LETTRES DU CITOYEN BÉNONI BARRÉ, LES SABLES
AU CITOYEN B. BARRÉ, NÉGOCIANT, RUE DES SINGES, AU MARAIS A PARIS

 

les sables d'olonne

 

Ce sont les reproductions de deux lettres authentiques adressées le 9 décembre 1795 et le 23 mars 1796 par le citoyen républicain Bénoni Barré, demeurant aux Sables-d'Olonne, à son frère négociant à Paris.

En dehors des griefs envers son frère et de son état de santé, Bénoni Barré nous donne l'atmosphère qui régnait dans la population à cette époque.


LES SABLES, LE 18 FRIMAIRE L'AN 4 (9 décembre 1795)

Je n'avais point chargé notre ère de te faire de reproche, mon ami, mais si son entremise m'a valu de tes nouvelles, je lui en sais bon gré et mon exactitude à te répondre te prouvera l'intérêt que je mets à la correspondance, je n'examinerai pas, moi, qui de nous doit faire les avances. Tu as un caractère que je dois respecter et duquel je te félicite, mais ce qu'il importe beaucoup dans la conversation, c'est que chacun parle à son tour, hors (sic) comme un commerce de lettre n'est qu'une conversation éloignée, j'ai pensé qu'il serait indécent que je parlasse toujours. Lorsqu'on ne me répond pas, quoique je sois un pur parleur, j'aime qu'on m'interroge parfois. Cela prouve au moins qu'on est attentif ...

Tu me demandes beaucoup de choses, je vais tâcher de te satisfaire, et pour commencer par ce qui touche tes intérêts, je te dirai qu'il est de toute impossibilité de te procurer de la sardine en baril - 1° parce que toute celle qui se pêche ici est consommée en mer, que nous n'avons point de presse et qu'aujourd'hui une sardine est aussi rare aux Sables qu'à Paris - 2° nous sommes relégués dans un coin de terre et presque bloqués de toute part. C'est au point que nous ne pouvons nous écarter un quart de lieue sans escorte et que dix citoyens chassant les jours derniers à une petite lieue autour de la ville, y ont été massacrés. La voie par mer n'est pas plus sûre, outre que dans cette saison, elle est fort scabreuse. Depuis plus de quatre ans, nos navires ne font plus la pêche à la morue et nous n'en voyons que quelques poignées que l'on nous apporte quelquefois de La Rochelle, après la vente du Préfet ou l'arrivée de quelques bâtiments neutres.

Je suis désespéré, mon ami, de ne pouvoir te procurer ces objets de nécessité, tu sais avec quel empressement je voudrais te servir, mais cette malheureuse petite place ne fait plus de commerce avec aucune autre, si on excepte le tripotage : deux femmes du commerce qui, avec deux ou trois mille écus de papier, vont à La Rochelle nous chercher du savon, du fromage et des fruits qu'elles nous revendent ici le double.

Tu veux que je te parle de moi, tant pis tu ne seras pas satisfait. J'ai un mauvais compte à te rendre, ma santé est détestable ; depuis près d'un an, je vis de privations et de remèdes. Dans ce moment-là, quatre chevaux allemands crèveraient de ce que j'avale, et je ne puis pas même réussir à obtenir une fin quelconque à mes misères. Je suis cependant assez maigre et assez décharné pour espérer qu'un petit rhume me jettera dans la phtisie (sic). Tu vois que ce chemin-là ne mène pas au mariage dont tu me parles et c'est sûrement pour le mieux. Car lorsqu'on a pour perspective, la vieillesse, les infirmités et la misère, on fait mauvais ménage, surtout avec une jeune femme. J'ai déjà 41 ans, mon ami, je n'ai pu obtenir la santé et depuis sept ans que je suis établi, quoique j'aie beaucoup travaillé, comme tu dis, à la "destruction de mon prochain", eh bien, je ne me suis pas enrichi de sa dépouille, je n'ai fait que me soutenir et le discrédit du papier m'achève.

Je t'envoie mon bilan, il est la plus exacte vérité : 3 louis en or, un en argent blanc, et 6000 d'assignats ; il m'est dû peut-être 100 louis valeur réelle que l'on m'acquitte tous les jours au pair en assignats, sous prétexte qu'il y a 5 ou 6 ans, je les prenais aussi et que j'ai fourni des mémoires alors. Il est des gens auxquels j'ai laissé mes fonds ainsi parce que je les savais gênés, et qui aujourd'hui me payent 200, dix louis avec rien ou presque rien ; hier j'en jetai une poignée au feu d'impatience devant la personne qui me les apportait.

D'ailleurs, ce pays-là est absolument ruiné. La guerre de la Vendée, ne finira que lorsqu'il ne restera plus ni fille, ni propriété à violer, plus de bestiaux à détruire et à manger, plus d'objets de dilapidation et de pillage, dont le militaire puisse s'emparer, plus de vieillards, de femmes et d'enfants à massacrer, enfin plus d'être vivant sur le sol de son territoire.

J'occupe une place qui me donne beaucoup de peine, dont l'exercice nuit beaucoup à mon rétablissement et qui m'a déjà valu deux bonnes maladies ; cela me rend, valeur réelle, un petit écu par mois et je suis obligé de me transporter 2 fois par jour à 1800 pas de mon domicile. Je suis plus heureux que beaucoup de mes collègues qui, n'ayant pas d'autres ressources, languissent misérablement et tombent de besoin.

Dis-moi si tu as quelques connaissances dans le Conseil de santé.

Adieu, le papier me laisse. Des amitiés à ton épouse, j'embrasse mon frère et ton drôle.


LES SABLES LE 3 GERMINAL AN 4 (23 mars 1796)

Quoique tu n'aimes pas la politique, je m'empresse de te donner une nouvelle qui sûrement te fera plaisir, tu ne serais français si tu l'apprenais avec indifférence.

Charette, le fameux Charette, le Boute-feu de la Guerre civile (sic), le point de réunion de tous les Brigands, Fanatiques et Royalistes de la Vendée, enfin le Charette qui, depuis si longtemps, tenait notre malheureux pays en insurrection, il est arrêté ! D'hier ; il a été pris par le Général Travot : cet officier est bien digne de cette gloire car c'est celui qui ait le mieux fait la Guerre de la Vendée. Grâce lui soit rendue, il a bien mérité de la Patrie.

Nous attendions cet illustre prisonnier, mais nous apprenons que l'État-major de la Division le fait conduire à Angers. C'est sûrement un hommage que l'on veut rendre au Général en chef, mais, à coup sûr, il eût été plus avantageux au bien public qu'il eût été jugé dans la Vendée.

Les marchandises ont repris à la Rochelle. D'après ma dernière, cette prodigieuse diminution était le produit de l'emprunt. Cependant les huiles ne valent encore que 25 S la livre et le sucre brut de 12 à 14 S.

Adieu. Bonne santé. Mes amitiés à ta femme et à Barré. Salut et amitié.

Bénoni.

Extrait : La Fin de la Rabinaïe - n° 195 - novembre 2002