les jours de ma vie fussent comme celui-ci !"

La persécution ne se ralentit pas ; encore moins le zèle du saint prêtre.

Un soir d'hiver, deux gendarmes font irruption dans une métairie où il est caché et où sa présence a été dénoncée. Déguisé en valet de ferme, de gros sabots aux pieds et sur la tête un large chapeau, il se tenait auprès de l'âtre. Les deux émissaires s'approchent et se chauffent près du prêtre qui ne dit mot. La métayère, avec un admirable sang-froid, gifle à toute volée le domestique improvisé. "Grand paresseux, crie-t-elle, en simulant un violent courroux, tu seras donc toujours sur les tisons ! Allons, cède ta place à ces messieurs et va faire boire tes bêtes ! ..." Et, se tournant vers les gendarmes ; "Mes bons messieurs, continue-t-elle, excusez ma vivacité. Voyez-vous, il est si difficile de se faire servir aujourd'hui !" Cela dérouta les gendarmes dont les soupçons s'évanouirent et qui se retirèrent après avoir vainement fouillé la maison.

N'importe, le soufflet avait été rude. "J'avoue, disait-il plus tard en narrant cette aventure, que cette brave femme n'y alla pas de main morte ; son soufflet était bon, et j'en vis plus de trente six chandelles". La bonne femme, de son côté, ne parvint jamais à se consoler d'avoir de la sorte manqué de respect à un ministre de la religion.

En mille circonstances, M. Fournet ne dut son salut qu'à une visible protection d'en haut.

Dans une perquisition, il est surpris dans une armoire, où il s'était blotti précipitamment, par le chef d'une bande de sauvages patriotes à qui sa farouche exaltation avait valu le surnom de La Tempête ; il croit sa dernière heure arrivée ; mais la figure ascétique du prêtre en impose au bandit qui s'écrie en refermant l'armoire : "Le calotin n'est pas ici, allons-nous en !" Puis La Tempête se retire, sans rien dire, avec ses séides qui l'accompagnaient.

Mais voici une scène encore plus étrange où le dévouement de ses hôtes le tire d'un nouveau danger. Les gendarmes surviennent, à l'improviste, dans une maison où l'abbé Fournet se tient caché. On l'avertit et on le persuade de se fourrer dans un lit. Alors, on lui jette un drap sur la tête ; on allume un cierge, et chacun s'agenouille au chevet, en poussant des cris de douleur. Le stratagème réussit à merveille. "On nous a trompés, dit un des gendarmes ; il y a ici un mort : ce n'est pas ce que nous cherchons." Pareille présence d'esprit méritait un plein succès.

Cette vie errante, féconde en aventures extraordinaires, faisait naître sans cesse de nouveaux périls pour le saint apôtre. Une nuit qu'il chantait, en marchant, un couplet de cantique, où était célébré l'amour des souffrances, il tomba dans un fossé plein d'eau. "Voyez, dit-il à son compagnon de route, comme le Seigneur est bon ! il me donne de suite de quoi me satisfaire."

Quelque temps après, il tombe de cheval et reste de longues heures, la jambe fracturée, gisant dans la neige. "Il m'est arrivé un petit accident, dit-il à ceux qui le relèvent ; mais ce ne sera rien".

Soit qu'il souffre, soit qu'il se voie en danger de mort, "ce n'est jamais rien", selon lui.

Caché dans un tas de fagots, il entend sans pâlir ses traqueurs les déplacer un à un, les piquer de leurs baïonnettes. Furieux de leurs vaines recherches, ils abandonnent le tas quand il n'en reste plus que quatre ou cinq : le saint prêtre était précisément caché sous ceux-là ...

N'est-il pas vrai de dire, après cela, que la main de Dieu le protégeait ?

Après avoir échappé aux proscriptions contre lesquelles le protégèrent des dévouements d'autant plus nobles qu'ils étaient plus périlleux, après avoir consolé les affligés, raffermi les faibles, convertit les pêcheurs ; après avoir renouvelé, au fond des retraites auxquelles il était condamné, les miracles des premiers siècles de l'Église, M. Fournet put enfin sortir de ces nouvelles catacombes. La signature du Concordat lui rendit la liberté.

Fournet André-Hubert 3

Le bon père (c'est ainsi qu'on l'appelait) s'employa plus que jamais au bien des âmes, fonda, dans ce but, sa congrégation des Filles de la Croix, et s'endormit dans le Seigneur, à la Puye, le mardi 13 mai 1834, dans la quatre-vingt-deuxième année de son âge.

Fournet décès

Le Père Fournet a été déclaré Vénérable, le 19 juillet 1877.

[André-Hubert Fournet a été béatifié le 16 mai 1926 par le Pape Pie XI, et canonisé le 4 juin 1933 par le même Pape. Sa fête a été fixé au 13 mai.]

AD85 - Semaine Catholique du diocèse de Luçon - n° 8 - Samedi 25 février 1893 - 18e année.