Le dramatique récit qui va suivre est emprunté aux notes du bon curé Hilairet, et reproduit textuellement. Ce récit fut recueilli auprès d'une "ancienne" de la Rabatelière, Hortense Guillemaind :

"Dans le temps de la Grand'Guerre, mon grand-père Sauvaget demeurait, avec sa femme, à l'Herbergement. Ils avaient deux petits enfants : la petite fille, qui se nommait Madeleine, avait neuf ans, et le petit garçon, trois ans seulement.

Les landes de Corprais, entre les Brouzils et Saint-Georges-de-Montaigu, leur servaient de refuge. C'est là qu'ils se sauvaient quand ils apercevaient les Bleus.

LANDES DE CORPRAIS

Un jour, la mère et les deux petits enfants, qui s'y trouvaient cachés, furent surpris par un détachement. Quelques coups de sabre et de baïonnette jetèrent la pauvre femme mourante entre ses deux petits orphelins. La frayeur les avait empêchés de fuir, et longtemps ils restèrent à pleurer auprès du cadavre de leur mère.

D'autres soldats vinrent à passer et, plus humains que les premiers, leur dirent : "Que faites-vous là ? Votre mère est morte ; vous voyez bien qu'elle baigne dans son sang. Allez-vous en ! sauvez-vous ; ne restez pas ici !"

Et les deux enfants s'en furent, mais sans savoir où ils allaient.

La petite fille portait son petit frère à son cou.

Ils rencontrèrent une femme qui les reconnut et qui leur dit :

- Te voilà, ma petite Madeleine ?
- Oui.
- Où est ta mère ?
- Elle est morte. Les Bleus l'ont tuée et nous ont dit de nous sauver.

- Ah ! ma pauvre petite, qu'allez-vous devenir ? Je ne puis pas vous emmener avec moi ; vous n'iriez pas assez vite et vous me feriez prendre. Allez-vous-en comme vous pourrez ! (Hélas ! le malheur rend quelquefois égoïste !)

A la nuit, les deux pauvres petits arrivèrent au village de la Boralière (?) ; ils étaient si fatigués qu'ils n'en pouvaient plus. Les gens du village les reçurent avec charité, leur donnèrent à manger et les couchèrent.

Au milieu de la nuit, ils entendirent du tapage. On criait partout : "Les voilà ! les voilà ! voilà les Bleus ! sauvons-nous !"

Et chacun de se sauver comme il pouvait !

Les deux enfants furent oubliés et restèrent dans leur lit. Ils n'eurent aucun mal.

Le lendemain, la petite Madeleine, après avoir fait sa prière et fait faire le signe de croix à son petit frère, se remit en route avec lui, et ils s'en allèrent bien loin ...

Ils trouvèrent quelqu'un qui était à boulanger, et qui leur donna à manger. Après il leur dit : "Sauvez-vous maintenant comme vous pourrez !"

En chemin ils rencontrèrent leur père :

- Ah ! vous voilà, mes deux petits enfants ! Où est-elle votre mère ?

- Les Bleus l'ont tuée quand vous nous avez quittés.

- Ah ! mes chers petits, qu'allez-vous devenir ? moi, je ne puis rester avec vous.

Le camp des Bleus était à Montaigu, à peu de distance. Ils se quittèrent et s'en allèrent chacun de leur côté.

Ils rencontrèrent une femme qui les reconnut :

- Ah ! mes pauvres petits, vous devez être bien fatigués ! Ma petite Madeleine, où est-elle, ta mère ?

- Elle est morte, les Bleus l'ont tuée !

- Eh bien ! vous allez venir avec moi ; nous ferons comme nous pourrons !

Elle avait du pain qu'elle leur donna à manger, et tous trois s'en allèrent dans les landes de Corprais.

Les Bleus les y trouvèrent. Il y en eut un qui donna un grand coup de sabre sur l'épaule de la femme. Elle tomba dans une rigole du fossé. Les Bleus s'en allèrent.

Il y en avait un pourtant qui voulait retourner pour voir si elle était bien morte. Il voulait la tuer tout-à-fait, et les deux petits enfants, qui étaient à côté d'elle, les entendaient parler. Un de ses camarades lui dit : "Ne vois-tu pas qu'elle est morte ? Elle ne bouge plus ; laisse donc ces deux petits !"

Quand ils furent plus loin, la femme leur demanda :

- S'en vont-ils ?
- Oui.
- Sont-ils rendus loin ?
- Non.

Un moment après, elle leur demanda encore :

- Sont-ils rendus loin ?
- Oui.

Elle commença à relever sa pauvre tête. Elle aperçut qu'ils étaient rendus bien loin. Elle se releva et se mit à marcher, malgré les grandes souffrances qu'elle devait endurer.

Ils arrivèrent au village de la Boralière, où ils se reposèrent pendant quelques jours. Une fois qu'on y était à boulanger, on crie tout-à-coup : "Les Bleus ! les Bleus !" On laissa le pain dans le four et on se mit à se sauver !"

Et la naïve narration d'Hortense Guillemaind se termine ainsi :

"Et penser que cette vie a été menée pendant des années et des années !"

Extrait : La Vendée Historique et Traditionniste - Nouvelle série - n° 4 - Avril 1909