MICHEL-LOUIS TALOT, ancien député du département de Maine-et-Loire, est né à Cholet (paroisse Saint-Pierre) le 22 août 1755. Son père et sa mère étaient marchands ciriers et épiciers. Chargés d'une nombreuse famille et peu fortunés, ils eurent le malheur d'être entièrement ruinés par les évènements de la guerre de la Vendée, et même emprisonnés par les révoltés à cause de leur patriotisme ; ils ne reçurent jamais d'indemnités, quoiqu'ils eussent quatre fils qui servaient dans les armées républicaines.

TALOT MICHEL LOUIS BAPTEME

M. Talot ne fut jamais huissier, comme on l'a dit fort mal à propos ; il a travaillé au barreau dès sa jeunesse, était agréé pour plaider au tribunal de commerce d'Angers, à l'époque de la Révolution, et y était fort employé. Il fut nommé électeur en 1789.

Il entra dans la garde nationale à sa première formation, y parcourut différents grades jusque et y compris ceux de capitaine d'artillerie et de chef de bataillon. Il s'est donné beaucoup de soins pour l'instruction de ses camarades, et a commandé des détachements pour aller apaiser des troubles qui s'étaient manifestés sur plusieurs points en 1792.

Il a été membre du Conseil général de son département et était juge au tribunal de première instance du district d'Angers.

TALOT MICHEL LOUIS PORTRAIT

Lorsque la guerre de la Vendée éclata, au mois de mars 1793, il quitta ses fonctions pour aller combattre les rebelles ; et fut nommé, à Saint-Lambert-du-Lattay, quelques jours après son arrivée, commandant en second de l'armée patriotique. Lorsqu'on régularisa cette armée, en y envoyant des généraux tirés de la ligne pour diriger les opérations et des troupes réglées, M. Talot fut nommé adjudant général ; il assista à toutes les affaires qui eurent lieu dans la division à laquelle il était attaché ; il a même commandé cette division, par intérim, lorsque son commandant, le général Menou, fut appelé à une autre, à Saumur, jusqu'à son départ pour la Convention nationale, où il fut comme suppléant, à la fin du mois d'août 1793. En juillet précédent, il passa la Loire aux Ponts-de-Cé, dont on avait coupé une arche, dans plusieurs bateaux chargés de troupes, et en approchant de l'autre rive, comme elles hésitaient un peu, il se jeta à l'eau pour les encourager et aborda au milieu d'un feu de mousqueterie très vif, emporta le château l'épée à la main, poursuivit les Vendéens jusque dans les prairies de Mars et ne rentra aux Ponts-de-Cé qu'à neuf heures du soir.

Huit jours après son arrivée à Paris, M. Talot fut nommé membre du comité de la guerre, dont il fut secrétaire dix mois de suite ; pendant ce temps, il fut aussi secrétaire de la Convention nationale. Sur ces entrefaites, il fut dénoncé à l'Assemblée, comme fédéraliste, dans un club qui se tenait au Roncerai à Angers ; des militaires présents et qui avaient servi avec lui prirent sa défense et envoyèrent même des attestations en sa faveur ; néanmoins, l'affaire fut renvoyée au Comité de sûreté générale ; ses estimables collègues du comité de la guerre firent des démarches pour lui. On prit des informations, elles furent favorables, et la dénonciation n'eut pas de suite.

Le Comité de salut public voulut l'envoyer comme commissaire de la Convention à l'armée de la Vendée, il s'y refusa et eut même une discussion assez vive avec Robespierre, qui s'obstinait à ce qu'il y allât, tandis qu'il s'y était opposé lorsqu'on l'avait proposé. Le lendemain, il se rendit au Comité de salut public, sur l'invitation de celui-ci, qui lui proposa d'aller à Lyon avec Collot d'Herbois ; il s'y refusa encore, en représentant qu'il n'était que depuis cinq à six semaines à l'Assemblée et n'en connaissant point les travaux, il ne pouvait accepter une mission qui exigeait des connaissances qu'il n'avait point ; qu'il irait volontiers, au printemps prochain, à une armée sur la frontière. Quelque chose qu'on put lui alléguer, il persista dans son refus et fit bien. Fouché de Nantes fut nommé à sa place.

Après le 9 thermidor, la direction de la force armée de Paris fut confiée au comité de la guerre qui en chargea M. Talot, pendant six mois de suite, de quinze jours en quinze jours. Pendant ce temps, il y eut un mouvement assez sérieux contre les Jacobins ; il sortit du comité de la guerre, qui siégeait tout près à l'hôtel de Noailles, à la tête de six gendarmes seulement. Arrivé sur le terrain, il entra à cheval au milieu d'un groupe, dans lequel était renfermé son collègue Duhem et le fit relâcher. Il y eut même des voies de fait de commises dans ce rassemblement. Pour empêcher qu'elles ne s'étendissent jusque dans la salle des séances, M. Talot se mit au milieu de la porte en s'écriant que son sang coulerait avant celui d'aucun autre ; il ajouta : Retirez-vous, je vous en conjure, citoyens. On prêta silence ; M. Talot pérora en faveur de la raison, de l'humanité et de la justice ; tout le monde applaudit à son zèle et se retira.

Bender maréchal

Il fut envoyé comme commissaire de la Convention nationale, le 4 nivôse de l'an III, à l'armée de Sambre-et-Meuse, où il fit tout le bien qui dépendit de lui ; il alla deux fois au blocus de Luxembourg, à la tête duquel était le général Hatry. Après la capitulation, M. le feld-maréchal Bender lui écrivit pour lui représenter qu'on avait oublié de parler des épées des officiers ; qu'il priait qu'on les leur conservât. M. Talot autorisa le général Hatry à repondre qu'on y avait bien songé, mais qu'on s'était réservé le plaisir de les laisser à ces braves officiers. On mangeait du cheval à Luxembourg ; M. Talot offrit de donner, jusqu'au moment du départ, autant de boeufs qu'on tuait de chevaux, tous les jours ; ce qui fut accepté avec joie. Il fit même donner des chevaux de la garnison aux officiers pour les conduire jusqu'au Rhin, avec une escorte pour les ramener.

Après la reddition de cette place, M. Talot fit donner, dans le nom du général Hatry, un grand repas, où furent invités tous les officiers supérieurs français et autrichiens, qui s'y rendirent ; M. le maréchal Bender y assista. Lors de l'évacuation de Luxembourg, il arriva une chose assez remarquable. La garnison qui était de quatorze mille cinq à six cents hommes, sortait sur trois colonnes pendant trois jours de suite, avec les honneurs de la guerre, mais en déposant les armes ; elle retournait en Autriche prisonnière de guerre sur parole, avec promesse de ne pas servir jusqu'à ce qu'elle fut échangée ; il y eut à chaque fois de la défection dans les troupes autrichiennes ; mais le troisième jour, voulant l'empêcher, un jeune officier d'un régiment wallon eût l'imprudence de donner un coup de sabre sur la figure d'un soldat, le sang coula, et tout fut en rumeur. On entoura l'officier, et si les Français qui bordaient la haie, ne se fussent pas mis au milieu des mécontents, il y aurait eu un grand désordre. Cependant, au lieu de former les faisceaux, les soldats jetèrent leurs fusils au milieu du chemin et cassèrent les schlagues des caporaux. Quoiqu'il en soit, trois régiments wallons se mirent en débandade ; ils arrachèrent les plaques de leurs schakos, en criant : Il y a longtemps que mon congé m'est dû, je le prends aujourd'hui. Ils vinrent au quartier général demander du service. M. Talot leur dit qu'il ne pouvait pas leur en donner, parce que ce serait une violation de la capitulation et que d'ailleurs on pourrait supposer que ce serait lui qui aurait occasionné le mouvement qui venait d'avoir lieu, qu'il blâmait d'autant plus ; que si l'on voulait en venir là il fallait aller plus loin et ne pas donner un tel spectacle en présence des Français ; qu'on allait leur délivrer des laisser-passer pour retourner dans leur pays (ils étaient tous Belges), que là ils pourraient s'enrôler au service de la France, etc. On craignait qu'ils ne causassent des désordres en restant sur les lieux.

L'ennemi envoya au quartier général, la veille de son départ, cent et quelques déserteurs et prisonniers de guerre français, qu'on avait contraints d'endosser l'uniforme autrichien et de servir. M. Talot n'hésita pas sur le parti qu'il devait prendre. Il confia la conduite de ces gens à un brave capitaine en lui faisant ses recommandations ; elles furent comprises et bien exécutées, car il n'arriva pas un déserteur ni un prisonnier à Metz ; ils se sauvèrent tous en route.

M. Talot entra à Luxembourg à la tête des colonnes républicaines, du 23 au 25 prairial an III. En arrivant à Andernack, il y trouva une lettre de rappel du Comité de salut public, sans qu'on lui dise pourquoi ; mais il a su depuis que c'était parce qu'il n'avait pas adhéré assez explicitement aux mesures qu'avait cru devoir prendre la Convention, par suite des évènements des premiers jours de prairial de la même année. Le Moniteur lui avait appris l'arrestation de plusieurs de ses collègues, et certes il n'approuvait pas qu'on fit juger par une commission militaire et périr sur l'échafaud sept à huit représentants du peuple. Malgré cela, il avait formé un détachement de vingt-cinq mille hommes, commandé par le général Bonnet, pour marcher au secours de la Convention aussitôt qu'il avait été instruit du danger qu'elle courait et devait marcher avec ce détachement, mais il apprit le lendemain par un courrier que tout était rentré dans l'ordre et il en resta là ; néanmoins le Comité de salut public lui en voulut parce qu'il ne lui avait pas envoyé des phrases !

A son retour à la Convention, dans les premiers jours de messidor, il fut nommé membre du comité de la guerre qui l'élut son président. On discutait alors la Constitution de l'an III. Il fit écarter la proposition d'éloigner de la représentation nationale tous les députés qui étaient célibataires. Comme on insistait, M. Talot s'écria : On dirait qu'il y a ici une faction d'épouseurs ! Cette saillie mit l'Assemblée en gaieté et il obtint gain de cause.

Les journalistes contre-révolutionnaires et des gens de toute espèce qui étaient en grand nombre à Paris, provoquaient chaque jour le renversement du gouvernement établi, surtout aux approches de vendémiaire ; M. Talot proposa la formation d'une commission militaire pour juger les délinquants ; ma foi, la défense est de droit naturel ; l'on venait bien de juger tout récemment des représentants du peuple de la même manière ; et si son avis avait été suivi, le 13 vendémiaire n'eut pas eu lieu ; il y combattit et contribua à repousser les attaques, à mains armées, que les sections de Paris dirigèrent indignement contre la représentation nationale confiée à leur garde. Il était sur le Pont-Royal, lorsque les ambassadeurs des puissances étrangères qui étaient à Paris, M. le baron de Staël, ambassadeur suédois, à leur tête, se présentèrent le sabre au côté, suspendu à un baudrier noir, et des pistolets à la ceinture, et demandèrent à partager les dangers de la Convention. M. Talot leur fit beaucoup de remerciements de leur conduite héroïque, et ils allèrent dans leur loge accoutumée.

Le 14, le Comité de salut public le fit nommer par la Convention commissaire à l'armée du Nord pour y aller chercher des troupes et haranguer celles qu'il trouverait en route ; ce qu'il fit plusieurs fois la nuit, pour les prévenir contre les insinuations qu'elles pourraient recevoir en arrivant à Paris.

Arrivé à Lille, M. Talot y fut retenu par une indisposition ; il avait besoin d'argent pour dépêcher un courrier à Bruges, au quartier général, pour qu'on envoyât dans la capitale les troupes que le Comité de salut public avait demandées ; mais le payeur de Lille lui refusa ce qu'il lui demandait au nom du gouvernement et finit par lui accorder dans le sien propre ; il en écrivit par le télégraphe au Comité de salut public qui destitua ce payeur, lequel vint implorer M. Talot, et celui-ci s'empressa de le faire réintégrer sur-le-champ et à son grand contentement. Pendant que les troupes s'acheminaient vers Paris, il apaisa des troubles très sérieux dans le département du Pas-de-Calais, particulièrement à Saint-Paul, où il passa plusieurs fois au milieu d'une insurrection violente, sans être reconnu fort heureusement pour lui. Il fit rejoindre environ quinze cents déserteurs qui s'étaient réunis sur différents points ; il alla ensuite inspecter les troupes qui étaient sur les côtes de la Flandre maritime ; pendant ce temps, il reçut un décret de la Convention expirante qui le chargeait de renouveler toutes les autorités des départements du Nord et du Pas-de-Calais. Il n'en fit rien ; au surplus sa santé ne lui permettait pas de se livrer à une pareille opération. Elles ne tardèrent pas à être renouvelées par les différentes Assemblées. A son retour à Paris, tout souffrant qu'il était, et avant d'entrer chez lui, il alla défendre le général Menou, avec lequel il avait servi, qu'on lui dit être en jugement devant une commission militaire qui siégeait au Palais-Royal ; il y mit autant de chaleur que d'intérêt et il fut acquitté.

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Le lendemain, il fut nommé au Conseil des Cinq-Cents par l'assemblée électorale de France. Il y eût des séances orageuses, dans le Conseil, qui se multiplièrent et devinrent intolérables ; un parti avait jeté la division dans l'Assemblée ; il en voulait surtout aux ex-conventionnels ; enfin le 18 fructidor arriva ; M. Talot y prit part ; il n'y avait point là de juge de paix pour concilier les parties belligérantes, et tout le monde sait comment l'évènement eut lieu ; chacun en raisonna à sa manière ; rien n'est plus facile quand les choses sont arrivées. Quoiqu'il en soit, c'est M. Talot qui parla le premier à l'Odéon, pour demander le maintien de la Constitution de l'an III. Il fut nommé membre et président de la commission de la salle des inspecteurs ; on lui confia même la direction du corps des grenadiers qui formait la garde du Corps législatif ; il fit rayer plusieurs de ses collègues de la liste d'élimination et ce n'est pas sa faute s'il n'obtint pas un plus grand nombre de radiations.

C'est sur sa proposition que les deux Conseils rentrèrent dans les lieux ordinaires de leurs séances, et c'est aussi sur ses observations que le Corps législatif ne fut pas ajourné. Après le 18 fructidor, il fit rejeter la proposition de Malibran, tendant à donner cent mille écus à Buonaparte ; on a dit qu'à cette occasion il avait fait un éloge pompeux de ce général, cela n'est pas vrai. Personne ne parlait contre la proposition de Malibran, quoique chacun en sentit bien les inconvénients ; alors M. Talot, qui était secrétaire du Conseil, monta à la tribune et dit entre autre chose : "Un grenadier français ayant fait une action d'éclat, son capitaine lui ouvrit sa bourse pour y prendre ce qu'il voudrait pour sa récompense, mais le brave grenadier répondit avec sentiment : On ne va pas là pour de l'argent, mon capitaine ; et Buonaparte aussi, ajouta-t-il, n'a pas combattu et vaincu pour de l'argent ; c'est pour la gloire et la liberté de son pays, etc." M. Talot n'avait en vue que de faire rejeter la proposition ; c'est tout ce qu'il voulait ; cependant on a appelé ce qu'il avait dit un éloge pompeux, mais Buonaparte ne s'y est pas mépris, car il s'en est plaint et en a toujours voulu depuis à M. Talot.

Il se donna beaucoup de soins, comme président de la commission des inspecteurs, pour faire terminer les travaux de la nouvelle salle des séances à l'hôtel de Bourbon, et pour faire confectionner les costumes des deux Conseils qui furent saisis à Lyon, où on les avait envoyés pour les faire broder, sous prétexte qu'ils étaient d'étoffes anglaises ! On passe sous silence les noms des personnes qui prirent ce soin officieux. Malgré cela, on ne tarda pas à faire l'inauguration du nouveau palais avec assez d'éclat.

C'est M. Talot qui fit décréter la pension de la veuve du général Hoche.

Il fit aussi décréter deux légions polonaises pour les frontières et sept légions françaises pour l'intérieur qui devaient être employées dans l'Ouest ; mais les évènements empêchèrent qu'elles n'eussent lieu.

M. Talot n'a point reproché à M. Aubry d'avoir destitué Masséna et Buonaparte ; mais d'avoir plus destitué d'officiers pendant qu'il était membre du Comité de salut public, qu'il n'en avait été dégradés depuis Charlemagne jusqu'à Louis XVI !

Loin de s'opposer aux mesures que prit le général Hoche pour pacifier la Vendée, il l'a défendu à la tribune et ailleurs. Après le 18 fructidor, ce général écrivit à M. Talot pour le prier de lui envoyer les pièces imprimées de la conspiration et il les lui a adressées à Wezler. Il ne fut jamais à la tête d'aucune faction ; il a toujours marché franchement dans la Révolution et n'en fit point son profit. On lui a prêté bien d'autres absurdités que celles qu'on vient de réfuter et qui ne sont pas plus vraies, et qu'il repousse également comme mal fondées ; par exemple qu'il en était venu à des voies de fait, dans une séance du Conseil des Cinq-Cents, envers M. Jourdan des Bouches-du-Rhône ; ce qui est matériellement faux ; il en appelle à M. Jourdan lui-même.

Ce n'est pas lui qui a proposé de déclarer la patrie en danger, c'est le général Jourdan.

Au 18 brumaire, il défendit la République jusqu'à son dernier soupir ; mais il fit de vains efforts pour empêcher un soldat factieux et ambitieux de renverser le gouvernement établi et de se mettre audacieusement à sa place. Il fut arrêté chez lui quelques jours après et constitué prisonnier à la Conciergerie, d'où il sortit quarante-huit heures après, à la sollicitation de ses collègues du département de Maine-et-Loire, et non par l'entremise du général Bernadotte.

M. Talot fut nommé, à quelque temps de là, à la place de colonel de gendarmerie à Grenoble, dont il ne voulut point, et ensuite à celle de sous-inspecteur aux revues, qu'il refusa également.

On tenta de l'impliquer dans l'affaire de la salle de l'Opéra, où l'on voulait, dit-on, assassiner Buonaparte ; d'après toutes les informations, on le laissa tranquille ; mais lors de l'explosion du 2 nivôse, rue Saint-Nicaise, on le reprit en sous-oeuvre et on vint l'arrêter, dans son lit, dès le lendemain matin ; pendant que les alguazils et le commissaire de police s'amusaient à examiner ses pistolets, il sortit de sa chambre et les y enferma sous clé ; il descendit tranquillement les escaliers, où l'on avait placé des factionnaires de distance en distance, ce qu'il n'avait pas prévu ; il y avait aussi une garde à la porte et une voiture en travers dehors pour l'emmener. Un petit polisson fort mal vêtu s'élance du milieu de cette garde, en s'écriant : "Le voilà, arrêtez-le !" A l'instant, on croisa la baïonnette sur M. Talot, mais rien ne l'arrête, il écarte tout avec ses mains, il ne voit point le danger et le voilà dans la rue ; il était logé au coin du boulevard, manufacture des papiers peints, vis-à-vis le pavillon de Hanovre. On criait sur lui : "Arrêtez-le, arrêtez-le ! c'est un Jacobin !" On jeta même sur lui par les croisées des chaises, des tisons et autres choses. Le pied lui glissa, en se débattant et renversant tout ce qui s'opposait à son passage, il tomba ; la garde qui courait après lui arriva ; on le conduisit chez lui, on le fit monter en voiture et on le mena, bien escorté, à la prison de la mairie, où il subit un interrogatoire, et ensuite on le transféra au Temple. Il fut condamné à la déportation par arrêté des consuls du 14 du même mois, sans couleurs et sans figure de procès ; cependant on avait commencé une espèce de procédure contre lui. Il vint au Temple un officier de police en écharpe, avec des témoins pour les confronter avec M. Talot ; voyant qu'il ne connaissait point ces témoins et que ceux-ci déclarèrent ne pas le connaître non plus (c'était ceux qui avaient, disait-on, vendu le cheval et la voiture où était la machine infernale), cet officier de police porta l'indignité jusqu'à le faire changer de place pour le rapprocher de la croisée, en disant à ces témoins : "Considérez-le donc bien actuellement". "Parbleu, dit-il à ce monsieur, si vous voulez, nous allons descendre dans la cour, et à l'aide de vos instructions, peut-être me reconnaîtront-ils ?" Toutefois ces bonnes gens persistèrent dans leurs dénégations, et l'on en resta là ; mais le lendemain on rendit le décret ab irato dont on vient de parler, et quelques jours après M. Talot fut déporté à l'île de Ré, avec ses compagnons d'infortune, qui n'étaient pas plus coupables que lui. On voulut les mettre à la citadelle où il y avait une quinzaine de forçats du bagne de Rochefort ; mais sur les représentations de ces messieurs, on leur permit de prendre chambres et pensions en ville, à condition qu'ils iraient mettre leurs noms sur un registre à la municipalité, tous les cinq jours, et qu'ils ne chercheraient pas à s'évader. M. le commandant d'armes Dubreton et M. Rivaille, maire de Saint-Martin, se sont toujours parfaitement bien conduits envers ces messieurs.

Le lendemain de Pâques de l'an IX, la station anglaise qui bloquait l'île de Ré fit mine d'effectuer une descente et jeta une cinquantaine d'hommes sur les digues de Sainte-Marie, au soir ; on battit la générale. M. Talot alla offrir ses services au commandant d'armes qui les accueillit ; il le seconda dans ses dispositions de défense, et ensuite il se rendit avec lui sur l'esplanade, où les troupes étaient rassemblées. On lui donna un fusil et des cartouches et il se mit dans les rangs du premier peloton de la légion nantaise ; ses compagnons d'infortune en firent autant dans ceux de la garde nationale, qui est très belliqueuse et qui marcha avec décision ; mais comme on sortait de l'avancée, on vint annoncer que les Anglais s'étaient rembarqués.

MM. Berlier, Thibaudeau, Français de Nantes et Réal, conseiller d'État, s'étaient toujours intéressés à M. Talot pour le faire sortir d'exil ; ils lui obtinrent, l'année suivante, après quatorze mois de détention arbitraire, l'ordre de s'embarquer pour l'expédition de Saint-Domingue, avec défense d'aller à Paris, d'où il conclut qu'il pouvait aller chez lui où il avait à prendre des arrangements que nécessitait son départ ; il y tomba malade et il le fut longtemps par des fièvres occasionnées par le ténia ou ver solitaire qu'il rendit douze fois dans l'espace de neuf à dix ans. Quoiqu'il en soit, il demanda un changement de destination fondé sur sa mauvaise santé et sa complexion pléthorique ; mais on lui répondit que le Premier Consul venait, par une décision, de déclarer qu'il ne faisait plus partie de l'armée française. M. Talot réclama assez vivement, demanda à être mis en jugement et insista même pour obtenir l'arrièré du traitement d'activité de son grade, qui lui avait été alloué, ainsi qu'aux autres députés militaires faisant partie du Corps législatif au 18 brumaire, immédiatement après cette malheureuse journée, et qu'ils devaient toucher jusqu'à l'organisation de l'armée. Enfin, après quelque temps d'attente, il fut admis à la réforme et on lui accorda trois années de ce traitement (1.200 fr. par an), tandis qu'il lui était dû plus de deux ans de solde d'activité en vertu de l'arrêté précité ; il eut beau représenter qu'il n'était réformé que depuis peu, conséquemment qu'il ne lui était pas dû trois années de ce traitement, mais qu'il lui en était dû plusieurs de celui d'activité ; ce fut en vain. On lui adressa des ordonnances de paiement pour ce qu'on lui avait octroyé et il fallut s'en contenter. Notez qu'il avait refusé les trois francs par jour qu'on avait eu la générosité de lui offrir, ainsi qu'à ses compagnons d'infortune, pendant sa détention à l'île de Ré.

Au mois d'août 1809, au moment où on venait de lui annoncer la mort de son frère, MARTIAL, chef de bataillon au 21e régiment d'infanterie légère et membre de la Légion d'honneur, brave militaire, décédé à Tudéla, des suites d'une profonde blessure qu'il avait reçu au siège de Saragosse, M. Talot reçut une ordonnance de paiement, du ministre de la guerre, d'une somme de 1.400 et quelques francs pour 85 jours d'appointements d'activité de son grade, qu'on avait oublié, disait-on, dans la lettre d'avis, de lui adresser dans le temps.

A peine avait-il touché cette somme, qu'il reçut l'ordre de se rendre en poste à Gand pour être employé dans son grade à l'armée de Flandre, lors de la descente des Anglais dans l'île de Walchren. A son arrivée, il fut prévenu de prendre garde aux observateurs qui allaient l'entourer ; au reste, il fut bien accueilli dans l'armée, particulièrement de M. le maréchal Moncey, dont les vertus militaires sont connues ; et il fut assez heureux pour être placé sous les ordres du brave et estimable général Rousseau, qui avait le commandement de l'île de Cadzan, en face de l'expédition anglaise, et pour que M. Montille, officier supérieur d'artillerie distingué dans son arme, voulut bien l'admettre comme pensionnaire à sa table à Brekins. Lorsque M. Talot quitta l'armée, il eût même la bonté de lui offrir de l'argent pour son retour dans ses foyers ; mais n'en ayant pas besoin, il lui fit tous ses remerciements de ses offres généreuses.

L'expédition anglaise ayant manqué son but, les deux armées de la tête de Flandre et d'Anvers furent réunies dans une seule, ce qui nécessita une réforme dans laquelle M. Talot fut compris. En passant à Lille, il rencontra un ancien capitaine de la garde du Corps législatif, qui lui recommanda fort de ne pas passer par Paris, sinon qu'il s'en trouverait mal ; mais c'était sa route la plus directe ; quoi qu'il en soit, il alla voir le ministre de la guerre, celui de la police Fouché, le commandant de Paris Hullin, les conseillers d'État Berlier et Réal, qui l'accueillirent fort bien. La première chose que lui demanda Fouché fut celle-ci : "Êtes-vous riche, Talot ?" Notez qu'ils se tutoyaient lorsqu'ils étaient collègues. "Non, répondit celui-ci, je suis d'une pauvreté exemplaire, moi." Fouché eut l'air de sourire. Cependant il lui dit qu'il demanderait un commandement d'armes pour lui à l'Empereur, et lui dit ensuite : "Écrivez-moi, Talot, quand vous serez de retour à Cholet." Celui-ci remercia son Excellence et prit congé d'elle. Il lui a effectivement écrit, mais il n'en a point reçu de réponse. Un ami de M. Talot lui dit confidentiellement : "Va-t-en, mon cher, sors de Paris bien vite." En sorte qu'il alla sur-le-champ retenir une place dans la diligence, cour de la Jussienne, rue Montmartre, il n'y en avait pas ailleurs.

Dans la nuit, comme il montait en voiture, un misérable, qui éclairait les voyageurs et qui était mouchard, prétendit que M. Talot devait être dans le cabriolet ; il exhiba son reçu, on vérifia le registre ; mais cela fut inutile : les injures allaient toujours croissant ; cependant il était assez prudent pour ne pas répondre ; il vit beaucoup d'hommes armés tapis le long des murailles, dans la rue ; la scène dura au moins une heure ; on demandait le départ avec instance, mais ni conducteur, ni postillon ne bougeaient. On ne savait ce que cela voulait dire ; M. Talot s'en doutait bien. On cherchait un prétexte pour l'arrêter ; il se garda bien de le donner ; on n'avait aucun motif contre lui, et s'il avait frappé l'homme qui l'insultait, on l'aurait pris sur le fait et on l'aurait conduit en prison ; enfin on partit au grand contentement de tout le monde, à l'exception de la police.

A la dînée, à Rambouillet, on fit des reproches au conducteur de ce qu'il avait tant tardé à partir. "Hélas ! je ne le pouvais pas, répondit-il ; n'avez-vous pas vu tous ces fusils et ce commissaire en écharpe ? On en voulait à monsieur, dit-il ingénument en désignant M. Talot ; il est bien heureux d'avoir été aussi patient qu'il l'a été". Une dame qui était dans la diligence le reconnut et le nomma ; alors chacun devina aisément ce qui avait donné lieu au scandale qu'on venait de voir, et on l'accabla d'honnêtetés, en le plaignant beaucoup. Il se rendit chez lui en faisant de bien tristes réflexions sur sa situation. "Comment, se disait-il à lui-même, on m'appelle à l'armée pour contribuer à chasser l'ennemi qui envahit le territoire, je m'y rends en poste ; lorsque le danger est passé on me réforme, je retourne paisiblement chez moi et l'on a la lâcheté de me faire insulter par un mouchard, tandis que des gens sont apposés pour me saisir si j'avais eu la faiblesse ou l'imprudence de frapper ce misérable, qui certes l'avait bien mérité.

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Au mois d'avril 1811, M. Talot reçut du ministre de la guerre un brevet de pension, au minimum de son grade, en place de celui de réforme dont il jouissait précédemment (1.200 fr. par an)

Après le désastre de Moscou, il reçut l'ordre de rejoindre l'armée. Dans l'impossibilité où il était de voyager et de servir, il en écrivit au ministre de la guerre Carke, dont il eut toujours à se louer, qui, courrier par courrier, l'autorisa à rester dans ses foyers ; mais les nouveaux troubles de la Vendée, occasionnés par le retour de Buonaparte de l'île d'Elbe, où il aurait bien fait de rester pour lui et pour la France, le forcèrent de se réfugier à Angers, chef-lieu de son département.

Il a refusé un commandement dans les Cent-Jours.

Dans la suite, la malveillance voulut organiser une espèce de conspiration à Angers en faveur de Napoléon fils ; l'on fit des placards et une proclamation pour appeler aux armes les militaires retraités à la demi-solde et les citoyens, mais ils étaient trop sages pour se laisser prendre à une pareille amorce. On lui fit parvenir une de ces productions ridicules et il se dit à lui-même : "Le père ne m'a pas assez bien traité pour que j'aille me faire écharper pour le fils ;" et il porta cette pièce à un conseiller de préfecture de sa connaissance.

M. Talot fut toujours d'une extrême obligeance ; il rendit des services multipliés à ses compatriotes, notamment aux Angevins et à une infinité d'autres personnes qui réclamèrent ses bons offices ; il a fait mettre en liberté des citoyens détenus et empêché que d'autres ne soient livrés aux tribunaux d'alors. Il a obtenu du Comité de salut public, pour la ville d'Angers, deux fois des grains dans des moments de disette, et des fonds pour les villes de Saumur et de Cholet, pour la même cause.

Ses cartes géographiques, les imprimés, qui lui avaient été distribués pendant qu'il siégeait dans les Assemblées nationales, qu'il avait laissés à Paris, ont été incendiés dans la maison où il les avait mis en dépôt, bien à son grand regret et à celui de la personne à qui il les avait confiés et au moment même où elle prenait des dispositions pour les lui faire passer.

Michel-Louis Talot est décédé en son domicile, quartier du Prieuré, à Cholet, le 12 juin 1828.

TALOT MICHEL LOUIS DECES

 

Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Cholet et de l'Arrondissement - Huitième année - 1888 - Autobiographie.